Gustav Klimt · 1909 · une identité disputée
Judith II ou Salomé : histoire, analyse et différence avec Judith I
Une femme en mouvement, des doigts changés en griffes, un corps presque englouti par l’ornement et une tête coupée reléguée tout en bas : Klimt peint bien Judith, mais construit une image assez ambiguë pour faire surgir Salomé.
Réponse directe
Le titre historique est Judith ; « Salomé » désigne l’ambiguïté de l’image
Le tableau de 1909 fut montré à l’Internationale Kunstschau Wien sous le titre Judith. Il conserva cette désignation à la Biennale de Venise de 1910, où la galerie municipale l’acheta. Autrement dit, rien ne permet d’affirmer que Klimt l’aurait officiellement baptisé Salomé. La Gustav Klimt Database insiste précisément sur ce point.
Pourquoi voit-on alors partout Judith II (Salomé) ? Parce que la figure ressemble moins à la veuve biblique qui sauve sa cité qu’à une danseuse fin-de-siècle : buste découvert, yeux flottants, posture agitée et doigts crispés. À l’époque de Klimt, la Salomé d’Oscar Wilde était devenue l’emblème de la femme fatale. Les deux héroïnes se rejoignaient visuellement autour d’une beauté dangereuse et d’une tête masculine coupée.
La formulation la plus précise est donc : Judith II est le titre historique, tandis que Salomé est une interprétation devenue traditionnelle. Le double titre ne signale pas une erreur à corriger, mais la manière dont Klimt brouille volontairement l’iconographie.
Avant de regarder le tableau
Judith et Salomé ne racontent pas la même histoire
Toutes deux sont associées à une décapitation, mais leur rôle, leur mobile et la tête présentée ne coïncident pas. Les confondre efface la différence entre une libératrice et une princesse instrumentalisée par un récit de désir et de vengeance.
Lecture guidée
Cinq détails qui font basculer l’image
Klimt ne raconte ni le banquet, ni la tente, ni le meurtre. Il comprime l’action dans un corps traversé de tensions. La narration survit par fragments : une tête, des mains, une torsion et quelques éclats d’or.
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Un visage absent plutôt que triomphant
Les yeux semblent voilés et la tête part en arrière. Judith I fixait presque le spectateur ; Judith II paraît emportée par une sensation intérieure. Ce flottement autorise la lecture « Salomé ».
Une poitrine découverte sans pose stable
Le décolleté ne construit pas une nudité calme. Il accompagne la torsion du buste, comme si le vêtement glissait pendant un mouvement. L’érotisme est nerveux, non monumental.
Des doigts transformés en griffes
Les mains ne tiennent ni épée ni plateau. Leurs phalanges allongées, pliées avec une précision presque douloureuse, condensent la violence que le récit ne montre plus.
Un vêtement devenu courant vertical
Triangles, bandes, arabesques et taches colorées entraînent le regard vers le bas. L’ornement ne décore pas le corps : il le prolonge et le désarticule.
Holopherne relégué à la marge
La tête coupée est basse, sombre et partiellement absorbée par les motifs. Ce détail confirme Judith, mais son effacement empêche l’identification immédiate et libère l’interprétation Salomé.
Deux versions, huit années d’écart
Judith I et Judith II : même héroïne, deux régimes de puissance
Klimt ne répète pas une formule. Entre 1901 et 1909, le corps frontal et doré devient une silhouette étirée, mobile et plus heurtée. La comparaison montre la sortie progressive de l’enchantement régulier de la Sécession.

Judith I : l’icône frontale
Judith se présente à mi-corps, presque immobile. Son visage, ses épaules et son large collier composent une architecture stable. L’or transforme la scène en objet précieux, tandis que la tête d’Holopherne apparaît à peine dans l’angle inférieur droit. Le cadre métallique exécuté par Georg Klimt prolonge le tableau comme une pièce d’orfèvrerie.

Judith II : la silhouette en crise
La figure est prise dans un format très haut et étroit. Elle se plie, se tord et semble glisser le long de la toile. L’or subsiste, mais il partage la surface avec le rouge, le noir, le mauve et des motifs plus dissonants. La puissance n’est plus celle d’une icône souveraine : elle devient impulsion, convulsion et mouvement.
| Élément | Judith I, 1901 | Judith II, 1909 | Effet produit |
|---|---|---|---|
| Posture | Frontale, stable, proche du buste-portrait | Oblique, étirée, traversée de torsions | De la maîtrise affichée à la tension corporelle |
| Regard | Yeux mi-clos mais dirigés vers nous | Regard flottant, presque absent | De la séduction consciente à l’extase ambiguë |
| Ornement | Fond doré régulier, objet précieux | Motifs fragmentés et courants verticaux | De l’icône à la désarticulation |
| Holopherne | Tête discrète mais lisible en bas à droite | Tête plus absorbée encore par la marge sombre | Le récit s’efface derrière la figure |
| Identité | Judith, déjà parfois confondue avec Salomé | Judith historique, Salomé visuellement plausible | L’ambivalence devient le sujet même |
Fin de siècle
Pourquoi Salomé s’impose-t-elle malgré le titre ?
Vers 1900, Salomé n’est plus un simple personnage biblique. La pièce d’Oscar Wilde, créée en français en 1896, en fait une figure de désir, de danse et de mort. Richard Strauss prolonge cette vogue avec son opéra Salome, créé à Dresde en 1905. Les artistes disposent donc d’un type immédiatement reconnaissable : la danseuse dangereuse, fascinée par une tête coupée.
Klimt rapproche Judith de ce type sans changer officiellement son nom. La femme de 1909 n’a ni l’épée de la veuve guerrière ni la retenue d’une héroïne civique. Sa poitrine découverte, ses yeux troubles, la cadence de son vêtement et ses mains contractées la font ressembler à une danseuse après le paroxysme du mouvement.

Une héroïne peinte pendant des siècles
Ce que Klimt enlève à la tradition de Judith
Dans les versions baroques, la tension naît du geste, du sang, de la servante ou du trophée. Klimt conserve la charge érotique et la tête coupée, mais supprime presque tous les repères d’action. Cette réduction radicale explique la force moderne du tableau.

Artemisia Gentileschi
Judith et Abra agissent ensemble. Les bras forment une mécanique visible, le sang et la résistance d’Holopherne donnent au meurtre son poids physique. Chez Klimt, cette violence passe entièrement dans les doigts et les lignes.

Judith et Abra
La servante, le panier et l’écoute inquiète racontent la fuite hors de la tente. Le musée national de Norvège souligne la solidarité et la maîtrise des deux femmes. Klimt isole au contraire sa figure dans un monde sans lieu.

Fede Galizia
La tête, le plateau, la robe et les bijoux coexistent dans une présentation lisible. La beauté n’efface pas l’identité du récit. Chez Klimt, la tête est comprimée à la limite du visible et l’apparat devient presque abstrait.
Couleur et matière
Une palette qui n’est plus seulement « dorée »
Judith II appartient à la fin de la période dorée, mais elle annonce déjà un langage plus expressif. L’or ne recouvre pas tout : il entre en friction avec le noir, le rouge sombre, l’orange, le rose violacé et des gris froids.
Dans l’œuvre de Klimt
1909 : l’or se fissure, la ligne devient plus aiguë
Trois tableaux aident à situer Judith II. Pallas Athéna prépare l’héroïne armée, Judith I inaugure l’icône érotique et L’Espoir II montre comment l’ornement peut absorber un corps tout en conservant une charge existentielle.

Pallas Athéna, 1898
Armure, regard frontal et cadre métallique : Klimt transforme déjà une héroïne antique en présence moderne, froide et souveraine.

Judith I, détail, 1901
Le collier ferme le cou comme une pièce d’orfèvrerie. Le visage reste entièrement disponible au regard, contrairement à la dérive intérieure de Judith II.

L’Espoir II, 1907–1908
Le corps enceinte se fond dans le vêtement et l’or, tandis qu’un crâne rappelle la mort. Comme Judith II, l’œuvre associe beauté décorative et menace.
Voir les deux tableaux
Judith II est à Venise, Judith I à Vienne
Judith II appartient à Ca’ Pesaro – Galleria Internazionale d’Arte Moderna. La notice MUVE la situe en salle 3, mais un accrochage peut changer : consultez la page du musée avant votre visite. Sa hauteur et son étroitesse sont essentielles à l’expérience ; sur un écran, on sous-estime facilement la manière dont la silhouette domine le spectateur.
Judith I se trouve au Belvedere de Vienne. La voir avec son cadre conçu par Gustav et réalisé en métal par Georg Klimt permet de comprendre que l’œuvre est aussi un objet complet. L’or n’est pas une simple couleur imprimée : il capte la lumière et modifie la frontalité du visage.
Poursuivre autour de Klimt
Articles complémentaires
Sources vérifiées
Musées, base scientifique et notices d’œuvres
Fondazione MUVE
Notice officielle de Judith II : date, technique, dimensions, inventaire, lieu et acquisition en 1910.
Voir la notice →Gustav Klimt Database
Historique des titres Judith / Salomé, présentation de 1909, Biennale de 1910 et contexte de la période dorée.
Lire le dossier →Belvedere Museum
Rôle de Judith I dans l’usage de la feuille d’or et place de l’œuvre dans la modernité viennoise.
Lire l’analyse →Nasjonalmuseet
Récit détaillé de Judith, Holopherne et Abra à partir d’une composition attribuée aux Gentileschi.
Voir l’œuvre →Metropolitan Museum
Iconographie de Salomé recevant puis présentant la tête de Jean-Baptiste dans un manuscrit enluminé.
Voir le récit →Art Institute of Chicago
Les étapes traditionnelles du cycle de Judith : séduction, décapitation, fuite et exposition de la tête.
Lire l’article →Les œuvres reproduites sont dans le domaine public ou proviennent des fichiers déjà associés à la bibliothèque éditoriale Alpha Reproduction. Les photographies d’accrochage restent créditées à leurs institutions. Les repères graphiques ajoutés à l’image de Judith II servent uniquement la lecture.
Questions fréquentes
Judith II en huit réponses
Judith II représente-t-elle Judith ou Salomé ?
Le titre historique utilisé lors des expositions de 1909 et 1910 est Judith. « Salomé » est une interprétation devenue courante en raison de la posture de danseuse, de l’érotisme et de l’ambiguïté de la tête coupée.
Quelle tête coupée voit-on dans Judith II ?
Dans l’identification historique du tableau, il s’agit de la tête d’Holopherne, le général assyrien décapité par Judith. Elle apparaît très bas et reste partiellement absorbée par le décor sombre.
Quelle différence y a-t-il entre Judith et Salomé ?
Judith décapite Holopherne afin de sauver sa cité assiégée. Salomé danse devant Hérode puis reçoit, à la demande d’Hérodiade, la tête de Jean-Baptiste sur un plateau.
Quand Klimt a-t-il peint Judith II ?
Il la peint en 1909. Elle est présentée la même année à l’Internationale Kunstschau de Vienne, puis à la Biennale de Venise en 1910.
Où se trouve Judith II aujourd’hui ?
Elle appartient à Ca’ Pesaro – Galleria Internazionale d’Arte Moderna à Venise. La ville l’a acquise lors de la Biennale de 1910.
Pourquoi Judith II est-elle si étroite ?
Le format vertical accentue l’étirement du corps et transforme les motifs du vêtement en courant descendant. Cette contrainte produit une sensation de glissement et de tension absente de Judith I.
Judith I est-elle aussi parfois appelée Salomé ?
Oui, elle a elle aussi suscité cette confusion, car Klimt accentue l’érotisme et réduit fortement le récit biblique. Toutefois son titre et la tête d’Holopherne l’identifient à Judith.
Adele Bloch-Bauer a-t-elle posé pour Judith ?
Une identification à Adele Bloch-Bauer est souvent proposée pour Judith I et parfois pour Judith II, sur la base de ressemblances. Elle doit rester formulée comme une hypothèse et non comme un fait certain.
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