Le Cri d’Edvard Munch, version de 1893 au Musée national de Norvège

Attribution · analyse · histoire de l’art

Le Cri est-il de Van Gogh ? Munch, origine et analyse

Non : Le Cri est d’Edvard Munch. Mais la confusion révèle une vraie parenté entre deux artistes qui ont fait de la couleur, de la ligne et du paysage les instruments d’une émotion intérieure.

Verdict : Edvard Munch, 1893
Van Gogh meurt en 1890Le premier Cri date de 18934 versions coloréesOslofjord vu d’Ekeberg

Article vérifié le 14 juillet 2026 · Sources : MUNCH, Nasjonalmuseet et Van Gogh Museum.

Réponse immédiate

Le tableau n’est pas de Van Gogh — et ce détail change toute sa lecture

Attribuer correctement l’œuvre ne consiste pas à réciter un nom. Cela replace l’image dans le symbolisme nordique, le cycle de la Frise de la vie et la recherche personnelle de Munch sur l’angoisse.

Edvard Munch réalise la première version peinte du Cri en 1893. Vincent van Gogh est mort le 29 juillet 1890, près de trois ans auparavant. La chronologie suffit donc à exclure l’attribution, mais elle n’annule pas tout rapport entre les artistes.

Munch, né en 1863, découvre l’œuvre de Van Gogh autour de 1890 et devient un profond admirateur du peintre néerlandais. Les deux hommes ne se sont probablement jamais rencontrés. Ils partagent cependant une ambition moderne : ne plus utiliser la couleur pour seulement imiter le monde visible, mais pour rendre perceptible une expérience intérieure.

La confusion contemporaine vient aussi de notre manière de regrouper les images célèbres. Les spirales de La Nuit étoilée, les ciels jaunes de Van Gogh et les courbes rouges du Cri sont devenus les symboles d’une peinture « émotionnelle ». Pourtant, leurs techniques, leurs trajectoires et leurs sujets restent distincts.

1853

Naissance de Van Gogh

Vincent naît aux Pays-Bas et commencera sa carrière artistique tardivement.

1863

Naissance de Munch

Edvard Munch naît en Norvège, dix ans après Van Gogh.

1890

Mort de Van Gogh

Munch découvre son œuvre autour de cette période et l’admire.

1892

Le texte et Désespoir

L’expérience du paysage prend d’abord forme dans un poème et un motif préparatoire.

1893

Le Cri

La silhouette frontale remplace l’homme de profil et rend l’image immédiatement universelle.

Avant l’image, un texte

Une promenade, un ciel rouge et « un cri infini à travers la nature »

Le motif n’est pas né d’un geste improvisé devant la toile. Munch l’a écrit, dessiné, repris et transformé pendant plusieurs années.

Le Cri de Munch avec la route d’Ekeberg, le fjord et le ciel rouge
Le lieu est reconnaissable : une route sur la colline d’Ekeberg domine le fjord et la ville de Kristiania, aujourd’hui Oslo.

Dans un texte daté de 1892, Munch raconte une marche avec deux amis au coucher du soleil. Le ciel devient rouge sang, la ville et le fjord paraissent bleu-noir, les amis continuent leur chemin tandis que l’artiste s’arrête, tremblant d’angoisse. Il ne dit pas simplement qu’un personnage pousse un cri : il ressent un cri traverser la nature.

Cette nuance explique l’ambiguïté centrale. La figure ouvre la bouche, mais elle porte aussi les mains à ses oreilles. Elle peut crier, entendre le cri du paysage, ou devenir la caisse de résonance d’une sensation qui abolit la frontière entre l’être humain et le monde.

En 1892, Munch peint Désespoir, avec un homme identifiable portant chapeau et manteau. Le paysage, les deux promeneurs et le ciel ondulant sont déjà présents. En 1893, la figure se retourne face au spectateur et perd âge, sexe et identité sociale. C’est cette simplification radicale qui donne au motif sa puissance.

« Mes amis continuèrent, et je restai là, tremblant d’angoisse — je sentis le grand cri dans la nature. »Edvard Munch, texte du Cri, 1892 — traduction synthétique

Anatomie d’une icône

Comment Munch transforme un paysage réel en onde sonore

La force du tableau vient d’une opposition simple : la route et la balustrade résistent, tandis que le ciel, l’eau et le corps se mettent à onduler.

01

La diagonale du pont

La balustrade part du premier plan et fuit brutalement vers les deux promeneurs. Elle attire le regard en profondeur mais isole aussi la figure, coincée contre le bord.

02

La figure frontale

Ni portrait précis ni anatomie réaliste, elle ressemble à un masque, un crâne ou un embryon. Cette indétermination autorise chaque spectateur à s’y projeter.

03

Les deux amis

Ils continuent à marcher, droits et presque indifférents. Leur stabilité rend plus aiguë la solitude du personnage qui ne peut plus suivre le rythme ordinaire.

04

Le ciel rouge

Les bandes orangées ne décrivent pas un coucher de soleil avec fidélité. Elles prennent la forme de flammes ou d’ondes et donnent une couleur physique à l’alarme.

05

Le fjord bleu-noir

La courbe de l’eau reprend celle du ciel et du visage. La nature n’est plus un décor derrière l’émotion : elle participe au même mouvement.

06

Le carton visible

La technique paraît rapide et fragile. Les réserves, traits et surfaces minces laissent voir le support, ce qui maintient l’image dans un état d’urgence.

Détail complet du Cri d’Edvard Munch montrant ses lignes ondulantes

Le personnage crie-t-il vraiment ?

Le titre français encourage cette lecture, mais le texte de Munch déplace l’action vers l’environnement. Les mains sur les oreilles suggèrent qu’il tente de se protéger d’un cri extérieur ou intérieur. L’œuvre reste ouverte : c’est précisément ce refus de trancher qui lui permet de représenter une angoisse sans cause visible.

Un motif, pas une toile unique

Quatre versions colorées et une image multipliée par l’estampe

Munch reprenait souvent ses motifs. Les différences de support, de couleur et de trait font du Cri une série vivante plutôt qu’un original suivi de copies.

1893

Peinture du Nasjonalmuseet

Tempera et crayon gras sur carton

Considérée comme la première version peinte ; donnée au musée par Olaf Schou en 1910.

1893

Dessin conservé à MUNCH

Crayon sur carton

Une version graphique qui montre la capacité du motif à fonctionner avec une matière plus sèche.

1895

Pastel en collection privée

Pastel sur carton

Version colorée accompagnée d’une variation du texte sur son cadre.

vers 1910

Peinture conservée à MUNCH

Tempera et huile sur carton non préparé

Cette version a été volée en 2004 puis retrouvée en 2006 ; elle demeure extrêmement fragile.

1895

Lithographie

Impression en noir et blanc, parfois coloriée

Environ trente épreuves sont estimées. La répétition imprimée a préparé la diffusion mondiale du motif.

Pourquoi les versions tournent-elles à MUNCH ? Carton, papier et pigments sont sensibles à la lumière, à l’humidité et à l’oxygène. Le musée expose alternativement une peinture, un dessin ou une lithographie pendant que les autres reposent dans l’obscurité.

La vraie parenté

Van Gogh et Munch : même urgence expressive, deux langues picturales

Ils sont souvent réunis parce qu’ils ont déplacé la peinture de l’apparence vers l’expérience. Mais l’un modèle le monde par la matière, l’autre le simplifie jusqu’au signe.

La Nuit étoilée de Vincent van Gogh, ciel bleu animé de tourbillons
Vincent van Gogh · 1853–1890

La matière rend la nature active

Chez Van Gogh, l’empâtement, les touches directionnelles et les contrastes complémentaires donnent au ciel, aux cyprès ou aux champs une énergie visible. La peinture garde une forte présence matérielle : chaque coup de pinceau reste un événement.

Anxiété d’Edvard Munch, foule frontale sous un ciel ondulant
Edvard Munch · 1863–1944

La ligne transforme le monde en symbole

Munch privilégie souvent les silhouettes, les aplats et les courbes continues. Visage, ciel et rivage deviennent les éléments d’un même alphabet émotionnel. L’image semble simple parce qu’elle élimine tout détail qui ne sert pas l’état psychique.

Ce qui les rapproche

  • Une couleur non naturaliste employée pour exprimer une intensité.
  • Un paysage qui reflète ou amplifie l’état intérieur.
  • Des autoportraits utilisés comme laboratoire de technique et d’identité.
  • Un intérêt pour des thèmes universels : solitude, amour, mort, consolation et nature.
  • Une influence majeure sur les expressionnistes du XXe siècle.

Ce qui les distingue

  • Van Gogh appartient au postimpressionnisme ; Munch vient du symbolisme et devient un pionnier de l’expressionnisme.
  • La touche épaisse et fragmentée de Van Gogh diffère des grandes courbes et surfaces plus plates de Munch.
  • Van Gogh travaille souvent devant un motif observé ; Munch reprend longtemps des images de mémoire.
  • Le Cri place une figure-signe au centre ; les paysages de Van Gogh peuvent porter l’émotion sans personnage.
  • Munch a connu une longue carrière jusqu’en 1944 ; celle de Van Gogh s’est concentrée sur une décennie.

Trois dialogues visuels à observer

Anxiété d’Edvard Munch, personnages serrés au premier plan
Foule et isolement

Anxiété

Le ciel du Cri revient au-dessus d’une foule frontale. Les visages proches ne créent aucune communauté : l’isolement devient collectif.

Le Café de nuit de Van Gogh en rouge et vert
Couleur inconfortable

Le Café de nuit

Van Gogh oppose rouge et vert pour produire une atmosphère oppressante. L’émotion naît ici d’un intérieur social plutôt que d’une figure-signe.

L’Enfant malade d’Edvard Munch, scène intime et effacée
Mémoire et perte

L’Enfant malade

La surface frottée et reprise ne décrit pas seulement une chambre. Elle montre le caractère fragmentaire d’un souvenir douloureux.

Autoportrait à l’oreille bandée de Vincent van Gogh
Se représenter après la crise

Autoportrait à l’oreille bandée

Van Gogh ne peint pas une explosion désordonnée : il se présente debout, concentré, affirmant par le travail la continuité de son identité d’artiste.

Vampire d’Edvard Munch, deux figures enlacées
Amour et menace

Vampire

L’étreinte peut être consolatrice ou prédatrice. Comme dans Le Cri, Munch construit une image ouverte dont le titre oriente sans épuiser le sens.

Route avec un cyprès et une étoile de Vincent van Gogh
Le paysage comme rythme

Route avec cyprès et étoile

La route, le cyprès et le ciel sont tous entraînés par des courbes. Mais Van Gogh conserve la densité du lieu et la résistance de la matière peinte.

Cinq clés pour comparer sans confondre

1. La couleur ne remplit plus les objets

Dans les deux œuvres, la couleur cesse d’être une simple information descriptive. Le ciel du Cri n’est pas rouge uniquement parce que le soleil se couche : il devient une nappe d’alerte qui traverse toute la scène. Dans La Nuit étoilée, le bleu profond et les jaunes lumineux construisent un espace nocturne animé par des contrastes. Munch tend vers de grandes zones continues, presque emblématiques ; Van Gogh fragmente les surfaces en touches qui conservent la trace de la main. Une palette intense les rapproche donc, mais sa mise en œuvre révèle deux pensées différentes.

2. Le rythme organise l’émotion

La ressemblance la plus féconde se situe peut-être dans le mouvement. Les courbes du ciel, du fjord et de la figure se répondent chez Munch comme les volutes du ciel, les branches et les collines chez Van Gogh. Toutefois, le Cri oppose ces ondulations à la diagonale sèche de la passerelle : l’espace semble se déchirer entre ordre et panique. Van Gogh distribue plus souvent son rythme dans l’ensemble du paysage. Chez lui, le regard circule ; chez Munch, il revient brutalement vers le visage central et son geste de défense.

3. Le support fait partie du sens

La version de 1893 du Cri associe tempera et crayon gras sur un carton dont la fragilité est aujourd’hui déterminante pour la conservation. Les zones minces et les traits visibles donnent à l’image une tension sèche, très différente des empâtements que l’on associe à Van Gogh. Celui-ci construit fréquemment un relief de peinture qui accroche la lumière et rend la surface presque tactile. Une reproduction convaincante doit respecter cette différence : elle ne devrait pas transformer automatiquement Munch en peinture épaisse ni lisser la touche directionnelle de Van Gogh.

4. La biographie n’est pas une explication totale

Les récits populaires rapprochent volontiers les deux artistes par la souffrance psychique. Cette lecture peut ouvrir une porte, mais elle devient trompeuse si elle réduit les tableaux à des symptômes. Munch a conçu, repris et diffusé son motif pendant des années ; Van Gogh a étudié les estampes, la théorie des couleurs, les maîtres anciens et les innovations de son temps. Leur expressivité vient d’un travail conscient sur la composition, le format, la couleur et la série. Voir seulement la crise fait disparaître la méthode, la culture visuelle et les décisions techniques qui donnent aux œuvres leur puissance durable.

5. L’influence n’est pas une rencontre

Munch et Van Gogh ne se sont probablement jamais rencontrés. Le Norvégien découvre néanmoins l’œuvre de son aîné autour de 1890 et l’admire, au moment même où sa propre peinture s’éloigne du naturalisme. Il ne copie pas un tableau précis : il reconnaît chez Van Gogh la possibilité d’utiliser le paysage et la couleur comme véhicules d’une expérience intérieure. L’histoire de l’art avance souvent ainsi, par regard différé, exposition, reproduction et mémoire. Leur parenté est donc réelle sans rendre leurs styles interchangeables.

Ce que cette comparaison change

Une attribution exacte ne détruit pas l’intuition qui faisait rapprocher Le Cri de Van Gogh ; elle la rend plus précise. On comprend que l’expression moderne ne possède pas une seule grammaire. Elle peut surgir de la matière et de la touche, ou de la simplification et du symbole ; habiter un paysage sans personnage ou se concentrer dans une silhouette frontale. Comparer revient alors à observer comment chaque artiste transforme une sensation en construction visuelle, plutôt qu’à chercher lequel aurait peint l’image la plus tourmentée.

Démêler le vrai du spectaculaire

Quatre idées reçues qui empêchent de voir le tableau

Les biographies tourmentées attirent, mais elles ne remplacent ni la chronologie ni l’analyse des formes.

Faux

« Van Gogh a peint Le Cri »

Munch en est l’auteur. La version du Nasjonalmuseet date de 1893, trois ans après la mort de Van Gogh.

Trop simple

« Le personnage pousse un cri »

Il peut aussi se boucher les oreilles face au cri de la nature. Le texte de 1892 maintient volontairement cette ambiguïté.

Inexact

« Il n’existe qu’un original »

Munch produit quatre versions colorées et une lithographie. La répétition fait partie de sa pratique, comme pour plusieurs motifs de la Frise de la vie.

Réducteur

« La folie explique le génie »

L’image est le résultat d’un travail prolongé : texte, esquisses, Désespoir, changements de figure et reprises techniques. La souffrance ne remplace pas la construction artistique.

Une inscription presque invisible, « Ne peut avoir été peint que par un fou », apparaît dans le ciel de la version de 1893. L’imagerie infrarouge et l’analyse graphologique ont confirmé en 2020 qu’elle avait été ajoutée par Munch lui-même, probablement après une réaction hostile du public.

Voir Le Cri à Oslo

Deux musées, plusieurs versions et une conservation très surveillée

Le motif se découvre au Musée national et à MUNCH. Vérifiez toujours l’accrochage, car les œuvres sur papier et carton doivent être protégées de la lumière.

Nasjonalmuseet · Oslo

La version peinte de 1893

La première version peinte est présentée dans la salle consacrée à Munch, sauf prêt ou nécessité de conservation. Elle a été volée en 1994 puis récupérée la même année. Son support fragile impose un éclairage faible.

Consulter la fiche officielle
MUNCH · Bjørvika

Peinture, dessin et lithographies

MUNCH conserve huit versions achevées : une peinture, un dessin et six lithographies. Une version est toujours exposée dans la présentation Infinite, tandis que les autres reposent dans l’obscurité selon un système de rotation.

Voir les conditions d’exposition

Questions fréquentes

Le Cri, Van Gogh et Munch : réponses précises

Attribution, signification, versions et lieux d’exposition.

Le Cri a-t-il été peint par Van Gogh ?
Non. Le Cri est un motif d’Edvard Munch. La première version peinte date de 1893, tandis que Vincent van Gogh est mort en juillet 1890.
Pourquoi Le Cri est-il souvent attribué à Van Gogh ?
Les deux artistes utilisent une couleur expressive, des lignes animées et des paysages chargés d’émotion. La célébrité de La Nuit étoilée renforce l’association, mais leurs styles et leurs contextes sont différents.
Combien existe-t-il de versions du Cri ?
Munch a créé quatre versions colorées : deux peintures à la tempera et deux dessins au pastel ou au crayon. Il a également réalisé une lithographie en 1895, connue par plusieurs épreuves.
Qui est le personnage représenté dans Le Cri ?
Il n’est pas identifié. Sa silhouette n’a ni âge, ni genre, ni statut social clairement définis. Cette indétermination lui donne une portée universelle et permet au spectateur de s’y projeter.
Le personnage crie-t-il ou se bouche-t-il les oreilles ?
Les deux lectures sont possibles. Le texte de Munch évoque un cri traversant la nature ; les mains sur les oreilles suggèrent que la figure peut l’entendre et chercher à s’en protéger.
Où peut-on voir Le Cri aujourd’hui ?
Une version de 1893 est conservée au Nasjonalmuseet d’Oslo. MUNCH possède une peinture, un dessin et six lithographies ; une version y est toujours visible, selon un système de rotation protecteur.
Munch a-t-il connu Van Gogh ?
Munch a découvert et admiré l’œuvre de Van Gogh autour de 1890, mais les deux artistes ne se sont probablement jamais rencontrés. Il existe des parallèles et une influence générale, pas une collaboration.
Quel tableau choisir entre Le Cri et La Nuit étoilée ?
Choisissez Le Cri pour une image frontale, graphique et tendue ; La Nuit étoilée pour un paysage bleu, rythmé par la matière. Tenez compte de la palette, de l’orientation et de l’atmosphère souhaitée dans la pièce.

Sources principales

Le bon nom ne ferme pas le regard : il ouvre la bonne histoire.

Le Cri appartient à Munch. La comparaison avec Van Gogh devient alors plus intéressante, car elle porte sur deux façons distinctes de donner une forme visible à l’intensité.

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