Klimt et les mosaïques de RavenneCe que le voyage a réellement changé
En 1903, Gustav Klimt se rend deux fois en Italie et étudie à Ravenne les mosaïques de San Vitale. L’or, la frontalité de Théodora et Justinien, la lumière produite par les tesselles et l’effacement de l’espace deviennent des outils décisifs de sa période dorée.

Un voyage bref, un effet durable
Ravenne n’a pas « inventé » l’or chez Klimt. Avant 1903, le peintre connaissait déjà les fonds dorés, les arts décoratifs, l’estampe japonaise et le travail des métaux — son père était graveur sur or. La Frise Beethoven de 1902 avait même commencé à dissoudre les corps dans l’ornement.
Le choc de San Vitale apporte cependant autre chose : la preuve qu’une image monumentale peut être à la fois somptueuse, plane, rituelle et intensément présente. Les tesselles n’imitent pas une lumière extérieure ; elles la produisent et la fragmentent selon le déplacement du regard.
Klimt comprend alors comment remplacer la profondeur par une surface active. Dans ses portraits, le visage et les mains restent modelés, tandis que le vêtement, le siège et le fond fusionnent en une architecture de signes.
Le voyage ne transforme pas Klimt en copiste de Byzance. Il lui fournit une solution historique à une question très moderne : comment unir figure, matière, décor et espace sans revenir à l’illusion classique.

De la curiosité au retour volontaire
Les sources distinguent deux séjours italiens la même année. Le premier révèle Ravenne ; le second en fait la destination centrale d’une étude plus attentive.
Venise puis Ravenne
Klimt découvre l’art byzantin de Ravenne au cours d’un voyage qui passe également par Venise. L’impression est suffisamment forte pour provoquer un retour quelques mois plus tard.
Départ du second itinéraire
Accompagné du peintre et membre de la Sécession Maximilian Lenz, Klimt traverse notamment Padoue, Florence, Pise et Mantoue.
Ravenne, destination décisive
Ses cartes postales à Emilie Flöge et à sa famille attestent sa présence. Il évoque de très fortes impressions artistiques et la splendeur exceptionnelle des mosaïques de San Vitale.
Fin du voyage au lac de Garde
L’itinéraire s’achève après un séjour bref mais dense. Dès les années suivantes, la leçon de Ravenne devient visible dans les portraits et les grands décors.
Des figures qui deviennent architecture
Les panneaux de Théodora et de Justinien ne sont pas des portraits au sens moderne. Pourtant, leur frontalité, leur hiérarchie et la fusion entre corps, costume et fond offrent à Klimt un modèle puissant.


L’or devient un espace
Il ne sert plus seulement à rehausser un détail : il remplace l’atmosphère et englobe les figures.
La profondeur se ferme
Le sol et la perspective cèdent la place à une surface continue où le regard circule latéralement.
Le corps se fragmente
Visage et mains restent incarnés ; vêtements et décors deviennent mosaïques de formes géométriques.
Le portrait devient icône
La frontalité et l’immobilité donnent aux modèles viennois une présence presque cérémonielle.
Le matériau produit la lumière
Feuille d’or, argent et reliefs font varier l’image selon l’angle, comme les tesselles irrégulières.
Peinture et décor fusionnent
Le tableau se rapproche du mur, du bijou et de l’objet d’art total défendu par la Wiener Werkstätte.
La période dorée n’apparaît pas soudainement
La Frise Beethoven, réalisée en 1901–1902, précède les voyages de 1903. Elle utilise déjà des matériaux précieux, des silhouettes plates, des motifs répétés et une narration murale continue.
Ravenne agit donc comme un accélérateur et un révélateur. Klimt y voit une tradition monumentale qui légitime ses propres recherches et lui montre comment pousser plus loin la disparition de l’espace, la frontalité et la vibration métallique.
Après le voyage, les motifs ne restent plus autour du corps : ils l’absorbent. Le décor n’accompagne plus la figure, il devient son environnement et parfois sa substance même.

La trace de Ravenne dans la période dorée
L’influence n’est jamais une citation mécanique. Chaque œuvre transforme différemment l’or, la frontalité, la matière et la relation entre figure et surface.

Portrait de Fritza Riedler
Le visage demeure naturaliste tandis que le fauteuil, la robe et le fond se transforment en champs autonomes. Le motif ovale derrière la tête fonctionne presque comme une mandorle moderne.
À regarder : le contraste entre chair et décor, la position frontale et les petits modules répétés du siège.
Voir la notice du Belvedere ↗
Portrait d’Adele Bloch-Bauer I
Adele paraît enchâssée dans l’or. Son visage et ses mains émergent d’une surface presque sans profondeur où triangles, yeux, carrés et spirales brouillent la limite entre robe, fauteuil et fond.
À regarder : la posture iconique, l’unité dorée et la manière dont le portrait de Théodora résonne sans être copié.
Voir Klimt à la Neue Galerie ↗
Le Baiser
Les deux corps se détachent sur un fond d’or sans lieu ni horizon. Les rectangles du vêtement masculin et les formes circulaires de la robe féminine composent une mosaïque symbolique du couple.
À regarder : la lumière sans source, l’îlot fleuri et la frontière presque dissoute entre les deux silhouettes.
Voir l’œuvre au Belvedere ↗
La Jurisprudence
Remaniée après Ravenne, la composition oppose le condamné encerclé aux figures lointaines de la Justice, de la Loi et de la Vérité. Le critique Ludwig Hevesi rapprochait certaines parois de l’architecture mosaïquée byzantine.
À regarder : l’enfermement frontal, la surface sombre et le rôle décoratif des silhouettes.
Consulter la Klimt Database ↗
La Frise Stoclet
Dans la salle à manger conçue par Josef Hoffmann, les cartons de Klimt deviennent une mosaïque exécutée avec marbres, émaux, céramique, métal et pierres semi-précieuses. L’Arbre de vie relie les panneaux comme une structure continue.
Le projet accomplit la leçon ravennate sur deux plans : la figure est absorbée dans l’ornement et l’œuvre change avec l’architecture, la matière et la lumière réelle de la pièce.
À regarder : la spirale comme rythme, les figures en profil hiératique et le passage du tableau à l’environnement total.
Étudier la Frise Stoclet ↗Ce que Klimt retient — et ce qu’il transforme
Comparer San Vitale aux œuvres viennoises révèle autant d’écarts que de ressemblances. C’est précisément dans cette traduction que se trouve l’originalité de Klimt.
À Ravenne
Fonction religieuse et impériale. Les mosaïques organisent une procession sacrée, inscrivent le pouvoir dans le rituel et enveloppent l’architecture d’une lumière transcendante.
Chez Klimt
Portrait privé et modernité laïque. L’or sert la présence psychologique, la sensualité, le statut social et l’union de la peinture avec les arts décoratifs.
À Ravenne
Tesselles matérielles. De petites pièces de verre et de pierre, posées selon des angles variables, accrochent réellement la lumière.
Chez Klimt
Surface hybride. Huile, feuille métallique, reliefs et motifs peints simulent ou prolongent l’effet mosaïque sans abandonner le tableau.
Voir Klimt autrement
Le voyage de Ravenne éclaire la période dorée, mais aussi les portraits, les mécènes et l’ambition de l’œuvre d’art totale.
Klimt et Ravenne en cinq réponses
Quand Gustav Klimt est-il allé à Ravenne ?
Klimt visita l’Italie deux fois en 1903. Il passa par Ravenne en mai, puis y revint lors d’un voyage du 28 novembre au 10 décembre avec Maximilian Lenz. Des cartes postales datées des 2 et 3 décembre attestent ce second séjour.
Quelles mosaïques Klimt a-t-il vues ?
Les sources insistent sur la basilique San Vitale, notamment ses grands panneaux du VIe siècle représentant l’impératrice Théodora, l’empereur Justinien et leurs suites, ainsi que le décor doré de l’abside.
Ravenne a-t-elle créé la période dorée de Klimt ?
Pas à elle seule. Klimt travaillait déjà l’or, le décor mural et la surface plane avant 1903. Ravenne lui fournit toutefois un précédent monumental décisif et accélère la fusion entre figure, or, motif et architecture.
Quelle œuvre montre le mieux cette influence ?
Le Portrait d’Adele Bloch-Bauer I est la comparaison la plus célèbre, notamment avec Théodora. La Frise Stoclet traduit encore plus directement la leçon de la mosaïque dans un décor architectural fait de matériaux précieux.
Le Baiser est-il inspiré des mosaïques byzantines ?
Oui, au sens d’une influence de langage : fond d’or, frontalité, absence d’espace profond et surface composée de modules. L’iconographie amoureuse et les motifs restent cependant propres à la modernité viennoise de Klimt.
Musées et recherches de référence
La chronologie et les rapprochements reposent sur des notices institutionnelles. Les images de mosaïques et d’œuvres servent ici à une comparaison visuelle documentée.
Gustav Klimt Database — Italy
Deux voyages de 1903, témoignage de Maximilian Lenz et œuvres influencées.
Gustav Klimt Database — Biography
Chronologie de 1903 et correspondance envoyée depuis Ravenne.
Belvedere — Klimt. The Secession and Italy
Ravenne dans les voyages italiens et l’émergence de la période dorée.
Neue Galerie — Klimt and the Women of Vienna’s Golden Age
Comparaison entre Théodora et le Portrait d’Adele Bloch-Bauer I.
Ravenna Mosaici — Basilica di San Vitale
Histoire et visite de l’ensemble monumental étudié par Klimt.
UNESCO — Early Christian Monuments of Ravenna
Contexte historique et patrimonial des monuments paléochrétiens de Ravenne.
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