Enquête biographique · archives · atelier

Léonard de Vinci était-il homosexuel ?

Une accusation florentine en 1476, une vie sans épouse connue, des compagnons masculins et près de trente ans de proximité avec Salaì : les indices sont réels. Mais leur sens demande plus de précision que la légende.

Réponse courte

Une attirance de Léonard pour les hommes est plausible, peut-être probable, mais elle ne peut pas être prouvée comme une identité au sens moderne. L’affaire de 1476 est documentée sans condamnation. Salaì fut assurément son élève, assistant et proche de longue durée ; aucun document conservé ne le nomme explicitement comme son amant.

Tête de jeune homme en profil traditionnellement identifiée à Salaì, dessin de Léonard de Vinci
Tête de jeune homme traditionnellement identifiée à Salaì. Cette identification, courante, reste une attribution historique plutôt qu’une preuve biographique.
Ce que l’on peut dire

Une question légitime, une réponse sans fausse certitude

Le mot « homosexuel » désigne aujourd’hui une orientation ou une identité. Dans la Florence du XVe siècle, les archives parlent surtout d’actes interdits, de réputation et de discipline urbaine : elles ne classent pas les personnes avec nos catégories.

Il faut donc séparer trois niveaux. Le premier est documentaire : en 1476, Léonard est bien nommé dans une dénonciation pour sodomie. Le deuxième est biographique : il ne se maria pas, aucune liaison féminine n’est attestée, et il partagea durablement son travail avec des hommes, notamment Salaì puis Francesco Melzi. Le troisième est interprétatif : artistes, historiens et psychanalystes ont cherché dans les œuvres une confirmation que celles-ci ne peuvent fournir seules.

La formulation la plus juste n’est ni « on ne sait rien » ni « Salaì était certainement son amant ». Elle est plus nuancée : les sources rendent crédible une attirance pour les hommes, mais elles ne documentent directement ni une identité revendiquée ni la nature sexuelle d’une relation précise.

01

Documenté

Une procédure florentine de 1476, l’absence de mariage connu, la présence durable de Salaì et de Melzi, et les dispositions du testament.

02

Plausible

Une attirance de Léonard pour les hommes, une intimité affective avec certains compagnons, et l’influence de jeunes modèles sur son idéal de beauté.

03

Non démontré

Que Salaì ait été son amant, que chaque jeune visage soit son portrait, ou que les tableaux permettent de diagnostiquer une orientation sexuelle.

Vue actuelle du Palazzo Vecchio à Florence, siège du gouvernement de la ville
Le Palazzo Vecchio rappelle le cadre civique de la Florence républicaine. Les pièces de l’affaire sont aujourd’hui conservées à l’Archivio di Stato.
Florence · 1476

Le procès qui ne fut pas une condamnation

Au printemps 1476, un billet anonyme accuse plusieurs jeunes hommes d’avoir eu des relations sexuelles avec Jacopo Saltarelli, un apprenti orfèvre âgé d’environ dix-sept ans. Léonard, alors âgé de vingt-quatre ans et encore lié à l’atelier de Verrocchio, figure parmi les personnes dénoncées.

La procédure relève des Ufficiali di Notte, les « Officiers de la nuit », magistrature créée pour surveiller et poursuivre la sodomie. L’accusation était grave. Elle ne débouche cependant sur aucune condamnation conservée : faute de témoignage recevable et parce que la dénonciation demeure anonyme, l’affaire est abandonnée.

9 avril

Première dénonciation anonyme. Léonard et trois autres hommes sont nommés avec Jacopo Saltarelli.

7 juin

La dénonciation est répétée. Là encore, elle ne fournit pas les témoins nommément responsables exigés par la procédure.

Issue

Les poursuites sont classées ou abandonnées. Il n’existe pas de jugement déclarant Léonard coupable.

Précision importante : dire que Léonard fut « condamné pour homosexualité » est faux. Dire que l’accusation n’exista jamais est tout aussi faux. Les archives établissent une dénonciation et une procédure sans condamnation.

Contexte social

À Florence, la sodomie était un acte juridique, pas une identité

La Florence de la Renaissance avait une culture masculine très structurée par les ateliers, les confréries, les clientèles et les écarts d’âge. Les relations entre hommes pouvaient s’inscrire dans ces sociabilités, mais elles étaient aussi surveillées, punies et utilisées dans les rivalités politiques ou personnelles.

L’historien Michael Rocke a montré, à partir des dossiers judiciaires, que les poursuites furent nombreuses et que les pratiques étaient plus diffuses que l’image d’une poignée d’« homosexuels » séparés du reste de la société. Les catégories modernes ne se superposent donc pas proprement aux archives du XVe siècle.

Cette prudence ne doit pas effacer la possibilité du désir. Elle évite seulement de transformer un mot judiciaire, « sodomie », en diagnostic complet de l’identité intime d’un homme dont aucun journal personnel n’a été conservé.

Deux profils, un vieillard et un jeune homme, dessin de Léonard de Vinci
Deux profils contrastés. Chez Léonard, l’opposition entre vieillesse et jeunesse est un sujet d’étude graphique ; elle ne constitue pas une scène autobiographique.
Gian Giacomo Caprotti · dit Salaì

L’élève entré dans l’atelier à dix ans

Gian Giacomo Caprotti da Oreno, surnommé Salaì ou Salai, rejoint la maison-atelier de Léonard à Milan en 1490, vers l’âge de dix ans. Une note de Léonard décrit immédiatement un enfant difficile, gourmand, menteur, voleur et obstiné. Le surnom renvoie au « petit diable » d’un récit populaire.

Ces reproches ne mettent pas fin à leur relation. Salaì demeure lié à Léonard pendant près de trois décennies, comme élève, assistant, homme de confiance et peintre à part entière. Il voyage avec l’atelier, porte des vêtements coûteux payés ou comptabilisés par Léonard, et reçoit finalement une part de la vigne milanaise dans le testament de 1519.

Cette durée est remarquable. Elle établit une proximité humaine et professionnelle profonde. Elle ne dit toutefois pas, à elle seule, si celle-ci fut paternelle, affective, économique, sexuelle — ou plusieurs de ces dimensions à différents moments.

1480 env.

Naissance de Gian Giacomo Caprotti près de Milan.

1490

Entrée dans l’atelier de Léonard, encore enfant.

1505–1515

Activité d’assistant et de peintre dans l’orbite de l’atelier.

1519

Le testament de Léonard lui laisse une moitié de la vigne milanaise.

1524

Mort de Salaì à la suite d’une blessure par arme à feu, selon les documents connus.

Ce qui manque

Aucune lettre conservée ne le qualifie d’amant ou ne décrit une relation sexuelle.

Peser les indices

La relation avec Salaì : preuve, possibilité et invention

On obtient une image plus honnête en ne demandant pas à chaque détail de « prouver » la même chose. Certains faits sont solides, d’autres soutiennent une hypothèse, d’autres encore relèvent d’une reconstruction tardive.

Faits établis

Une proximité durable

  • Salaì entre dans l’atelier en 1490.
  • Les comptes et notes de Léonard enregistrent son comportement, ses dépenses et ses vêtements.
  • Il reste associé à l’atelier pendant des décennies.
  • Il reçoit une moitié de la vigne de Milan dans le testament.
  • Il développe sa propre activité de peintre à partir de modèles léonardesques.
Interprétations plausibles

Affection, désir, modèle

  • La tolérance de Léonard envers Salaì peut traduire un attachement personnel exceptionnel.
  • La beauté bouclée de certains jeunes hommes correspond au type associé à son entourage.
  • Une relation intime ou sexuelle est possible dans le contexte des indices biographiques.
  • Certains tableaux ont pu mobiliser Salaì comme modèle, sans que tous les cas soient documentés.
Ce que les sources ne prouvent pas

Un « couple » identifiable

  • Aucun contrat, poème, aveu ou témoignage direct ne nomme Salaì comme amant.
  • L’héritage matériel n’est pas une déclaration d’orientation sexuelle.
  • Un visage androgyne n’est pas automatiquement un portrait de Salaì.
  • La procédure de 1476, quatorze ans avant son arrivée, ne documente rien sur leur relation.
Images, modèles, projections

Les œuvres peuvent suggérer un idéal, pas révéler une vie privée

Les jeunes visages aux boucles abondantes, les sourires ambigus et les corps souples ont nourri les lectures queer de Léonard. Elles sont fécondes pour l’histoire de la réception. Mais l’identification des modèles reste souvent incertaine, et l’iconographie ne vaut pas document intime.

Salaì et Melzi

Deux proches, deux héritages différents

Francesco Melzi rejoint Léonard plus tard, l’accompagne en France et veille sur lui dans ses dernières années. Opposer un Salaì « amant » à un Melzi « secrétaire » est séduisant, mais trop simple. Les documents distribuent surtout des rôles et des biens.

Gian Giacomo Caprotti

Salaì, la longue fidélité irrégulière

Présent depuis l’enfance, tour à tour source d’agacement, assistant, peintre et bénéficiaire du testament.

Entrée
1490, à Milan
Durée
Près de trente ans de lien documenté avec l’atelier
Héritage
Une moitié de la vigne milanaise
Relation
Proximité exceptionnelle ; sexualité non documentée
Francesco Melzi

Melzi, l’héritier intellectuel

Jeune noble lombard, disciple cultivé, compagnon de voyage et gardien du corpus manuscrit.

Entrée
Vers 1506–1508
Dernières années
Rome puis Amboise, auprès de Léonard
Héritage
Livres, instruments, dessins et manuscrits
Relation
Amitié et confiance attestées ; sexualité non documentée

Le testament ne tranche pas une rivalité sentimentale. Il confie à Melzi la mémoire intellectuelle de Léonard et donne à Salaì un bien foncier important. Ces legs prouvent la place des deux hommes, pas la forme exacte de leur intimité.

Le silence des sources n’interdit pas l’hypothèse. Il interdit seulement de présenter l’hypothèse comme une archive.
Freud et les lectures modernes

Pourquoi la légende s’est-elle autant développée ?

En 1910, Sigmund Freud publie une étude sur un souvenir d’enfance de Léonard. Il y construit une interprétation de sa sexualité, de sa mère et de son désir sublimé dans la recherche. Le texte a durablement marqué la culture populaire, mais il repose en partie sur une traduction erronée : le nibbio du texte italien est un milan, non un vautour.

Depuis, romans, films et essais ont parfois traité Salaì comme une clé universelle. Les études queer ont aussi permis de rouvrir utilement le dossier, de voir ce que les biographies plus anciennes taisaient et d’interroger l’idéal masculin des œuvres. Leur intérêt ne dépend pas de la découverte impossible d’un certificat moderne d’orientation sexuelle.

La bonne histoire distingue donc la visibilité contemporaine de la preuve historique. On peut reconnaître la forte plausibilité d’un désir masculin chez Léonard sans inventer des scènes intimes que les documents ne racontent pas.

Méthode de lecture

Six questions pour ne pas transformer une biographie en rumeur

La source est-elle contemporaine ?

Le dossier judiciaire de 1476 pèse plus lourd qu’un récit romancé du XXe siècle.

Décrit-elle un acte ou une identité ?

La justice florentine poursuit des actes qualifiés de sodomie ; elle ne définit pas une orientation moderne.

Y a-t-il une condamnation ?

Non. L’existence d’une accusation n’équivaut pas à un verdict de culpabilité.

Un modèle est-il identifié ?

Pour le Saint Jean-Baptiste, l’identification à Salaì demeure discutée.

Le testament parle-t-il d’amour ?

Non. Il répartit des biens entre des proches et documente leur importance.

Que signifie « probable » ?

Une conclusion raisonnable à partir d’indices convergents, différente d’un fait explicitement attesté.

Prolonger le regard

Le Saint Jean et le Bacchus de l’atelier

Ces deux figures comptent parmi les images les plus discutées quand on aborde le désir, l’androgynie et la circulation des modèles chez Léonard. Les reproductions de la boutique permettent surtout d’étudier la lumière, le geste, le sfumato et l’ambiguïté du regard à l’échelle du tableau.

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L’atelier éclaire le quotidien de Salaì et de Melzi mieux que les spéculations isolées.

Salaì, Melzi et l’atelier
Questions fréquentes

FAQ

Léonard de Vinci a-t-il été condamné pour sodomie ?

Non. Il fut nommé dans une dénonciation anonyme en 1476, puis l’affaire fut abandonnée sans condamnation connue. L’absence de témoins nommés et le caractère anonyme de la plainte ont pesé dans l’issue procédurale.

Qui était Jacopo Saltarelli ?

Un jeune apprenti orfèvre florentin, âgé d’environ dix-sept ans, nommé dans la dénonciation de 1476. Les récits modernes ajoutent parfois des qualifications spectaculaires qu’il faut manier avec prudence.

Salaì était-il l’amant de Léonard ?

C’est possible, mais non prouvé. Salaì fut assurément élève, assistant, peintre et proche de longue durée. Aucun document conservé ne décrit explicitement une relation sexuelle ou amoureuse entre eux.

Salaì a-t-il posé pour Saint Jean-Baptiste ?

L’identification est traditionnelle et souvent répétée, mais elle n’est pas assurée. La notice du Louvre souligne que la lecture du tableau comme portrait caché de Salaì manque de fondement documentaire.

Pourquoi parle-t-on aussi de Francesco Melzi ?

Melzi accompagna Léonard durant ses dernières années et hérita de ses manuscrits et instruments. Sa place rappelle que l’entourage intime et professionnel de Léonard ne se réduit pas à Salaì.

Quelle conclusion retiennent les historiens ?

Les formulations varient. Beaucoup considèrent une attirance pour les hommes comme plausible ou probable, tout en refusant d’affirmer une identité moderne avec certitude. Les sources directes restent limitées.

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