Gustav Klimt · 1909–1910 · Belvedere
La Famille : étreinte, deuil et composition
Une mère et deux enfants dorment serrés dans une masse de couvertures presque noire. Sans or, sans décor éclatant et sans récit explicite, Klimt construit une image rare de l’épuisement, de la protection et de la fragilité humaine.

Réponse directe
Qu’est-ce que La Famille de Gustav Klimt ?
Le titre complet de l’œuvre est Mutter mit zwei Kindern (Familie), soit Mère avec deux enfants (La Famille). Klimt la peint en 1909–1910. La toile représente une jeune femme assoupie, tenant contre elle deux petits enfants également endormis. Leurs corps disparaissent presque entièrement sous un amas de couvertures sombres.
Le tableau est exceptionnel dans la production de Klimt. Les portraits mondains de la même période brillent d’or, de bijoux et de surfaces ornementales. Ici, les ornements se retirent. Les visages sont les seules zones lumineuses au milieu d’une matière brun-noir qui absorbe les vêtements, les couvertures et une grande partie du décor.
Les notices du Belvedere évoquent une famille vivant en marge de la société, lecture déjà formulée par des contemporains de Klimt. Le sujet de la pauvreté reste néanmoins unique dans son œuvre peinte. L’image ne transforme pas ces figures en anecdote sociale : elle concentre le regard sur la fatigue, la chaleur partagée et la tendresse maternelle.
Le sommeil
Trois paupières closes, des têtes abandonnées et des bras qui maintiennent les enfants contre le corps maternel.
La vulnérabilité
La famille forme un refuge compact, mais l’obscurité et l’absence d’espace stable rendent ce refuge précaire.
Le récit inventé
Aucun document ne permet de nommer les modèles ni d’affirmer qu’une mort précise est représentée.

Lecture guidée
Une composition qui transforme trois corps en un seul abri
Le visage de la mère
Plus haut et légèrement incliné, il forme le sommet d’un triangle humain. Les yeux clos suspendent tout échange avec le spectateur.
Les deux enfants
Leurs têtes ne sont pas alignées : l’une descend vers la gauche, l’autre s’enfonce à droite. Cette dissymétrie donne au groupe son poids.
Les bras protecteurs
Ils sont difficiles à isoler, car Klimt les fond dans les couvertures. Leur fonction compte davantage que leur anatomie : fermer le cercle.
La montagne de tissu
Le brun-noir absorbe les corps et fait du groupe une seule masse. Les figures semblent moins assises dans un lieu que contenues par une enveloppe.
Le décor à peine visible
Un rectangle derrière la mère peut évoquer une fenêtre. À gauche, une forme verticale pourrait être un meuble vitré. Rien n’est assez net pour stabiliser la scène.
Interpréter sans surinterpréter
Le tableau représente-t-il un deuil ?
La noirceur, l’immobilité et les visages clos peuvent évoquer la mort. Pourtant, l’œuvre ne fournit aucun signe funéraire explicite.
Le mot « deuil » décrit justement une impression, mais pas un fait établi. Le Belvedere présente la jeune mère et ses enfants comme endormis après l’épuisement. Aucun cercueil, aucun attribut religieux et aucune source connue ne transforment la scène en veillée funèbre.
Pourquoi l’image paraît-elle malgré tout si grave ? Parce que Klimt retire presque tout ce qui produit d’ordinaire le mouvement : les yeux sont fermés, les mains se perdent dans le tissu, l’espace n’offre aucune issue claire et la palette se rapproche de la nuit. Le spectateur hésite alors entre repos, pauvreté, abandon et disparition.
Cette ambiguïté est la force de l’œuvre. Le sommeil ressemble à une suspension de la vie, tandis que l’étreinte affirme exactement l’inverse : les corps se tiennent, partagent leur chaleur et résistent ensemble à l’extérieur. La scène n’illustre donc pas nécessairement le deuil ; elle construit une proximité où la peur de la perte reste sensible.
Une mère épuisée
La notice institutionnelle décrit la mère et les deux enfants comme endormis et enveloppés dans des couvertures.
Une famille marginalisée
Des contemporains auraient reconnu une famille vivant aux marges de la société. Le sujet social demeure exceptionnel chez Klimt.
Une scène funéraire
La palette sombre autorise une lecture mélancolique, mais ne suffit pas à identifier un décès ou un deuil réel.
Avant la toile
Les dessins révèlent la recherche de l’étreinte
Le Wien Museum conserve une feuille préparatoire datée de 1908–1909 et explicitement reliée à La Famille. Recto et verso montrent une composition encore mobile.


Une œuvre presque sans or
Le noir n’est pas un vide : c’est l’architecture du tableau
Dans les portraits dorés, le visage surgit d’un réseau d’ornements. Ici, il surgit d’une matière sombre qui réunit le fond, les couvertures et les vêtements.
Les 90 × 90 cm ne donnent aucune direction dominante. Le groupe occupe le centre comme un noyau fermé sur lui-même.
La tête de la mère forme le sommet ; les deux enfants élargissent la base. Cette construction simple rend la scène immédiatement stable.
Les trois visages sont modelés avec douceur. Tout autour, la couleur devient plus plate et plus obscure, accentuant leur présence.
Qui sont les modèles ?
Une famille peinte, pas une famille identifiée
Le Belvedere indique que l’identité des trois personnes n’est pas connue. L’intimité de la scène a conduit à rapprocher le tableau de la vie privée de Klimt, de ses modèles et des enfants qu’il a reconnus. Au moment de l’exécution, ses fils Gustav Ucicky et Gustav Zimmermann avaient environ dix ans. Cette coïncidence nourrit l’hypothèse d’échos autobiographiques, mais elle ne permet pas d’identifier les enfants représentés.
Il faut aussi résister à une autre simplification : le titre La Famille ne signifie pas « la famille de Gustav Klimt ». Le peintre ne compose pas un portrait domestique de lui-même entouré des siens. Il peint un groupe anonyme dont la proximité devient un sujet universel.
Cette absence de noms modifie notre regard. Les trois figures ne sont ni des célébrités viennoises ni des commanditaires reconnaissables. Elles sont définies par une situation corporelle : dormir, porter, se serrer et protéger.
Quatre comparaisons essentielles
La maternité et le cycle de la vie chez Klimt
Ces œuvres montrent ce que La Famille partage avec le reste de la peinture de Klimt — et ce qu’elle refuse : l’or, le spectacle, le mouvement ornemental ou la séparation nette entre les âges.

Les Trois Âges de la femme
La mère endormie serre son enfant contre elle tandis que la vieillesse apparaît à côté. Dans La Famille, Klimt retire la vieille femme et plonge la maternité dans un espace beaucoup plus sombre.

Espoir II
Grossesse, mort possible et ornement coexistent. Les têtes inclinées sous le ventre annoncent la gravité de La Famille, mais l’or et les motifs maintiennent encore une splendeur cérémonielle.

La Mort et la Vie
Cette vue réelle montre une communauté de corps endormis face à la mort. Ici, le deuil est explicite : un squelette fait face au groupe. Cette présence manque précisément dans La Famille.

Bébé / Le Berceau
Le visage du nourrisson émerge d’une pyramide de tissus colorés. Le motif redevient éclatant, mais l’idée demeure : le textile agit comme une architecture protectrice.
Voir les œuvres dans l’espace
Le carré de Klimt face au spectateur
Une reproduction isolée fait oublier l’échelle. Avec ses 90 cm de côté, La Famille n’est ni une miniature intime ni une allégorie monumentale. Le format approche la largeur d’un groupe réel assis et place les visages à une distance presque domestique.
La photographie de salle des Trois Âges de la femme permet de mesurer la différence : cette grande toile verticale organise les générations de haut en bas. La Famille, plus compacte, les resserre dans un carré où aucune figure ne peut s’éloigner.
Au musée, reculez d’abord pour percevoir la masse triangulaire. Approchez-vous ensuite des visages : leur modelé délicat contraste avec les zones sombres, beaucoup plus plates.

De la Galerie Miethke au Belvedere
Une provenance documentée au XXe siècle

La provenance publiée par le Belvedere mentionne la Galerie Miethke à Vienne avec un point d’interrogation, puis Heinrich Mayer de 1914 à 1938, Helene Mayer de 1938 à 1946 et Richard Parzer à partir de 1946. L’œuvre entre au Belvedere en 2012 par legs de Peter Parzer.
Cette chaîne est importante, car elle distingue les faits établis des récits séduisants ajoutés après coup. Le tableau n’a pas besoin d’un drame biographique inventé pour être puissant : son histoire matérielle, son entrée tardive dans la collection nationale et son iconographie atypique suffisent à en faire une œuvre singulière.
Le musée indique aujourd’hui que le tableau est exposé au Belvedere supérieur. Comme tout accrochage peut changer, une vérification de la notice en ligne reste utile avant une visite.
Conseils de visite
Où voir La Famille de Klimt ?
L’œuvre appartient au Belvedere de Vienne et sa notice la signale au Belvedere supérieur. Le palais présente plusieurs tableaux majeurs de Klimt, ce qui permet de comparer directement cette toile sombre avec l’éclat du Baiser, les portraits dorés et les paysages.
Ne cherchez pas seulement les trois visages. Observez la petite différence de ton derrière la mère, qui peut suggérer une fenêtre, puis le bord gauche, où une forme de meuble se devine. Ces indices transforment un fond apparemment vide en espace incertain.
Prolonger la découverte
Retrouver Klimt au-delà de l’or
La Famille montre un Klimt moins spectaculaire, mais tout aussi radical : la composition, le silence et le contact des corps remplacent le luxe décoratif.
Documentation vérifiée
Sources principales
Belvedere · notice de l’œuvre
Titre, date, dimensions, technique, inventaire, lieu d’exposition, description, images et provenance.
Consulter la notice →Wien Museum · étude préparatoire
Feuille recto-verso de 1908–1909, technique, dimensions et rattachement au catalogue raisonné de Klimt.
Voir le dessin →Kulturpool · données ouvertes
Description de la mère épuisée, lecture sociale, thème de la tendresse maternelle et provenance synthétique.
Lire la fiche →Google Arts & Culture · Belvedere
Analyse du contraste entre visages modelés et surfaces sombres, détails possibles du décor et hypothèses prudentes sur les modèles.
Explorer l’œuvre →Leopold Museum · La Mort et la Vie
Dimensions, histoire des deux états du tableau et place de l’œuvre dans les grandes allégories de Klimt.
Comparer l’allégorie →National Gallery of Art · Bébé
Notice et image en libre accès du tableau tardif de 1917–1918.
Voir l’œuvre →Crédits visuels : image principale, Belvedere, Vienne, photo Johannes Stoll, licence CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons ; étude préparatoire, Wien Museum, CC0 ; photographies de musée et du Belvedere via Wikimedia Commons selon les licences indiquées sur chaque fichier ; œuvres de Gustav Klimt dans le domaine public. Chaque image apparaît une seule fois dans l’article.
Questions fréquentes
La Famille de Klimt en huit réponses
Quel est le titre exact du tableau ?
Le titre allemand est Mutter mit zwei Kindern (Familie), traduit par Mère avec deux enfants (La Famille).
Quand Klimt a-t-il peint La Famille ?
Le tableau est daté de 1909–1910.
Quelles sont ses dimensions ?
L’œuvre mesure 90 × 90 cm. C’est une huile sur toile de format carré.
Qui sont la mère et les deux enfants ?
Leur identité n’est pas connue. Des hypothèses rapprochent la scène de la vie privée de Klimt, mais aucune identification n’est certaine.
Le tableau représente-t-il un deuil ?
Le deuil est une interprétation possible de l’atmosphère. La notice du Belvedere décrit toutefois les trois figures comme endormies après l’épuisement, sans identifier une scène funéraire.
Pourquoi le tableau est-il si sombre ?
Klimt fait fusionner les couvertures, les vêtements et le fond dans une gamme brun-noir. Cette obscurité isole les trois visages et renforce la sensation de protection fragile.
Existe-t-il un dessin préparatoire ?
Oui. Le Wien Museum conserve une étude recto-verso datée de 1908–1909, réalisée aux crayons bleu et rouge sur papier d’emballage.
Où voir La Famille de Klimt ?
L’œuvre est conservée au Belvedere de Vienne, numéro d’inventaire 10501, et la notice la signale au Belvedere supérieur.
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