Gustav Klimt · 1909–1910 · Belvedere

La Famille : étreinte, deuil et composition

Une mère et deux enfants dorment serrés dans une masse de couvertures presque noire. Sans or, sans décor éclatant et sans récit explicite, Klimt construit une image rare de l’épuisement, de la protection et de la fragilité humaine.

Mère avec deux enfants, dite La Famille, peinte par Gustav Klimt en 1909-1910
Trois visages dans la nuitMère avec deux enfants (La Famille), 1909–1910, huile sur toile, 90 × 90 cm, Belvedere, Vienne, inv. 10501.
1909–1910Peinte à la fin de la période dorée, au moment où Klimt renouvelle sa couleur.
90 × 90 cmUn carré strict qui enferme et protège le groupe.
Huile sur toileUne gamme brun-noir inhabituelle dans l’œuvre de Klimt.
Trois figuresUne jeune mère et deux enfants, tous les trois endormis.
BelvedereVienne, numéro d’inventaire 10501, œuvre indiquée comme exposée.

Réponse directe

Qu’est-ce que La Famille de Gustav Klimt ?

Le titre complet de l’œuvre est Mutter mit zwei Kindern (Familie), soit Mère avec deux enfants (La Famille). Klimt la peint en 1909–1910. La toile représente une jeune femme assoupie, tenant contre elle deux petits enfants également endormis. Leurs corps disparaissent presque entièrement sous un amas de couvertures sombres.

Le tableau est exceptionnel dans la production de Klimt. Les portraits mondains de la même période brillent d’or, de bijoux et de surfaces ornementales. Ici, les ornements se retirent. Les visages sont les seules zones lumineuses au milieu d’une matière brun-noir qui absorbe les vêtements, les couvertures et une grande partie du décor.

Les notices du Belvedere évoquent une famille vivant en marge de la société, lecture déjà formulée par des contemporains de Klimt. Le sujet de la pauvreté reste néanmoins unique dans son œuvre peinte. L’image ne transforme pas ces figures en anecdote sociale : elle concentre le regard sur la fatigue, la chaleur partagée et la tendresse maternelle.

Ce que l’on voit

Le sommeil

Trois paupières closes, des têtes abandonnées et des bras qui maintiennent les enfants contre le corps maternel.

Ce que l’on ressent

La vulnérabilité

La famille forme un refuge compact, mais l’obscurité et l’absence d’espace stable rendent ce refuge précaire.

Ce qu’il faut éviter

Le récit inventé

Aucun document ne permet de nommer les modèles ni d’affirmer qu’une mort précise est représentée.

Étude préparatoire de Gustav Klimt pour La Famille, 1908-1909
Étude de composition pour La Famille, 1908–1909, crayons bleu et rouge sur papier d’emballage, 55,1 × 34,9 cm. Wien Museum, CC0. Le dessin montre que Klimt cherche d’abord l’emboîtement des corps.

Lecture guidée

Une composition qui transforme trois corps en un seul abri

1

Le visage de la mère

Plus haut et légèrement incliné, il forme le sommet d’un triangle humain. Les yeux clos suspendent tout échange avec le spectateur.

2

Les deux enfants

Leurs têtes ne sont pas alignées : l’une descend vers la gauche, l’autre s’enfonce à droite. Cette dissymétrie donne au groupe son poids.

3

Les bras protecteurs

Ils sont difficiles à isoler, car Klimt les fond dans les couvertures. Leur fonction compte davantage que leur anatomie : fermer le cercle.

4

La montagne de tissu

Le brun-noir absorbe les corps et fait du groupe une seule masse. Les figures semblent moins assises dans un lieu que contenues par une enveloppe.

5

Le décor à peine visible

Un rectangle derrière la mère peut évoquer une fenêtre. À gauche, une forme verticale pourrait être un meuble vitré. Rien n’est assez net pour stabiliser la scène.

Interpréter sans surinterpréter

Le tableau représente-t-il un deuil ?

La noirceur, l’immobilité et les visages clos peuvent évoquer la mort. Pourtant, l’œuvre ne fournit aucun signe funéraire explicite.

Le mot « deuil » décrit justement une impression, mais pas un fait établi. Le Belvedere présente la jeune mère et ses enfants comme endormis après l’épuisement. Aucun cercueil, aucun attribut religieux et aucune source connue ne transforment la scène en veillée funèbre.

Pourquoi l’image paraît-elle malgré tout si grave ? Parce que Klimt retire presque tout ce qui produit d’ordinaire le mouvement : les yeux sont fermés, les mains se perdent dans le tissu, l’espace n’offre aucune issue claire et la palette se rapproche de la nuit. Le spectateur hésite alors entre repos, pauvreté, abandon et disparition.

Cette ambiguïté est la force de l’œuvre. Le sommeil ressemble à une suspension de la vie, tandis que l’étreinte affirme exactement l’inverse : les corps se tiennent, partagent leur chaleur et résistent ensemble à l’extérieur. La scène n’illustre donc pas nécessairement le deuil ; elle construit une proximité où la peur de la perte reste sensible.

Documenté

Une mère épuisée

La notice institutionnelle décrit la mère et les deux enfants comme endormis et enveloppés dans des couvertures.

Plausible

Une famille marginalisée

Des contemporains auraient reconnu une famille vivant aux marges de la société. Le sujet social demeure exceptionnel chez Klimt.

Non prouvé

Une scène funéraire

La palette sombre autorise une lecture mélancolique, mais ne suffit pas à identifier un décès ou un deuil réel.

Attention aux images virales : une scène montrant un couple adulte serré autour d’un bébé circule parfois sous le titre The Family avec une attribution à Klimt. Elle ne correspond pas à l’œuvre répertoriée par le Belvedere. La toile authentifiée montre une mère et deux enfants endormis dans une masse sombre.

Avant la toile

Les dessins révèlent la recherche de l’étreinte

Le Wien Museum conserve une feuille préparatoire datée de 1908–1909 et explicitement reliée à La Famille. Recto et verso montrent une composition encore mobile.

Verso de l’étude de Gustav Klimt pour La Famille
Le verso : chercher le poidsLes lignes rapides testent la manière dont un corps adulte peut porter ou envelopper un enfant. La pose n’est pas une formule décorative : elle est construite par déplacements successifs.
Gustav Klimt photographié en 1907, peu avant La Famille
Klimt vers 1907Cette photographie replace le tableau dans un moment de bascule. Après les grands succès dorés, le peintre explore une couleur plus expressive et des sujets où le corps redevient lourd, vulnérable et tactile.
Ce que le dessin prouve : Klimt prépare une mère avec enfant dès 1908–1909 et cherche une structure d’enveloppement. Il ne prouve ni l’identité des modèles ni un événement biographique précis.

Une œuvre presque sans or

Le noir n’est pas un vide : c’est l’architecture du tableau

Dans les portraits dorés, le visage surgit d’un réseau d’ornements. Ici, il surgit d’une matière sombre qui réunit le fond, les couvertures et les vêtements.

Le carré

Les 90 × 90 cm ne donnent aucune direction dominante. Le groupe occupe le centre comme un noyau fermé sur lui-même.

Le triangle

La tête de la mère forme le sommet ; les deux enfants élargissent la base. Cette construction simple rend la scène immédiatement stable.

Les îlots clairs

Les trois visages sont modelés avec douceur. Tout autour, la couleur devient plus plate et plus obscure, accentuant leur présence.

Noir chaud
Brun terre
Gris enveloppe
Chair rosée
Lumière ivoire

Qui sont les modèles ?

Une famille peinte, pas une famille identifiée

Le Belvedere indique que l’identité des trois personnes n’est pas connue. L’intimité de la scène a conduit à rapprocher le tableau de la vie privée de Klimt, de ses modèles et des enfants qu’il a reconnus. Au moment de l’exécution, ses fils Gustav Ucicky et Gustav Zimmermann avaient environ dix ans. Cette coïncidence nourrit l’hypothèse d’échos autobiographiques, mais elle ne permet pas d’identifier les enfants représentés.

Il faut aussi résister à une autre simplification : le titre La Famille ne signifie pas « la famille de Gustav Klimt ». Le peintre ne compose pas un portrait domestique de lui-même entouré des siens. Il peint un groupe anonyme dont la proximité devient un sujet universel.

Cette absence de noms modifie notre regard. Les trois figures ne sont ni des célébrités viennoises ni des commanditaires reconnaissables. Elles sont définies par une situation corporelle : dormir, porter, se serrer et protéger.

Quatre comparaisons essentielles

La maternité et le cycle de la vie chez Klimt

Ces œuvres montrent ce que La Famille partage avec le reste de la peinture de Klimt — et ce qu’elle refuse : l’or, le spectacle, le mouvement ornemental ou la séparation nette entre les âges.

Les Trois Âges de la femme de Gustav Klimt, 1905
1905 · Galleria Nazionale, Rome

Les Trois Âges de la femme

La mère endormie serre son enfant contre elle tandis que la vieillesse apparaît à côté. Dans La Famille, Klimt retire la vieille femme et plonge la maternité dans un espace beaucoup plus sombre.

Espoir II de Gustav Klimt, femme enceinte entourée de figures
1907–1908 · Museum of Modern Art

Espoir II

Grossesse, mort possible et ornement coexistent. Les têtes inclinées sous le ventre annoncent la gravité de La Famille, mais l’or et les motifs maintiennent encore une splendeur cérémonielle.

La Mort et la Vie de Gustav Klimt photographié au Leopold Museum
1910–1911, repris en 1915 · Leopold Museum

La Mort et la Vie

Cette vue réelle montre une communauté de corps endormis face à la mort. Ici, le deuil est explicite : un squelette fait face au groupe. Cette présence manque précisément dans La Famille.

Bébé ou Le Berceau de Gustav Klimt, 1917-1918
1917–1918 · National Gallery of Art

Bébé / Le Berceau

Le visage du nourrisson émerge d’une pyramide de tissus colorés. Le motif redevient éclatant, mais l’idée demeure : le textile agit comme une architecture protectrice.

Voir les œuvres dans l’espace

Le carré de Klimt face au spectateur

Une reproduction isolée fait oublier l’échelle. Avec ses 90 cm de côté, La Famille n’est ni une miniature intime ni une allégorie monumentale. Le format approche la largeur d’un groupe réel assis et place les visages à une distance presque domestique.

La photographie de salle des Trois Âges de la femme permet de mesurer la différence : cette grande toile verticale organise les générations de haut en bas. La Famille, plus compacte, les resserre dans un carré où aucune figure ne peut s’éloigner.

Au musée, reculez d’abord pour percevoir la masse triangulaire. Approchez-vous ensuite des visages : leur modelé délicat contraste avec les zones sombres, beaucoup plus plates.

Les Trois Âges de la femme de Klimt photographié dans une salle de musée
Vue réelle des Trois Âges de la femme à Rome. La présence du cadre, du mur et du visiteur rappelle que la composition de Klimt s’éprouve aussi physiquement.

De la Galerie Miethke au Belvedere

Une provenance documentée au XXe siècle

Belvedere supérieur à Vienne où se trouve La Famille de Klimt
Le Belvedere supérieur à Vienne. La collection conserve Mère avec deux enfants (La Famille) sous le numéro 10501.

La provenance publiée par le Belvedere mentionne la Galerie Miethke à Vienne avec un point d’interrogation, puis Heinrich Mayer de 1914 à 1938, Helene Mayer de 1938 à 1946 et Richard Parzer à partir de 1946. L’œuvre entre au Belvedere en 2012 par legs de Peter Parzer.

Cette chaîne est importante, car elle distingue les faits établis des récits séduisants ajoutés après coup. Le tableau n’a pas besoin d’un drame biographique inventé pour être puissant : son histoire matérielle, son entrée tardive dans la collection nationale et son iconographie atypique suffisent à en faire une œuvre singulière.

Le musée indique aujourd’hui que le tableau est exposé au Belvedere supérieur. Comme tout accrochage peut changer, une vérification de la notice en ligne reste utile avant une visite.

Conseils de visite

Où voir La Famille de Klimt ?

L’œuvre appartient au Belvedere de Vienne et sa notice la signale au Belvedere supérieur. Le palais présente plusieurs tableaux majeurs de Klimt, ce qui permet de comparer directement cette toile sombre avec l’éclat du Baiser, les portraits dorés et les paysages.

Ne cherchez pas seulement les trois visages. Observez la petite différence de ton derrière la mère, qui peut suggérer une fenêtre, puis le bord gauche, où une forme de meuble se devine. Ces indices transforment un fond apparemment vide en espace incertain.

Parcours conseillé : regardez d’abord La Famille sans lire le cartel. Notez si vous pensez au sommeil ou au deuil. Lisez ensuite la notice et revenez devant la toile : l’écart entre impression et information fait partie de l’expérience.

Prolonger la découverte

Retrouver Klimt au-delà de l’or

La Famille montre un Klimt moins spectaculaire, mais tout aussi radical : la composition, le silence et le contact des corps remplacent le luxe décoratif.

Documentation vérifiée

Sources principales

Belvedere · notice de l’œuvre

Titre, date, dimensions, technique, inventaire, lieu d’exposition, description, images et provenance.

Consulter la notice →

Wien Museum · étude préparatoire

Feuille recto-verso de 1908–1909, technique, dimensions et rattachement au catalogue raisonné de Klimt.

Voir le dessin →

Kulturpool · données ouvertes

Description de la mère épuisée, lecture sociale, thème de la tendresse maternelle et provenance synthétique.

Lire la fiche →

Google Arts & Culture · Belvedere

Analyse du contraste entre visages modelés et surfaces sombres, détails possibles du décor et hypothèses prudentes sur les modèles.

Explorer l’œuvre →

Leopold Museum · La Mort et la Vie

Dimensions, histoire des deux états du tableau et place de l’œuvre dans les grandes allégories de Klimt.

Comparer l’allégorie →

National Gallery of Art · Bébé

Notice et image en libre accès du tableau tardif de 1917–1918.

Voir l’œuvre →

Crédits visuels : image principale, Belvedere, Vienne, photo Johannes Stoll, licence CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons ; étude préparatoire, Wien Museum, CC0 ; photographies de musée et du Belvedere via Wikimedia Commons selon les licences indiquées sur chaque fichier ; œuvres de Gustav Klimt dans le domaine public. Chaque image apparaît une seule fois dans l’article.

Questions fréquentes

La Famille de Klimt en huit réponses

Quel est le titre exact du tableau ?

Le titre allemand est Mutter mit zwei Kindern (Familie), traduit par Mère avec deux enfants (La Famille).

Quand Klimt a-t-il peint La Famille ?

Le tableau est daté de 1909–1910.

Quelles sont ses dimensions ?

L’œuvre mesure 90 × 90 cm. C’est une huile sur toile de format carré.

Qui sont la mère et les deux enfants ?

Leur identité n’est pas connue. Des hypothèses rapprochent la scène de la vie privée de Klimt, mais aucune identification n’est certaine.

Le tableau représente-t-il un deuil ?

Le deuil est une interprétation possible de l’atmosphère. La notice du Belvedere décrit toutefois les trois figures comme endormies après l’épuisement, sans identifier une scène funéraire.

Pourquoi le tableau est-il si sombre ?

Klimt fait fusionner les couvertures, les vêtements et le fond dans une gamme brun-noir. Cette obscurité isole les trois visages et renforce la sensation de protection fragile.

Existe-t-il un dessin préparatoire ?

Oui. Le Wien Museum conserve une étude recto-verso datée de 1908–1909, réalisée aux crayons bleu et rouge sur papier d’emballage.

Où voir La Famille de Klimt ?

L’œuvre est conservée au Belvedere de Vienne, numéro d’inventaire 10501, et la notice la signale au Belvedere supérieur.

Conclusion

Une étreinte contre l’obscurité

La Famille n’est pas le récit vérifiable d’un décès. C’est une image où le sommeil frôle la disparition et où l’étreinte devient une architecture. Le carré resserre les corps, la matière sombre efface le décor et les trois visages maintiennent une lumière minimale. Sans or ni spectacle, Klimt peint peut-être son groupe le plus silencieux — et l’un de ses plus profondément humains.

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