Le Déjeuner des canotiers de Renoir : personnages, composition et lumière au bord de la Seine • Guide art & décoration
Le Déjeuner des canotiers de Renoir : personnages, composition et lumière au bord de la Seine
Le Déjeuner des canotiers est l'une des grandes œuvres de Pierre-Auguste Renoir, peinte entre 1880 et 1881 sur la terrasse de la maison Fournaise, à Chatou, en bord de Seine. Présentée à la septième exposition impressionniste en 1882, exposée à la Galerie Durand-Ruel, la toile marque un moment d'équilibre rare dans la carrière du peintre : un grand format (130 × 173 centimètres) traité avec la liberté de touche des œuvres plus petites, un sujet anecdotique (un repas d'amis) porté à une intensité psychologique et lumineuse qui en font l'un des chefs-d'œuvre de l'impressionnisme. Acquis en 1923 par Duncan Phillips, le tableau se trouve aujourd'hui au Phillips Collection de Washington, où il constitue l'une des pièces maîtresses de la collection. Il à traversé plus d'un siècle de commentaires, et reste, comme Le Bal du moulin de la Galette ou Les Grandes Baigneuses, l'un de ces tableaux qui ont fait basculer la peinture française du côté de la sensation et de la lumière. L'analyser, c'est suivre Renoir dans l'une de ses plus belles démonstrations de l'art de la composition horizontale, et comprendre comment un sujet de déjeuner entre amis devient, par la grâce de la couleur, un manifeste de la modernité.
Méthode de lecture
Contexte historique
Chatou et la maison Fournaise, un lieu de vie
La maison Fournaise, à Chatou, est au XIXe siècle ce qu'un cabanon d'artistes peut être de mieux : un lieu de loisirs, de repas et de canotage, ouvert sur la Seine, fréquenté par des peintres, des écrivains, des amateurs de la bourgeoisie montante. Alphonse Fournaise, dit Père Fournaise, en a fait une maison de restaurant et de location d'embarcations légères. Sa fille, Alphonsine, gère la salle. Renoir, qui aime la guinguette depuis sa jeunesse, y vient souvent à partir de la fin des années 1860, et il y peint plusieurs tableaux importants, dont La Grenouillère (1869) avec Monet, et Le Déjeuner des canotiers une décennie plus tard.
La terrasse qui sert de cadre au Déjeuner donne directement sur la Seine. C'est l'endroit où les canotiers viennent déjeuner le dimanche, après une matinée d'aviron sur l'eau. L'ambiance est à la fois populaire et raffinée : on y croise des employés, des artistes, des bourgeois en goguette, des modèles des deux sexes, des amants en promenade. Le déjeuner est un rituel social, un moment de pause, un acte de convivialité. Renoir capte cette atmosphère avec une précision d'observateur, mais sans la charger d'aucun commentaire moral : il peint ce qu'il voit, et c'est la peinture qui parle.
Ce choix de Chatou n'est pas anodin. Renoir, après l'expérience du Bal du moulin de la Galette en 1876, garde la mémoire des grandes scènes de plein air populaires. Il sait ce qu'on peut faire d'une terrasse, d'une table, d'un groupe. Il sait aussi que la Seine offre une lumière particulière, plus douce, plus stable que la lumière filtrée de Montmartre. Le passage de 1876 à 1880-1881 est, chez lui, un passage de l'agitation à la quiétude, de la fête urbaine au déjeuner entre amis, du bal à la conversation.
Style artistique
Les visages et les modèles, qui est qui
Renoir a posé pour ce tableau un groupe choisi avec soin, où l'on retrouve ses amis les plus proches, ses modèles favoris, et sa propre compagne. Le jeune homme au chapeau à panama, au centre, qui fixe le spectateur, c'est probablement Gustave Caillebotte, l'ami collectionneur qui à tant fait pour les impressionnistes. À côté de lui, en blouse d'un bleu vif, c'est Eugène Pierre Lestringuez, l'un des peintres du groupe, dont Renoir a déjà fait le portrait. Le serveur, en tablier blanc, est un employé de la maison Fournaise. La femme qui caresse le petit chien, à droite, c'est Ellen Andrée, actrice et modèle, qui a posé pour plusieurs peintres de l'époque.
La jeune femme en robe claire, au premier plan, qui s'accoude à la balustrade en jouant avec le petit chien, c'est Aline Charigot, la compagne de Renoir depuis 1879. Elle deviendrà son épouse en 1890 et sera, jusqu'à sa mort en 1915, l'un de ses modèles les plus constants, présente dans plus de vingt portraits. Ici, elle n'est pas encore Mme Renoir, mais elle est déjà la figure centrale du tableau, celle qui en organise l'économie visuelle. C'est autour d'elle que le regard circule, c'est elle que la lumière effleure avec le plus de douceur.
L'identification de tous les modèles n'est pas toujours facile, et la critique a longtemps hésité sur l'identité de plusieurs figures. Mais le point important est ailleurs : Renoir ne cherche pas à faire un portrait collectif. Il veut composer un groupe, une scène, un moment de sociabilité où les individualités se mêlent. La netteté des visages décroît à mesure qu'on s'éloigne du centre, ce qui est cohérent avec la perspective atmosphérique impressionniste, mais aussi avec l'idée que le déjeuner est moins un événement de portraits qu'un événement de relations.
Art & détails
Une composition en longueur
Le Déjeuner des canotiers est un tableau horizontal, presque deux fois plus large que haut (130 × 173 centimètres), et cette horizontalité est l'un de ses traits majeurs. Renoir utilise cette largeur pour étirer la scène, multiplier les plans, suggérer la durée. Le regard entre par la gauche, où la table s'avance vers nous, et chemine vers la droite, où la balustrade s'ouvre sur le paysage. C'est une composition en frise, héritée des grandes décorations classiques, mais portée ici par la touche libre et fragmentée de l'impressionnisme.
La table forme un plan oblique qui traverse la toile en diagonale, de l'angle inférieur gauche vers le milieu droit. Cette diagonale, peu profonde, organise tout l'espacé. C'est elle qui distribue les figures, les verres, les plats, les mains. Elle est à la fois une table (objet concret) et une ligne d'organisation (structure compositionnelle). Renoir joue de cette ambiguïté : la table est le sujet, mais elle est aussi l'outil qui rend la scène lisible. L'arrière-plan, derrière la balustrade, est occupé par la Seine et la rive opposée, traitées en touches claires, presque aquarellées. L'horizon est bas, à peu près à hauteur des yeux des personnages assis, ce qui place le spectateur au niveau de la table. C'est une horizontalité participante : on est à table, on est des leurs, et c'est ce qui donne au tableau son immédiateté.
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Couleurs, lumière et touche
La palette du Déjeuner est dominée par les bleus, les blancs, les roses, les jaunes passés, avec quelques notes de rouge et de brun. La blouse bleue de Lestringuez, le tablier blanc du serveur, la nappe blanche de la table, les robes claires des femmes, les reflets bleutés de la Seine au fond, composent une symphonie douce, presque musicale. Les ombres sont traitées en tons complémentaires, jamais en noir, ce qui donne à l'ensemble une luminosité constante. Le tableau ne connaît pas le clair-obscur dramatique : tout est lumière, même les parties que la tradition appellerait sombres.
La touche de Renoir, dans le Déjeuner, est plus libre que dans Le Bal du moulin de la Galette, mais plus structurée que dans les œuvres impressionnistes des années 1870. Elle garde l'apparente fragmentation de la touche impressionniste, mais elle a acquis une sorte de cohérence nouvelle, qui annonce ce que l'on appellerà plus tard la « manière aigre » de Renoir, puis sa « période ingresque ». Le tracé des figures est plus ferme, les contours sont plus marqués, sans que la couleur cesse d'être vibrante. C'est un moment d'équilibre, comme on l'a dit, et l'on comprend pourquoi le tableau à souvent été lu comme un sommet.
La lumière qui traverse la terrasse est un mélange de plein soleil et d'ombre filtrée par les parasols et la végétation. Renoir traduit cette mosaïque par une juxtaposition de touches claires et de touches plus soutenues, sans chercher l'uniformité. Le résultat est une lumière vivante, qui semble respirer avec la scène, et qui donne à chaque figure une qualité particulière. La jeune femme au premier plan, par exemple, est éclairée de manière à la fois douce et précise, et son visage semble sortir du fond sans effort.
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La réception, du scandale à la reconnaissance
En 1882, lorsque Renoir exposé Le Déjeuner des canotiers à la septième exposition impressionniste, chez Durand-Ruel, le tableau reçoit un accueil mitigé. La critique, encore largement hostile à l'impressionnisme, est partagée entre l'éloge de la virtuosité et la condamnation de la touche. Plusieurs commentateurs louent la maîtrise technique, mais regrettent ce qu'ils appellent le manque de finish, c'est-à-dire l'absence de ce poli lisse que l'on attend d'un tableau de chevalet. C'est une réaction classique à l'art nouveau : on admire l'habileté, mais on redoute l'audace.
Le tableau est acheté, peu après son exposition, par un collectionneur privé, puis passe de main en main au cours des années 1880-1890. C'est en 1923 que Duncan Phillips, jeune collectionneur américain fondateur du Phillips Collection à Washington, en fait l'acquisition. Phillips, qui aime l'impressionnisme et qui a déjà acheté d'autres Renoir, sent l'importance de l'œuvre et en fait l'une des pièces centrales de sa collection. Le Phillips Collection, ouvert au public en 1921, devient rapidement l'un des principaux musées américains d'art moderne, et Le Déjeuner en est l'un des fleurons. Au XXe siècle, la réception change du tout au tout. Le tableau devient l'un des chefs-d'œuvre reconnus de l'impressionnisme, et il est sollicité pour les grandes rétrospectives Renoir, du MoMA de New York en 1985 aux grandes expositions internationales des années 2010. La critique d'art, l'histoire de l'art, le public lui-même, en font une image emblématique de la modernité française. Le Déjeuner des canotiers est aujourd'hui l'un des tableaux les plus étudiés et les plus admirés au monde, et il a définitivement conquis sa place dans le panthéon de la peinture.
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Comparaison avec les autres grandes œuvres de Renoir
Le Déjeuner des canotiers s'inscrit dans la série des grands tableaux de la maturité de Renoir, qui commence avec Le Bal du moulin de la Galette (1876) et qui se poursuit avec Les Grandes Baigneuses (1884-1887), La Grande Baigneuse (1884-1887), La Balançoire (vers 1876), ou encore Madame Charpentier et ses enfants (1878). Toutes ces œuvres ont en commun de proposer un sujet anecdotique traité avec une ambition de grand format, et de chercher une synthèse entre l'instant impressionniste et la durée compositionnelle. Si l'on compare Le Déjeuner au Bal du moulin de la Galette, on note une évolution sensible. Le Bal était une scène verticale, dense, presque claustrophobe dans son agitation. Le Déjeuner est horizontal, ouvert, plus calme, plus ensoleillé. La touche a gagné en fluidité, les couleurs sont plus douces, les figures plus individuellement traitées. C'est un Renoir apaisé, qui entre dans la quarantaine, et qui prend le temps de la conversation. Cette évolution continuera dans les années 1880, avec ce qu'on a appelé la « manière aigre » puis la « période ingresque », où Pierre-Auguste, après le voyage en Italie de 1881-1882, va donner à ses figures une précision de trait nouvelle, parfois au prix de la liberté de touche impressionniste.
Le Déjeuner se distingue aussi des œuvres postérieures de Renoir, comme Les Grandes Baigneuses, par son sujet : un déjeuner entre amis est un moment social, un instant de sociabilité, là où Les Baigneuses est une scène mythologique, presque intemporelle. Mais les deux partagent une ambition commune : montrer des figures humaines dans un cadre qui en révèle la psychologie, et le faire avec la couleur pour seul langage. C'est cette ambition qui fait de Renoir l'un des grands portraitistes de l'impressionnisme, et Le Déjeuner l'un de ses plus beaux tableaux de groupe.
Décoration intérieure
Héritage et place dans l'art moderne
L'influence du Déjeuner des canotiers sur l'art du XXe siècle est considérable, et elle s'exerce dans plusieurs directions. Les peintres post-impressionnistes, et notamment les nabis, ont médité ce tableau : Pierre Bonnard, dans les années 1890, transpose la leçon du déjeuner en plein air dans ses scènes d'intérieur et ses paysages. Maurice Denis, dans ses hommages à Cézanne et à Renoir, garde la mémoire du Déjeuner comme d'un sommet. Plus tard, Matisse, qui copie Renoir au Louvre pendant sa jeunesse, reconnaît l'importance de la leçon : la couleur qui parle, la touche qui ne se cache pas, la figure en liberté.
Le tableau est également un jalon dans l'histoire de la peinture de groupe. Avant Renoir, les grands repas peints (Le Caravage, Véronèse, le Greco) obéissaient à des codes précis, souvent bibliques ou mythologiques. Après Renoir, la scène de groupe profane devient un sujet autonome, traité avec la même ambition. Cette libération du sujet, qui est l'une des conquêtes de la peinture moderne, doit beaucoup au Déjeuner des canotiers, qui prouve qu'un déjeuner d'amis peut être traité avec la même profondeur qu'un banquet royal ou un sacrifice antique.
Aujourd'hui, Le Déjeuner des canotiers reste un objet de fascination. Il est reproduit dans les manuels, cité dans les essais, photographié dans les guides touristiques du Phillips Collection. Il a quitté son cadre d'origine pour devenir une image globale, celle d'un art de vivre, d'une manière d'être ensemble, d'un dimanche idéal. Cette universalisation n'est pas un appauvrissement : elle témoigne au contraire de la puissance d'un tableau qui, plus d'un siècle après sa création, continue de parler aux hommes et aux femmes de tous les pays.
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FAQ
Questions fréquentes sur Le Déjeuner des canotiers de Renoir : personnages, composition et lumière au bord de la Seine
Quand Le Déjeuner des canotiers a-t-il été peint ?
Le tableau a été peint par Renoir entre 1880 et 1881, sur la terrasse de la maison Fournaise à Chatou, en bord de Seine.
Quelles sont les dimensions du Déjeuner des canotiers ?
La toile mesure 130 × 173 centimètres, ce qui en fait un grand format horizontal, presque deux fois plus large que haut.
Où se trouve le tableau aujourd'hui ?
Le Déjeuner des canotiers est conservé au Phillips Collection à Washington, depuis son acquisition par Duncan Phillips en 1923.
Qui sont les personnages représentés ?
On y reconnaît, parmi d'autres, Gustave Caillebotte, Eugène Pierre Lestringuez, Ellen Andrée, Alphonsine Fournaise, et surtout Aline Charigot, la future épouse de Renoir, présente au premier plan.
Quel est le style de ce tableau ?
Le Déjeuner des canotiers est une œuvre de la maturité impressionniste, peinte à un moment où Renoir cherche un équilibre entre la touche libre des années 1870 et une plus grande précision de trait, qui annonce sa période ingresque des années 1880.
Comment reconnaître une bonne reproduction du Déjeuner ?
Une reproduction fidèle doit être peinte à la main à l'huile sur toile, avec un travail particulier sur la touche fragmentée, sur la vibration des bleus et des blancs, et sur l'harmonie des tons clairs. Une copie imprimée ne reproduit pas la matière picturale de l'original et perd toute la fluidité du geste renoirien.
En résumé
Le Déjeuner des canotiers, peint par Renoir entre 1880 et 1881 sur la terrasse de la maison Fournaise à Chatou, est l'une des grandes œuvres de l'impressionnisme. Présenté à la septième exposition du groupe en 1882, acquis en 1923 par Duncan Phillips, le tableau est aujourd'hui l'un des fleurons du Phillips Collection à Washington. L'œuvre est l'une des plus belles démonstrations de l'art de la composition horizontale chez Renoir, et de l'équilibre entre l'instant impressionniste et la durée compositionnelle. Elle propose une méditation sur la sociabilité, sur la lumière de la Seine, sur la touche fragmentée qui compose le monde, et sur la manière dont un déjeuner entre amis peut devenir, par la grâce de la couleur, l'un des sommets de l'art moderne. Pour celui qui veut aujourd'hui entrer dans cette œuvre, plusieurs entrées sont possibles. Le contexte historique d'abord : la France du début des années 1880, entre républicains stabilisés et modernisation des mœurs. Le contexte biographique ensuite : un Renoir apaisé, qui entre dans la quarantaine, et qui vient de rencontrer Aline Charigot. Le contexte technique enfin : la touche libre qui devient classique, la couleur qui structure l'espacé, la composition qui libère le regard. À chaque entrée, Le Déjeuner offre une matière dense, et c'est en ce sens qu'il reste, aujourd'hui, un objet d'étude inépuisable.
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