Gustav Klimt · Vienne 1900 · Portrait
Margaret Stonborough-Wittgenstein portrait, famille et réception critique
Une robe blanche qui semble dissoudre le corps, un visage retenu, un fond presque irréel : Klimt transforme la fille d’une des familles les plus puissantes de Vienne en apparition moderne.

La réponse courte
Un portrait de mariage devenu laboratoire de la modernité viennoise
Margarethe « Margaret » Stonborough-Wittgenstein (1882–1958) est la plus jeune fille de l’industriel et mécène Karl Wittgenstein. Ses parents commandent à Gustav Klimt un portrait grandeur nature dans le contexte de ses fiançailles avec l’Américain Jerome Stonborough, annoncées en 1903.
L’œuvre est montrée à Berlin en 1905 alors que Klimt la considère encore en travail. Elle est vraisemblablement achevée en 1906. Le peintre ne se contente pas de reproduire une élégante robe blanche : il oppose un visage précis à un corps presque avalé par le tissu et à un fond de signes pâles, instables, décoratifs.
Le tableau se situe à un moment décisif. Klimt a quitté le portrait académique, mais n’a pas encore entièrement basculé dans l’or total d’Adèle Bloch-Bauer I. Margaret apparaît donc au seuil de deux mondes : personne réelle et silhouette ornementale, héritière viennoise et image moderne.
I · Une commande familiale
Le portrait naît du mariage, du prestige et d’un réseau de mécénat
Karl Wittgenstein n’est pas un simple client : industriel parmi les plus fortunés de la monarchie des Habsbourg, il finance la Sécession et soutient les formes nouvelles de l’art viennois. Le portrait de sa fille appartient à cette culture où l’image familiale, l’architecture, le mobilier et les arts décoratifs forment un même monde.
Fiançailles
Margarethe est fiancée à Jerome Stonborough. La commande du portrait s’inscrit dans cette transition familiale.
Études
Klimt multiplie les dessins de pose, de profil, de mains et de vêtements afin de régler la silhouette.
Berlin
Le tableau est envoyé à l’exposition du Deutscher Künstlerbund ; Klimt le décrit encore comme inachevé.
Achèvement
Les reprises de matière et de fond conduisent probablement à l’état définitif installé dans le palais familial.
Pourquoi « Margaret » ? Née Margarethe Wittgenstein, elle emploie le prénom anglais Margaret après son mariage avec Jerome Stonborough. Les deux formes apparaissent donc dans les catalogues, les archives et les titres d’œuvres.
II · Analyse du tableau
Le visage est un portrait ; la robe et le fond deviennent peinture pure
Klimt organise l’œuvre comme une lente disparition. La tête et les cheveux gardent une précision mondaine, tandis que les épaules, les bras et la taille se fondent dans le blanc. La silhouette semble flotter devant une surface qui ne décrit plus vraiment une pièce.
Le format étroit
La toile, presque deux fois plus haute que large, transforme Margaret en colonne vivante. L’élégance vient moins du mouvement que de cette verticalité tendue.
La robe blanche
Le blanc n’est jamais uniforme : gris, crème, mauve et reflets froids font vibrer le tissu. Le vêtement devient une zone de lumière instable.
Le fond sans lieu
Des carrés, fragments et touches pâles suggèrent un décor, mais refusent la profondeur traditionnelle. Margaret existe entre espace réel et tapisserie mentale.

La véritable échelle
La photographie d’accrochage rappelle que le portrait est presque grandeur nature. Le cadre et la hauteur renforcent l’impression de présence cérémonielle.

Avant la frontalité finale
Cette étude assise montre combien Klimt explore plusieurs attitudes avant de retenir la figure debout. Le dessin pense d’abord l’équilibre du corps, le poids du châle et la fermeture des mains.
III · Gros plans
Trois détails pour comprendre la tension du portrait
Ces recadrages ne remplacent pas la vue entière : ils permettent de voir comment Klimt distribue précision, effacement et matière. Le visage reste net, les mains se retiennent, le vêtement dissout progressivement l’anatomie.

Une présence contrôlée
Le regard ne sollicite pas le spectateur. L’expression demeure réservée, presque défensive, tandis que la coiffure sombre encadre fermement le visage.

Le geste fermé
Les mains ramenées devant le corps concentrent la retenue psychologique. Le geste n’explique rien ; il stabilise la longue chute de la robe.

Le corps devient surface
Dans la partie basse, robe et arrière-plan se contaminent. Klimt remplace la description du volume par une vibration de touches claires et colorées.
IV · La famille Wittgenstein
Une maison où industrie, musique, philosophie et art se croisent
Réduire Margaret à « la sœur de Ludwig Wittgenstein » ferait perdre l’essentiel. Elle appartient à une famille aux trajectoires multiples, dont la puissance économique nourrit une culture musicale et artistique exceptionnelle — mais aussi un univers d’attentes sociales très fortes.

La famille à Neuwaldeggasse
La photographie des noces d’argent de Karl et Leopoldine montre le vaste milieu familial dans lequel Margarethe grandit.

Helene, Ludwig, Hermine, Paul et Margarethe
La fratrie réunit des destins célèbres : Ludwig dans la philosophie, Paul dans la musique, Margaret dans le mécénat et la vie culturelle.

Le salon de musique
Chez les Wittgenstein, la musique n’est pas un décor mondain : elle structure la vie familiale, les rencontres et le rapport aux artistes.

Le palais de l’Alleegasse
Le portrait aurait d’abord été installé dans l’escalier puis dans un salon. Son format vertical répondait à l’architecture autant qu’au statut de la jeune femme.
V · Réception critique
Admiré en 1905, puis entouré d’un récit de rejet difficile à prouver
L’histoire critique du portrait exige de séparer trois niveaux : ce que disent les documents contemporains, ce que Klimt écrit sur l’état de la toile, et ce que la tradition familiale a raconté plus tard.
| Ce qui est documenté | Ce que cela signifie | Ce qui reste incertain |
|---|---|---|
| Le portrait est exposé à Berlin en 1905 au Deutscher Künstlerbund. | Klimt accepte de montrer une œuvre ambitieuse à un public international. | L’état exact du fond et des reprises avant l’achèvement de 1906. |
| Klimt le qualifie encore d’inachevé dans sa correspondance liée au prêt. | La surface est le résultat d’un travail prolongé, non d’une improvisation rapide. | La chronologie précise de chaque surpeinture. |
| La presse viennoise rapporte que le tableau est très admiré ; Margaret est présente à l’exposition. | La première réception connue n’est pas un échec public. | Les sentiments intimes de Margaret devant sa propre image. |
| Le portrait reste dans le palais familial avant de passer sur le marché puis dans une collection publique. | L’œuvre conserve longtemps un lien domestique et dynastique. | L’idée souvent répétée qu’elle l’aurait « détesté » n’est appuyée par aucune preuve décisive. |
À retenir : le récit selon lequel Margaret aurait rejeté le tableau parce qu’elle ne l’emporta pas à Berlin est séduisant, mais la Klimt Database souligne l’absence de source concrète. Ne pas transporter une toile monumentale ne prouve pas un désamour.
VI · Margaret réelle
La photographie corrige l’illusion du portrait mondain
Les photographies de Ferdinand Schmutzer montrent une femme plus directe, plus mobile, inscrite dans le temps. Les comparer au tableau révèle le choix de Klimt : ralentir le corps, allonger la silhouette et transformer l’individu en présence cérémonielle.

Un visage vivant
Le portrait photographique donne un contrepoint précieux : traits, posture et expression appartiennent à une personne, pas seulement à l’icône créée par Klimt.

Entre assurance et réserve
La photographie rend perceptible une présence sociale sûre d’elle-même. Klimt conserve cette retenue, mais l’inscrit dans un espace beaucoup plus ambigu.
VII · Provenance et musée
Du palais Wittgenstein à la Neue Pinakothek
L’œuvre quitte progressivement son rôle de portrait familial pour devenir un jalon public de la modernité viennoise. Elle entre en 1960 dans les Bayerische Staatsgemäldesammlungen, sous le numéro d’inventaire 13074.
Palais familial
Le tableau est pensé pour un intérieur de grande échelle. Sa verticalité dialogue avec les espaces de représentation de la famille.
Collection publique
Acquise en 1960 auprès d’une propriété privée, la toile rejoint la collection de la Neue Pinakothek à Munich.
Regard conseillé
Au musée, placez-vous d’abord loin pour saisir la colonne blanche, puis rapprochez-vous du visage et des irrégularités du fond.

Reproduction de l’œuvre
Faire entrer la verticalité de Klimt dans un intérieur
Ce portrait convient particulièrement aux murs étroits, aux espaces de transition et aux compositions verticales. Sa gamme blanche, mauve et grise est plus discrète que la période dorée, mais sa présence est tout aussi monumentale.
Sources vérifiées
Musées, base de recherche et archives iconographiques
Les faits biographiques, la commande, l’exposition de 1905, la provenance et les dimensions ont été recoupés avec des sources institutionnelles. Les images historiques proviennent d’archives placées sur Wikimedia Commons.
Fiche de l’œuvre
Date, technique, dimensions, inventaire, acquisition et collection.
Klimt DatabaseFamille Wittgenstein
Commande, exposition de Berlin, réception et histoire familiale du portrait.
Leopold MuseumÉtude préparatoire
Dessin de 1904, technique et ensemble d’environ trente études connues.
Wikimedia CommonsImages et documents
Fichiers de l’œuvre, vues d’exposition, études et photographies historiques.
Questions fréquentes
Comprendre Margaret Stonborough-Wittgenstein
Qui était Margaret Stonborough-Wittgenstein ?
Née Margarethe Wittgenstein en 1882, elle était la plus jeune fille de Karl et Leopoldine Wittgenstein. Après son mariage avec l’Américain Jerome Stonborough, elle emploie le prénom Margaret. Elle appartient au milieu artistique et intellectuel de Vienne 1900.
Pourquoi Klimt a-t-il peint son portrait ?
Ses parents commandent ce portrait grandeur nature dans le contexte de ses fiançailles et de son mariage. L’œuvre manifeste à la fois le statut familial et l’engagement des Wittgenstein envers la modernité viennoise.
Le tableau date-t-il de 1905 ou de 1906 ?
Il est présenté à Berlin en 1905, mais Klimt l’indique encore comme inachevé. Les recherches récentes situent vraisemblablement son achèvement en 1906. Les musées peuvent donc retenir 1905 ou la fourchette 1905–1906.
Margaret détestait-elle son portrait ?
Cette histoire est souvent répétée, notamment parce qu’elle n’emporta pas la toile lorsqu’elle s’installa à Berlin. Cependant, aucune source concrète ne permet d’affirmer qu’elle la détestait. La première réception publique connue est au contraire favorable.
Où se trouve le portrait aujourd’hui ?
Il appartient aux Bayerische Staatsgemäldesammlungen, dans la collection de la Neue Pinakothek à Munich, sous le numéro d’inventaire 13074.
Combien Klimt a-t-il réalisé d’études ?
Environ trente études préparatoires sont connues. Elles montrent différentes positions debout ou assises, avec une attention particulière portée aux mains, au châle et à la silhouette.
Quel est le style du tableau ?
Le portrait appartient à la maturité sécessionniste de Klimt, juste avant l’apogée de la période dorée. Le visage reste réaliste, mais le vêtement et le fond tendent vers l’ornement et l’aplatissement de l’espace.
Quel lien avec Ludwig Wittgenstein ?
Margaret est l’une des sœurs du philosophe Ludwig Wittgenstein. Elle est également la sœur du pianiste Paul Wittgenstein. Le portrait doit toutefois être compris pour lui-même, dans l’histoire du mécénat familial et de la peinture de Klimt.
Klimt ne peint pas seulement une héritière : il peint le moment où une personne devient surface, rythme et mémoire.
Le portrait de Margaret reste fascinant parce qu’il tient ensemble deux vérités contraires : une présence individuelle très retenue et une image décorative presque irréelle.
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