LÉONARD DE VINCI · ATELIER · COPIES ANCIENNES

Les copies et versions de La Joconde

Prado, Isleworth, copies à colonnes et Joconde nue : toutes se ressemblent, mais elles ne racontent pas la même histoire. L’une documente le travail de l’atelier, l’autre demeure contestée, les autres montrent comment un portrait est devenu un modèle mondial.

Trois versions de La Joconde : Louvre, Prado et Isleworth
De gauche à droite : l’original du Louvre, la copie d’atelier du Prado restaurée et la Mona Lisa d’Isleworth. Une ressemblance visuelle ne suffit pas à leur donner le même statut.
1 original reconnuLa Joconde du musée du Louvre
1 témoin d’atelier majeurLa copie du Prado, peinte parallèlement
1 attribution contestéeIsleworth, sans consensus scientifique
Des dizaines de dérivationsCopies, variantes, gravures et pastiches
RÉPONSE DIRECTE

Une famille d’images, pas une collection d’originaux

La Joconde conservée au Louvre est la seule peinture acceptée par le consensus comme l’œuvre autographe de Léonard de Vinci. Autour d’elle gravite pourtant une famille exceptionnelle : copie d’atelier contemporaine, répliques anciennes, portrait controversé, cartons et nus dérivés. Le mot « version » est donc commode, mais il peut être trompeur.

La copie du Prado ne cherche pas à devenir un second original. Elle vaut surtout comme document de travail : son auteur, resté inconnu, a suivi la composition pendant que Léonard la modifiait. La Mona Lisa d’Isleworth est une autre affaire. Ses défenseurs y voient une première Joconde ; la majorité des spécialistes ne reconnaît pas cette attribution comme établie.

La règle à retenir : la proximité avec l’image visible est un indice faible. Les matériaux, le support, le dessin sous-jacent, les repentirs, la provenance et les analyses comparées comptent beaucoup plus.
LOUVREOriginal autographe
PRADOCopie d’atelier contemporaine
ISLEWORTHAttribution contestée
WALTERS · ERMITAGECopies anciennes
MONA VANNAVariante dérivée
COMPARATIF

Les principales Joconde, sans confusion

Les dates restent parfois données sous forme de fourchettes, car l’étude technique et l’histoire documentaire ne permettent pas toujours une année unique. Le statut, lui, doit être formulé clairement.

Œuvre Date / support Dimensions Lieu Statut Ce qu’elle apporte
Joconde du Louvre Vers 1503–1519 · huile sur panneau de peuplier 77 × 53 cm Musée du Louvre, Paris Original autographe Référence matérielle, historique et stylistique de toute comparaison.
Joconde du Prado Vers 1507/08–1513/16 · huile sur noyer 76,3 × 57 cm Museo del Prado, Madrid Atelier contemporain Les changements cachés suivent ceux de l’original : exceptionnel témoin du processus.
Mona Lisa d’Isleworth Date débattue · huile sur toile 84,5 × 64,5 cm Collection privée Attribution contestée Visage plus jeune, colonnes complètes et paysage inachevé alimentent l’hypothèse d’une version antérieure.
Copie Walters Vers 1635–1660 · huile sur toile 79,3 × 63,5 cm Walters Art Museum, Baltimore Copie française Montre comment un copiste tardif a « complété » le cadre avec deux colonnes.
Copie de l’Ermitage XVIe siècle · huile sur toile 71 × 53 cm Musée de l’Ermitage Copie ancienne Témoigne de la diffusion rapide du portrait et de ses changements de tonalité.
Mona Vanna Vers 1514–1516 · fusain et rehauts 72,4 × 54 cm Musée Condé, Chantilly Carton d’atelier Transpose la pose de la Joconde dans un idéal nu, destiné à être reporté sur d’autres supports.
La Joconde de Léonard de Vinci au musée du Louvre, tableau entier
L’original. Léonard de Vinci, Portrait de Lisa Gherardini, dite La Joconde, huile sur peuplier, musée du Louvre.
LE POINT DE DÉPART

Pourquoi le Louvre reste la référence

Le panneau parisien combine une provenance royale ancienne, un support cohérent avec la pratique italienne, une construction lente par glacis et une histoire matérielle étudiée depuis des décennies. Léonard l’aurait emporté en France, puis l’œuvre serait entrée dans la collection de François Ier.

Ce statut ne signifie pas que Léonard travaillait seul. Son atelier préparait, copiait et adaptait des compositions. Il signifie que l’exécution du panneau du Louvre, ses modifications et sa qualité picturale sont attribuées au maître.

Pour comprendre la commande probable, le modèle et les années de reprise, lire aussi Pourquoi Léonard de Vinci a-t-il peint La Joconde ?

Copie d’atelier de La Joconde conservée au musée du Prado, tableau entier
Prado, après restauration. Le paysage clair n’est pas une invention moderne : il était caché sous un repeint noir plus tardif.
LA COPIE QUI CHANGE TOUT

Prado : peindre à côté de Léonard

Longtemps, la version du Prado semblait être une copie sombre parmi d’autres. Sa restauration en 2011–2012 a changé son statut. Le fond noir, ajouté après le milieu du XVIIIe siècle, recouvrait un paysage proche de celui du Louvre. Une fois le repeint retiré, les couleurs, le modelé et l’extrême fraîcheur de la peinture sont réapparus.

Le panneau est en noyer, un support fréquent dans le milieu lombard. L’auteur reste inconnu : les noms de Salaì, Francesco Melzi ou d’autres élèves ont été proposés, mais le musée évite une attribution définitive. Les matériaux sont soignés et l’exécution suffisamment proche pour suggérer un travail dans l’environnement immédiat de Léonard.

Le vrai argument est sous la peinture

La réflectographie infrarouge révèle des modifications sous-jacentes identiques à celles observées dans l’original : contours déplacés, détails ajustés, décisions reprises au même stade. Un simple copiste travaillant devant une œuvre terminée n’aurait pas vu ces hésitations. Le peintre du Prado suivait donc la création en cours.

RESTAURATION ET INFRAROUGE

Deux preuves, deux échelles

L’avant/après montre ce que la conservation peut révéler à l’œil nu. Le détail du visage rappelle en revanche que l’identité du copiste ne se déduit pas d’une simple ressemblance.

La Joconde du Prado avant restauration avec fond noir
Avant 2011 : un faux fond noir

Le repeint assombrissait la silhouette et faisait croire à une dérivation sans grand rapport avec le paysage du Louvre.

Détail du visage de la Joconde du Prado
Après restauration : une exécution autonome

Le copiste ne reproduit pas mécaniquement chaque effet de sfumato. La carnation, les sourcils et les contours gardent une écriture propre.

Ce que prouve le Prado : une copie pouvait être produite en parallèle dans l’atelier, au contact des décisions du maître. Ce qu’il ne prouve pas : que toutes les Joconde anciennes sont de Léonard ou que le copiste du Prado soit identifié.
Mona Lisa d’Isleworth, version contestée en collection privée
La Mona Lisa d’Isleworth : huile sur toile, paysage moins développé, modèle au visage plus jeune et colonnes visibles.
UN DOSSIER SANS CONSENSUS

Isleworth : première Joconde ou imitation ambitieuse ?

La peinture est associée au collectionneur et artiste Hugh Blaker, qui l’acquiert au début du XXe siècle et l’installe à Isleworth, à l’ouest de Londres. Henry Pulitzer l’achète en 1962. Ses défenseurs soutiennent qu’elle correspondrait à une première version peinte pour Francesco del Giocondo, avant le panneau aujourd’hui au Louvre.

L’image est spectaculaire : Lisa paraît plus jeune, deux colonnes complètes encadrent la loggia, le paysage semble interrompu et le support est une toile. Ces différences nourrissent une histoire séduisante. Mais une hypothèse d’attribution doit aussi résister aux documents manquants, à l’étude du support et à la comparaison de la main.

Arguments avancés pour
  • un modèle apparemment plus jeune ;
  • une composition proche, avec colonnes entières ;
  • un paysage resté moins achevé ;
  • certaines études géométriques ou numériques favorables ;
  • l’ancienne mention de deux portraits de Lisa, interprétée comme possible indice.
Réserves majeures
  • la toile diffère du panneau de peuplier du Louvre ;
  • la provenance avant Blaker n’est pas solidement continue ;
  • l’exécution du paysage et du modelé ne fait pas consensus ;
  • aucune chaîne documentaire décisive ne relie l’œuvre à Léonard ;
  • les grands catalogues et musées ne l’acceptent pas comme second original autographe.
Verdict prudent : Isleworth est une œuvre historique à étudier, mais son attribution à Léonard n’est pas établie. La présenter comme « la première Mona Lisa de Léonard » sans préciser la controverse serait trompeur.
COMPARER SANS SURINTERPRÉTER

Deux visages, deux manières

Le rajeunissement apparent d’Isleworth n’est pas une preuve chronologique. L’âge perçu dépend du dessin, du modelé, de l’état de conservation et des choix du peintre.

Détail du visage de la Mona Lisa d’Isleworth
Isleworth

Contour plus net, regard plus direct, carnation claire et transitions moins enveloppantes.

Détail du visage et du sourire de La Joconde du Louvre
Louvre

Le sfumato brouille les limites de la bouche et des paupières ; l’expression varie avec le point de fixation du regard.

APRÈS L’ATELIER

Les copies anciennes et leurs inventions

Copier n’est jamais neutre. Chaque peintre simplifie, complète ou adapte le modèle à son époque. Les différences racontent autant la réception de La Joconde que son apparence.

La Joconde nue ou Mona Vanna, carton de l’atelier de Léonard
Mona Vanna. Atelier de Léonard, vers 1514–1516, fusain et rehauts de blanc, musée Condé, Chantilly.
VARIANTE, PAS COPIE

La Joconde nue reprend la formule

La Mona Vanna conserve la position frontale, les bras croisés, le regard et une grande partie de l’architecture corporelle de La Joconde. Mais elle transforme Lisa en figure idéale dénudée. Des petits points de perforation montrent que ce grand dessin a servi de carton : ses contours pouvaient être reportés sur un autre support par poncif.

Cette fonction place le dessin au cœur de l’atelier. Il ne documente pas un « portrait secret » de Lisa ; il révèle plutôt la fécondité d’une pose devenue matrice. Plusieurs peintures de Joconde nue en dérivent, avec des degrés variables de proximité avec le cercle de Léonard.

Le terme juste est donc variante dérivée. Elle partage une structure avec La Joconde mais change le sujet, le sens et la destination.

Voir la notice du musée Condé
MÉTHODE

Six contrôles avant de parler d’original

Une attribution crédible se construit par convergence. Aucun test isolé — ni reconnaissance faciale, ni géométrie, ni datation d’un fil de toile — ne peut signer un Léonard.

01

Support

Essence du bois, préparation ou structure de la toile doivent être compatibles avec le lieu, l’époque et les habitudes d’atelier.

02

Pigments

Un pigment postérieur réfute une date ancienne ; des matériaux anciens ne prouvent pas à eux seuls l’auteur.

03

Image sous-jacente

Réflectographie et radiographie cherchent dessin préparatoire, changements, reprises et logique de construction.

04

Pentimenti

Une correction authentique révèle la création. Une copie terminée reproduit normalement le résultat, non les hésitations invisibles.

05

Provenance

Inventaires, ventes, sceaux, cadres et archives doivent former une chaîne vérifiable, sans combler les silences par un récit.

06

Connoisseurship

La main, la qualité du modelé et la cohérence stylistique restent essentielles, mais doivent dialoguer avec la science et les documents.

Détail des mains croisées de La Joconde de Léonard de Vinci
PROLONGER L’ŒUVRE

La Joconde dans la boutique

Une reproduction peinte à la main doit respecter l’équilibre général avant de chercher le seul sourire : transparence des glacis, mains posées, voile, modelé du visage et continuité atmosphérique avec le paysage.

Le format peut être adapté, mais le rapport vertical et les marges du tableau restent déterminants pour ne pas transformer le portrait en simple gros plan.

Voir la reproduction de La Joconde
La Joconde exposée dans sa salle au musée du Louvre
Au Louvre, la célébrité de l’image peut masquer la petite taille du panneau et la finesse de ses transitions.
CONCLUSION

Ce que les copies nous apprennent vraiment

La copie du Prado est la plus importante non parce qu’elle serait « une meilleure Joconde », mais parce qu’elle ouvre une fenêtre sur l’atelier. Elle démontre que la composition circulait pendant sa fabrication et que le copiste suivait les décisions successives du maître.

Isleworth occupe l’autre extrême : une œuvre entourée d’une hypothèse puissante, mais dépourvue du consensus nécessaire pour devenir un second original. Les copies Walters, de l’Ermitage ou Vernon montrent enfin comment la peinture fut complétée, éclaircie et réinterprétée.

La leçon dépasse La Joconde : une copie n’est pas seulement une image inférieure. Bien datée et bien étudiée, elle peut conserver un état, documenter une méthode ou raconter la naissance d’une icône.

SOURCES PRINCIPALES

Notices et études à consulter

Les statuts sont formulés d’après les institutions conservant les œuvres et les études techniques disponibles, en distinguant faits documentés et hypothèses d’attribution.

MUSEO DEL PRADOLa Joconde de l’atelier

Notice, dimensions, datation, restauration et importance de la copie.

Consulter la notice
MUSEO DEL PRADOÉtude technique

Réflectographie, changements sous-jacents et relation avec l’original.

Lire l’étude
WALTERS ART MUSEUMCopie française à colonnes

Datation, support, dimensions et mise au point sur le format du Louvre.

Ouvrir la fiche
MUSÉE CONDÉLa Joconde nue

Carton, poncif, fonction d’atelier et relation avec les variantes peintes.

Ouvrir la fiche
RIJKSMUSEUM RESEARCH LIBRARYLe débat Isleworth

Référence bibliographique sur les défis d’attribution et d’authentification.

Voir la référence
SMITHSONIAN MCIAnalyse informatique

Exemple d’une étude favorable à examiner sans la confondre avec un consensus d’attribution.

Consulter le résumé
QUESTIONS FRÉQUENTES

FAQ

Existe-t-il plusieurs Joconde originales ?

Une seule peinture est reconnue par le consensus comme autographe : celle du Louvre. La copie du Prado est contemporaine et issue de l’atelier, mais elle n’est pas un second original de Léonard.

Qui a peint la Joconde du Prado ?

L’auteur n’est pas identifié. Le Prado la rattache à l’atelier de Léonard et souligne qu’elle fut peinte sous son contrôle ou dans son environnement immédiat. Les noms de plusieurs élèves ont été proposés sans conclusion définitive.

Pourquoi le fond du Prado était-il noir ?

Un repeint ajouté après 1750 environ avait masqué le paysage. Sa suppression lors de la restauration de 2011–2012 a révélé la composition claire conservée dessous.

La Mona Lisa d’Isleworth est-elle de Léonard ?

Ses propriétaires et plusieurs auteurs défendent cette attribution, mais elle n’est pas acceptée comme établie par le consensus des spécialistes et des grands catalogues. Elle doit être présentée comme contestée.

Les colonnes prouvent-elles que la Joconde du Louvre a été coupée ?

Non. Des bases de colonnes sont visibles sur le panneau du Louvre, mais les grandes colonnes ajoutées dans certaines copies peuvent être une invention de copiste. Le Walters Art Museum indique que les examens techniques ne montrent pas un panneau amputé de larges bandes latérales.

Qu’est-ce qu’un repentir ?

C’est une modification faite par l’artiste pendant l’exécution : contour déplacé, main corrigée, voile ou accessoire ajusté. Les repentirs identiques du Louvre et du Prado sont cruciaux, car ils indiquent un travail parallèle.

La Mona Vanna représente-t-elle Lisa Gherardini nue ?

Rien ne l’établit. Le dessin reprend une formule de pose associée à La Joconde et la transforme en idéal féminin nu. Il faut parler de variante dérivée, non de portrait documenté de Lisa.

Quelle copie est la plus importante pour les historiens ?

La copie du Prado, parce que ses analyses techniques conservent des informations sur le processus de création de l’original, bien au-delà d’une simple ressemblance de surface.

Voir la différence, sans confondre les statuts

Le Louvre donne l’original, le Prado révèle l’atelier, Isleworth pose une question encore disputée et les variantes racontent cinq siècles de réception.

Explorer la collection La Joconde

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