Gustav Klimt · 1916–1917 · œuvre tardive
La Danseuse : portrait, costume et tableau inachevé
Une femme aux seins découverts se tient dans un intérieur où kimono, bouquet, fleurs et coussins abolissent presque la profondeur. Derrière l’éclat décoratif se cache pourtant une histoire difficile : celle d’un portrait posthume de Ria Munk, transformé, repris puis laissé partiellement ouvert.

Réponse directe
Qu’est-ce que La Danseuse de Gustav Klimt ?
La Danseuse, ou Die Tänzerin, est un grand portrait vertical peint par Gustav Klimt vers 1916–1917. La figure est debout, presque frontale, la poitrine nue et le corps enveloppé dans une étoffe fleurie. Elle n’exécute pourtant aucun pas identifiable. Le mot « danseuse » décrit probablement un type de modèle et une nouvelle identité picturale, plus qu’un instant de spectacle.
Le tableau appartient à la phase tardive de Klimt, lorsque l’or continu et les surfaces parfaitement closes de la période dorée cèdent la place à des couleurs plus libres : roses, verts, rouges, bleus gris et blancs posés en touches visibles. La figure ne se détache plus d’un fond abstrait. Elle habite un intérieur instable où la table, le bouquet, le coussin et le panneau floral semblent se rabattre sur la toile.
Son histoire matérielle explique son aspect singulier. Selon une hypothèse largement discutée, Klimt aurait repris une deuxième tentative de portrait posthume de Ria Munk et l’aurait transformée en danseuse. La Neue Galerie qualifie l’œuvre d’inachevée parce que le tiers inférieur conserve du fusain apparent et des passages peu peints. La Gustav Klimt Database la décrit cependant comme une image achevée ou révisée par contraste avec Ria Munk III, clairement restée en chantier. Les deux formulations signalent des critères différents : état matériel d’un côté, autonomie visuelle de l’autre.
Lecture guidée
Une colonne humaine prise dans un intérieur qui bascule
Le tableau est moins construit par la perspective que par l’empilement de surfaces. Le visage, la poitrine, le kimono et les fleurs forment une verticale, tandis que la table et les textiles poussent l’espace vers nous.

Le visage comme point fixe
Au sommet de la composition, le visage est plus modelé que le reste. Les yeux sombres et la coiffure noire stabilisent un environnement saturé.
La nudité coupe le motif
La poitrine crée une zone de peau claire entre le visage et le vêtement. Cette interruption empêche la figure de disparaître totalement dans les fleurs.
Le kimono relie tout
Les motifs de l’étoffe répondent au bouquet et au décor mural. Au lieu de séparer corps et intérieur, le costume sert de charnière.
La perspective hésite
Le bouquet paraît tantôt posé devant la femme, tantôt suspendu dans le fond. La table se redresse visuellement et l’espace devient presque textile.
Le bas demeure ouvert
Les jambes et la partie inférieure sont moins définies. Le fusain et les passages minces révèlent la construction sous la couleur.
Mode, nudité et décor
Le costume n’habille pas seulement le corps : il construit le tableau
Klimt ne décrit pas une robe à identifier comme dans un catalogue de mode. Il transforme l’étoffe en surface active, capable d’unir la femme au bouquet et à l’ornement asiatique.


La bande fleurie qui enveloppe la femme fait disparaître la taille, les hanches et presque les jambes. Le corps devient une longue présence colorée, comparable à une colonne. Cette solution appartient aux portraits tardifs de Klimt : les mains et le visage restent généralement plus naturels, tandis que les vêtements absorbent l’anatomie et diffusent les motifs dans le fond.
Le terme « kimono » est utile pour décrire la coupe enveloppante et le goût de l’Asie orientale, mais il ne suffit pas à documenter un vêtement précis. Klimt assemble une culture visuelle : fleurs, éventails, textiles, estampes, objets japonais et chinois circulaient dans les collections et les intérieurs viennois. Le résultat est une invention picturale occidentale nourrie de modèles asiatiques, non la copie fidèle d’un costume traditionnel.
La nudité introduit une autre tension. La femme n’est ni totalement habillée ni représentée comme un nu académique. Le vêtement ouvert, la frontalité et l’absence d’action narrative donnent à la figure une autorité presque théâtrale. Elle regarde le spectateur tandis que l’intérieur paraît se déployer autour d’elle comme un décor de scène.
Une identité transformée
La femme est-elle Ria Munk ?
La réponse la plus rigoureuse est : probablement à l’origine, mais pas avec certitude dans l’état final. Le tableau porte la trace d’une commande posthume et d’une métamorphose.


Mort de Maria « Ria » Munk
La jeune femme meurt à vingt-quatre ans. Ses parents, Alexander et Aranka Munk, demandent à Klimt un portrait posthume.
Première version sur le lit de mort
Klimt peint Ria entourée de fleurs. L’image, trop directement liée au deuil pour la famille, n’achève pas la commande.
Une commande qui résiste
Dans une carte à Emilie Flöge, Klimt se plaint du « portrait Munk » et de l’impossibilité d’obtenir une ressemblance satisfaisante.
Le portrait devient La Danseuse
Selon une théorie importante, la deuxième tentative est recouverte et transformée : la jeune morte devient une figure érotique et anonyme dans un intérieur floral.
Troisième tentative : Ria Munk III
Klimt entreprend un nouveau portrait posthume, plus proche d’une effigie mondaine. Sa mort en février 1918 l’interrompt.
Première présentation américaine
La Danseuse est exposée dans la succursale new-yorkaise de la Wiener Werkstätte, devenant la première peinture de Klimt montrée aux États-Unis.
Le mot juste
Pourquoi les sources ne s’accordent-elles pas sur l’inachèvement ?
La Neue Galerie insiste sur le fusain visible et le tiers inférieur incomplet. La Gustav Klimt Database parle, elle, d’une image « achevée » au sens d’une transformation devenue autonome. Ces positions peuvent coexister.

La Mariée
Des corps entièrement peints côtoient de larges zones où le charbon reste nu. L’arrêt du travail devient immédiatement visible dans la composition.

Adam et Ève
Ève possède déjà sa couleur et sa présence charnelle, tandis qu’Adam demeure fantomatique. La différence d’état organise tout le sens de l’image.

Bébé / Le Berceau
Le visage est minuscule au sommet d’une pyramide de tissus. La structure chromatique paraît complète, mais certaines parties conservent la liberté d’une esquisse.

Dame à l’éventail
La toile reste parfois dite inachevée, mais son équilibre entre figure, oiseaux et fleurs semble pleinement convaincant. Elle montre que l’aspect ouvert est aussi une esthétique tardive.
Un tableau peut être inachevé pour plusieurs raisons : le peintre cesse de travailler, meurt avant de reprendre la toile, considère certaines zones suffisamment éloquentes ou transforme une commande sans fermer tous les passages. Dans La Danseuse, l’inachèvement n’est pas un grand vide. Il se lit dans le bas plus mince, les contours au fusain et les transitions non résolues.
La surface supérieure, en revanche, est extraordinairement dense. Le visage, les seins, l’étoffe, le bouquet et le panneau floral produisent une image cohérente. C’est ce contraste qui explique le double vocabulaire des catalogues. Dire simplement « terminé » masque le chantier visible ; dire « abandonné » minimise la puissance de la composition. La formule la plus précise reste donc : œuvre très avancée, transformée en image autonome, mais laissée partiellement inachevée.
1914–1918
Ce que les portraits tardifs changent chez Klimt
La figure demeure centrale, mais le vêtement, le fond et les objets ne jouent plus un rôle secondaire. Ils construisent un espace de couleur qui conteste la profondeur classique.



Le passage de ces portraits à La Danseuse n’est pas une simple évolution du sombre vers le vif. Klimt modifie la relation entre corps et décor. Dans les commandes du début du siècle, le modèle s’inscrit encore dans un dispositif stable : fauteuil, robe, fond et accessoires sont hiérarchisés. Vers 1916–1918, les limites deviennent plus poreuses. Une fleur du kimono peut répondre au bouquet, un motif mural peut avancer au même niveau que le visage, une table peut basculer vers le spectateur.
Cette peinture tardive absorbe des leçons contemporaines sans perdre son identité. Les aplats et les couleurs intenses évoquent Matisse, tandis que l’intérêt pour les estampes et les objets asiatiques réoriente la perspective. Klimt ne devient ni fauve ni cubiste. Il utilise l’ornement pour produire sa propre modernité : une profondeur instable où le regard circule sans point de fuite unique.

Du fusain à l’huile
L’inachèvement rend visible la méthode de Klimt
La Neue Galerie résume un processus particulièrement lisible dans La Danseuse : Klimt trace d’abord la composition au fusain sur une toile préparée, puis développe les zones à l’huile. Il accorde une attention précoce au visage, point d’identité et de présence, avant de construire progressivement le costume et le décor.
Cette méthode explique pourquoi un portrait interrompu peut paraître simultanément précis et incomplet. Le visage semble presque exposable tandis que le bas conserve le chantier. Les dessins préparatoires ne sont pas toujours des plans fixes : Klimt multiplie les variantes de poses, déplace un bras, modifie une étoffe et peut transformer l’identité même de l’image.
1 · Fixer la présence
Le visage reçoit rapidement des valeurs, des yeux et une expression capables de tenir toute la composition.
2 · Étendre le vêtement
L’étoffe n’est pas remplie mécaniquement : ses motifs sont ajustés pour relier la figure au cadre.
3 · Recomposer l’espace
Le fond, le bouquet et la table sont repris jusqu’à faire hésiter les plans entre intérieur réel et tapis décoratif.
New York
Où voir La Danseuse aujourd’hui ?
La Neue Galerie New York présente La Danseuse comme un « Collection Highlight » et l’intègre à son parcours consacré aux chefs-d’œuvre autrichiens. La notice indique toutefois « Private Collection » : il faut comprendre qu’il s’agit d’une œuvre privée associée à la présentation du musée, non d’un tableau nécessairement possédé par l’institution.
Comme toute œuvre privée, son exposition peut changer. Avant un déplacement, vérifiez la page de collection et l’accrochage en cours. La Neue Galerie se trouve au 1048 Fifth Avenue, à New York, face à Central Park. Le musée conserve aussi un ensemble exceptionnel de Klimt, dont le Portrait d’Adele Bloch-Bauer I.
Pour étudier le dossier Ria Munk, complétez cette visite par les ressources de la Gustav Klimt Database et par la notice de Ria Munk III. Cette dernière toile, restituée aux héritiers de la famille en 2009 puis vendue en 2010, permet de comparer une image posthume encore attachée au portrait mondain à la transformation radicale opérée dans La Danseuse.

Reproduction disponible
Faire reproduire La Danseuse à la peinture à l’huile
Retrouvez la fiche produit avec les formats proposés, les options de personnalisation et la réalisation peinte à la main. La reproduction est adaptée aux proportions verticales du tableau original.
Documentation
Sources principales
Neue Galerie New York · The Dancer
Datation, statut d’œuvre privée, tiers inférieur inachevé, méthode au fusain et première exposition américaine en 1922.
Consulter la notice →Gustav Klimt Database · Les dernières années
Comparaison des portraits tardifs, hypothèse Ria Munk, espace intérieur et statut de la version révisée.
Lire le dossier →Gustav Klimt Database · La famille Munk
Commande posthume, difficultés de Klimt, trois versions et histoire de la restitution de Ria Munk III.
Voir la chronologie →Christie’s · Portrait of Ria Munk III
Historique de la troisième version, état inachevé, provenance et hypothèses concernant la transformation de la deuxième version.
Consulter la notice →Albertina · Études pour les portraits tardifs
Dessins préparatoires, variantes de figures debout et relation entre la ligne, le vêtement et l’image finale.
Explorer les études →Belvedere Research Journal · Johanna Staude
Étude scientifique d’un autre portrait tardif inachevé, utile pour comparer les étapes de travail de Klimt.
Lire l’étude →Crédits visuels : reproductions d’œuvres de Gustav Klimt dans le domaine public via Wikimedia Commons, Belvedere et National Gallery of Art Open Access. Photographies de musée de Ria Munk III et Johanna Staude : Daderot, CC0. Photographies historiques de Klimt et d’Emilie Flöge : domaine public. Chaque image est utilisée une seule fois dans l’article.
Questions fréquentes
La Danseuse de Klimt en huit réponses
Quand Klimt a-t-il peint La Danseuse ?
La datation généralement retenue est 1916–1917. Klimt peut encore avoir repris certaines zones avant sa mort en février 1918.
La Danseuse est-elle réellement inachevée ?
Oui au sens matériel : le tiers inférieur conserve du fusain visible et des passages peu développés. Mais la composition supérieure est si cohérente que certaines sources la décrivent comme une version achevée ou autonome par contraste avec Ria Munk III.
Qui est la femme représentée ?
Le tableau aurait commencé comme une deuxième tentative de portrait posthume de Ria Munk. Après transformation, le modèle visible pourrait être une danseuse, parfois identifiée à Johanna Jusl. Aucune identification finale n’est totalement certaine.
Pourquoi l’appelle-t-on La Danseuse ?
Le titre renvoie probablement au type du modèle et à la nouvelle identité donnée au portrait. La femme ne réalise pas de pas de danse identifiable.
Quelles sont les dimensions du tableau ?
Les notices indiquent environ 180 centimètres de haut pour 90 centimètres de large, un format très vertical qui transforme la figure en colonne.
Quel vêtement porte la danseuse ?
Elle est enveloppée dans une étoffe fleurie souvent décrite comme un kimono. Il s’agit surtout d’une invention picturale inspirée par les textiles et les arts d’Asie orientale, non d’un relevé ethnographique précis.
Quelle différence avec Ria Munk III ?
Ria Munk III est la troisième tentative de portrait posthume, commencée en 1917 et très clairement inachevée. La Danseuse serait la transformation d’une deuxième version antérieure.
Où se trouve La Danseuse ?
La notice de la Neue Galerie New York l’indique en collection privée et la présente parmi ses œuvres majeures. Son accrochage doit être vérifié avant une visite.
0 commentaire