Une collection privée devenue musée sans murs

La Leiden Collection et Rembrandt

Des premiers essais du peintre adolescent à la matière libre de 1660, un ensemble privé exceptionnel permet de traverser presque toute sa carrière — tout en rappelant que l’attribution reste une enquête.

17 peintures2 dessinsvers 1624–1660catalogue scientifique en ligne
Autoportrait aux yeux ombragés de Rembrandt, peint en 1634
Rembrandt, Autoportrait aux yeux ombragés, 1634, huile sur panneau, 71,1 × 56 cm, The Leiden Collection, inv. RR-110.

La réponse en un regard

Pourquoi cet ensemble est-il capital ?

La Leiden Collection est l’une des plus importantes collections privées d’art néerlandais du XVIIe siècle. Constituée à partir de 2003 par Thomas S. Kaplan et Daphne Recanati Kaplan, elle porte le nom de Leyde, ville natale de Rembrandt. Son noyau rembranesque réunit, selon sa présentation officielle, 17 peintures et deux dessins autographes : un parcours rare depuis les maladresses brillantes des Cinq Sens jusqu’à une femme âgée peinte en 1660.

Ce n’est pourtant pas un « musée Rembrandt » permanent. La collection fonctionne comme un musée sans murs : catalogue numérique, prêts à long terme, expositions itinérantes et collaborations scientifiques. Cette mobilité rend les œuvres visibles, mais oblige le visiteur à vérifier leur localisation avant tout déplacement.

≈ 220peintures et dessins dans l’ensemble de la collection
19œuvres autographes de Rembrandt annoncées : 17 peintures et 2 dessins
10peintures d’atelier dont l’auteur exact reste discuté
70+musées bénéficiaires de prêts depuis la création de la collection

Chronologie

Du collectionneur privé au public international

L’histoire de la Leiden Collection est récente, mais son mode de diffusion est ambitieux : documenter, prêter et exposer plutôt que garder invisible.

2003

Thomas et Daphne Kaplan commencent à réunir des peintures hollandaises du XVIIe siècle.

2017

Le catalogue raisonné en ligne est lancé ; la première grande présentation voyage au Louvre.

2017–2019

Étapes à Pékin, Shanghai, Moscou, Saint-Pétersbourg et au Louvre Abu Dhabi.

2023

À Amsterdam, une exposition rassemble 35 peintures d’histoire autour de Minerve.

2025–2026

75 œuvres au H’ART Museum, puis 76 au Norton Museum of Art jusqu’au 29 mars 2026.

Les débuts à Leyde

Trois sens, trois petites scènes, un jeune peintre

Vers 1624–1625, Rembrandt n’a pas encore vingt ans. Les panneaux conservés de sa série des Cinq Sens sont petits, serrés, presque comiques. Leur palette rose, bleue et brune, leur lumière artificielle et leurs physionomies outrées ne ressemblent pas encore au Rembrandt monumental que la postérité a retenu. C’est précisément leur intérêt : ils montrent l’artiste en train d’apprendre à concentrer une action dans des corps rapprochés.

Trois musiciens ou Allégorie de l’ouïe de Rembrandt, vers 1624–1625

L’ouïe : chanter ensemble

Deux vieillards et un jeune homme se penchent sur un livre de musique. Les visages expressifs et le geste qui bat la mesure transforment l’allégorie en expérience partagée.

Patient inconscient ou Allégorie de l’odorat de Rembrandt, vers 1624–1625

L’odorat : une redécouverte

Un patient s’évanouit avant une saignée et une femme approche un mouchoir de son nez. Retrouvé en 2015, le panneau porte le monogramme RHF, présenté comme la plus ancienne signature peinte de Rembrandt.

Opération de la pierre ou Allégorie du toucher de Rembrandt, vers 1624–1625

Le toucher : douleur et satire

Une prétendue « pierre de folie » est retirée du crâne d’un patient. La scène reprend une tradition satirique ancienne : l’opération est fictive, mais le cri semble réel.

Ce qui manque : l’Allégorie de la vue est conservée au Museum De Lakenhal ; l’Allégorie du goût n’a pas été retrouvée. La Leiden Collection possède donc trois des quatre panneaux aujourd’hui connus.
Jeune fille au manteau bordé d’or, Rembrandt, 1632
Rembrandt, Jeune fille au manteau bordé d’or, 1632, huile sur panneau ovale, 59 × 44 cm, RR-104.

Portrait ou tronie ?

Un visage réel dans un costume imaginaire

La jeune fille regarde droit devant elle, mais son vêtement renvoie à une mode ancienne : blouse plissée, broderies dorées, perles et boucle d’oreille. L’identification à Saskia ne tient pas à la chronologie, puisque Rembrandt ne l’aurait vraisemblablement rencontrée que l’année suivante. Celle proposée avec sa sœur Lysbeth demeure également improbable.

Le catalogue privilégie donc la tronie, étude de caractère destinée au marché plutôt que portrait commandé. Le visage peut être individuel sans que l’identité soit le sujet. Regardez la différence entre la peau modelée en transitions souples et les accents épais qui font vibrer les broderies : Rembrandt hiérarchise la présence humaine et le spectacle du costume.

Portrait d’un homme en manteau rouge, Rembrandt, 1633
Rembrandt, Portrait d’un homme en manteau rouge, 1633, huile sur panneau ovale, 63,7 × 50,8 cm, RR-108.

Amsterdam, 1633

Le rouge remplace la solennité noire

Ce portrait déjoue le stéréotype du bourgeois hollandais sévère et vêtu de noir. Le manteau rouge capte immédiatement le regard ; la bouche esquisse une humeur plus accessible, tandis que le visage demeure solidement modelé par une lumière latérale.

L’ovale resserre la rencontre. Au lieu d’accumuler les attributs sociaux, Rembrandt organise trois zones : l’éclat chaud du vêtement, la blancheur du col et la mobilité du visage. Le prestige ne disparaît pas ; il devient une question de présence.

Minerve dans son cabinet de Rembrandt, 1635
Rembrandt, Minerve dans son cabinet, 1635, huile sur toile, 138 × 116,5 cm, RR-107.

Le grand tableau d’histoire

Minerve : penser avant de combattre

Minerve est assise dans un cabinet rempli de livres, une main posée près du volume ouvert. Le casque, la lance et le bouclier relient la femme à la déesse guerrière ; leur mise à distance affirme pourtant une autre puissance, celle de la sagesse et des arts.

La lumière glisse sur la robe, la fourrure et le métal sans les rendre équivalents. Les empâtements clairs avancent, les bruns transparents creusent l’espace, les rouges et les ors réchauffent la scène. L’idée souvent répétée d’un portrait de Saskia n’est pas démontrée : le catalogue juge le visage idéalisé et recommande la prudence.

Attribution : le tableau a suscité des doutes et des hypothèses de collaboration. L’examen du Rembrandt Research Project publié en 1989 l’a considéré comme entièrement de la main de Rembrandt.
Portrait de Petronella Buys par Rembrandt, 1635
Rembrandt, Portrait de Petronella Buys (1605–1670), 1635, huile sur panneau ovale, 79,5 × 59,3 cm, RR-115.

Le portrait commandé

Petronella Buys : dentelle, perles et regard

Ici, l’identité est documentée par une ancienne inscription au revers. Petronella, âgée de vingt-neuf ans, porte une large fraise de dentelle, des perles, des chaînes d’or et un costume noir brodé. Ce luxe n’écrase pas le visage : le léger sourire, les yeux humides de lumière et les joues rosées donnent au portrait sa tonalité relationnelle.

La radiographie a révélé que la fraise était d’abord plus petite. Rembrandt l’a agrandie avec des gestes larges, décision qui accentue la silhouette tout en montrant que l’image finale s’est construite sur le panneau. La précision sociale et la transformation picturale coexistent.

Buste d’un vieil homme barbu par Rembrandt, 1633
Rembrandt, Buste d’un vieil homme barbu, 1633, huile sur papier marouflé sur panneau, 10,6 × 7,3 cm, RR-116.

Le plus petit Rembrandt connu

Un monument dans la paume

À peine plus grand qu’une carte, ce vieil homme est peint en grisaille avec des bruns, des gris, des ocres et quelques blancs. La tête tournée, les lèvres entrouvertes et le regard abaissé produisent une présence disproportionnée par rapport au format.

Sa fonction a été discutée : fragment, modèle pour une estampe, image destinée à un album d’amitié ? Les bords peints, la composition autonome et la matière épaisse soutiennent plutôt l’idée d’une œuvre indépendante. Cette conclusion reste une argumentation savante, non un document d’atelier retrouvé.

Portrait d’une femme assise aux mains jointes, Rembrandt, 1660
Rembrandt, Femme assise aux mains jointes, 1660, huile sur toile, 77,5 × 64,8 cm, RR-113.

La maturité, 1660

La matière devient psychologie

Le modèle n’est pas identifié et l’œuvre se situe entre portrait et étude de caractère. Le visage ne dépend plus d’un contour net : ocres, roses et blancs se mêlent humide sur humide ; les irrégularités de la touche donnent à la peau son âge et son énergie.

Le vêtement est résumé, les mains restent calmes, le regard se fixe au loin. Il serait tentant d’y lire une biographie de la vieillesse. Le fait sûr est plus concret : Rembrandt réduit les accessoires et fait porter l’intensité sur la surface peinte. Des doutes privés ont existé sur l’attribution, mais la notice technique les juge infondés et maintient l’œuvre à Rembrandt.

Comparaison

Quatre décennies, quatre manières de peindre

Période Sujets Lumière et couleur Technique Effet recherché
vers 1624–1625 Allégories des sens Éclairages artificiels, roses et bleus vifs Figures serrées, gestes accusés Raconter vite, surprendre, faire rire ou grimacer
1632–1635 Tronies, portraits, histoire Contrastes latéraux, rouges, ors, noirs Alternance de glacis et d’empâtements précis Affirmer une carrière et individualiser les visages
1634 restauré Autoportrait Yeux ombragés, reflet dans les demi-teintes Modelé retenu sous une ancienne surpeinture retirée Construire une identité d’artiste savant
1660 Figure âgée Gamme terreuse et lumière concentrée Touche large, surfaces irrégulières, humide sur humide Faire sentir la présence plutôt que décrire le costume

Méthode critique

Faits établis et interprétations à nuancer

Ce que documentent les œuvres

  • Dates, supports, dimensions et signatures publiés dans le catalogue scientifique.
  • Petronella Buys est identifiée par une inscription historique.
  • L’Autoportrait aux yeux ombragés a été recouvert puis dégagé par restauration.
  • L’Allégorie de l’odorat a été redécouverte en 2015 et porte le monogramme RHF.
  • La collection distingue les œuvres autographes des peintures d’atelier.

Ce qui reste interprétatif

  • Voir Saskia dans la Jeune fille ou dans Minerve n’est pas établi.
  • La fonction originelle du minuscule Vieil homme barbu demeure discutée.
  • L’attribution de certaines œuvres d’atelier à un élève précis n’est pas résolue.
  • Une expression peinte n’autorise pas à reconstruire la psychologie réelle du modèle.
  • Les titres allégoriques modernes ne constituent pas toujours des titres donnés par Rembrandt.

Apprendre à regarder

Une lecture en quatre passages

1

Identifier le statut

Portrait, tronie, scène d’histoire ou œuvre d’atelier ? L’étiquette change la question posée au visage.

2

Suivre la lumière

Repérez sa source, les zones qu’elle évite et les matières qu’elle distingue : peau, métal, dentelle, fourrure.

3

Changer de distance

De loin, observez la masse ; de près, cherchez glacis, réserves, empâtements et reprises.

4

Séparer preuve et récit

Une signature, une radiographie et une provenance ne valent pas comme une ressemblance supposée ou un symbole possible.

Prolonger la rencontre

Rembrandt chez vous, avec l’attribution juste

La boutique propose exactement deux œuvres étudiées ici : Minerve dans son cabinet et le Portrait de Petronella Buys. Elles sont présentées comme des reproductions d’œuvres autographes conservées dans la Leiden Collection. Pour un choix plus large, explorez la collection générale de Rembrandt.

Où voir les œuvres ?

Une collection privée, mais largement accessible

La Leiden Collection ne possède pas de bâtiment ouvert en permanence. Son catalogue en ligne offre des notices, images téléchargeables, historiques de provenance, bibliographies et examens techniques. Pour une rencontre physique, consultez la mention « Currently on view » sur la fiche de chaque œuvre : les prêts changent.

Les expositions passées donnent la mesure de cette circulation : Louvre en 2017, musées de Pékin et Shanghai, Pushkin et Ermitage, Louvre Abu Dhabi, Amsterdam en 2023 et 2025, puis Norton Museum of Art à West Palm Beach jusqu’au 29 mars 2026. Ces dates ne doivent pas être lues comme un agenda actuel : elles retracent le parcours public de la collection.

Questions fréquentes

FAQ

Qu’est-ce que la Leiden Collection ?

Une collection privée d’environ 220 peintures et dessins centrée sur l’art néerlandais du XVIIe siècle, constituée depuis 2003 par Thomas S. Kaplan et Daphne Recanati Kaplan.

Pourquoi s’appelle-t-elle « Leiden » ?

Le nom rend hommage à Leyde, ville où Rembrandt est né en 1606 et où il a commencé sa carrière.

Combien de Rembrandt possède-t-elle ?

Sa présentation officielle annonce 17 peintures et deux dessins autographes. Elle conserve aussi dix peintures d’atelier dont l’auteur précis n’est pas toujours résolu.

Peut-on visiter la Leiden Collection ?

Pas comme un musée permanent. Les œuvres voyagent en prêt ou en exposition ; le catalogue scientifique est accessible en ligne.

Quel est le plus ancien Rembrandt de la collection ?

Les panneaux des Cinq Sens, datés vers 1624–1625, comptent parmi ses premières peintures. L’Allégorie de l’odorat porte le monogramme RHF.

Quel est le plus petit tableau connu de Rembrandt ?

Le Buste d’un vieil homme barbu, signé et daté 1633, mesure seulement 10,6 × 7,3 cm.

La jeune fille au manteau doré représente-t-elle Saskia ?

Probablement pas. La chronologie et les différences physiques conduisent le catalogue à la considérer comme une tronie plutôt qu’un portrait de Saskia.

Toutes les œuvres sont-elles incontestablement de Rembrandt ?

Non. Le catalogue sépare les œuvres autographes, les collaborations et l’atelier, et expose les débats. Même parmi les œuvres aujourd’hui acceptées, certaines ont connu des phases de doute.

Comment savoir où une œuvre est exposée aujourd’hui ?

Consultez la fiche officielle de l’œuvre et sa mention de prêt en cours, puis vérifiez le site du musée hôte avant de voyager.

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