Van Gogh et Gauguin à Arles
Ils ont rêvé d’un atelier du Midi où des peintres travailleraient ensemble. Pendant neuf semaines, à l’automne 1888, Vincent van Gogh et Paul Gauguin partagent la Maison jaune d’Arles, peignent côte à côte les Alyscamps, s’échangent autoportraits et chaises, et s’opposent sur tout : la couleur, la mémoire, le réel. L’expérience s’achève brutalement le 23 décembre 1888.
Un atelier rêvé, une collaboration brève et violente
Van Gogh et Gauguin ne se contentent pas de cohabiter à Arles : ils transforment la Maison jaune en laboratoire où s’affrontent deux conceptions de la peinture moderne. Neuf semaines d’une intensité productive exceptionnelle, qui laissent des chefs-d’œuvre et s’achèvent dans la crise.
Le projet porte un nom dans l’esprit de Vincent : l’atelier du Midi, une communauté d’artistes qu’il espère fonder avec Gauguin. Les deux hommes peignent les mêmes motifs — les Alyscamps, la nuit arlésienne, les portraits de l’entourage — mais ne raisonnent pas pareil. Van Gogh peint sur le motif, saisi par la lumière ; Gauguin travaille de mémoire et recompose. Cette tension féconde devient insoutenable.
Deux peintres liés par une correspondance
Van Gogh et Gauguin se croisent à Paris en 1886–1887, dans le cercle bouillonnant de l’atelier de Cormon, de la boutique du père Tanguy et des expositions impressionnistes. Vincent y découvre la couleur claire, les estampes japonaises et les recherches néo-impressionnistes ; Gauguin, de cinq ans son aîné, revient de Martinique avec des toiles exotiques qui fascinent Vincent.
Au printemps 1888, Vincent est déjà installé à Arles. Les deux hommes échangent lettres, croquis et tableaux, et se confient l’avancée de leurs recherches vers une vision non naturaliste du paysage. Gauguin, sans ressources, tarde à venir ; Théo van Gogh, marchand et frère de Vincent, aide à financer le voyage. Le 23 octobre 1888, Gauguin arrive enfin en gare d’Arles.
« Vivre dans un atelier à nous avec Gauguin »Vœu exprimé par Vincent dans sa correspondance
Rencontre dans le cercle des avant-gardes et chez le père Tanguy.
Il s’installe en Provence à la recherche de la lumière du Midi.
Vincent aménage son atelier et prépare la venue de Gauguin.
Début de neuf semaines de travail commun intense.
La Maison jaune, atelier et refuge
La petite maison jaune, place Lamartine, devient à l’automne 1888 le cœur du projet. Vincent y a installé son atelier dès le 17 septembre. Pour préparer la venue de Gauguin, il veut décorer les murs et la chambre d’amis.
Sa grande idée : une décoration faite « rien que des grands Tournesols ». Les toiles de tournesols, peintes à Arles à l’été 1888, doivent accueillir Gauguin et lui montrer la couleur dont Vincent est capable. Gauguin, séduit, en réclamera plus tard, ce qui suscitera une vive dispute par lettre au printemps 1889.
À côté des tournesols, Vincent peint La Chambre en octobre 1888 : un manifeste de repos absolu par la couleur, dont il détaillera la symbolique dans ses lettres à Théo et à Gauguin des 16 et 17 octobre 1888.





Ils ne s’opposent pas sur le talent, mais sur la peinture
Le conflit arlésien n’est pas une querelle de personnes. Il porte sur une question centrale pour l’art moderne : faut-il peindre ce que l’on voit, ou ce dont on se souvient et que l’on ressent ?
Sur le motif ou de mémoire
Vincent travaille en plein air, saisi par la lumière du Midi. Gauguin recompose en atelier, à partir de souvenirs, de dessins et d’imaginaires.
Couleur expressive ou symbolique
Pour Vincent, la couleur arbitraire renforce une sensation vécue. Pour Gauguin, elle condense un sens, une légende, une émotion intérieure.
Du réel au symbole
Gauguin vient de Pont-Aven, où il a peint la Vision après le sermon. Vincent admire son audace mais refuse que la peinture se coupe de l’expérience.
Portraits croisés et tableaux échangés
Les deux peintres se peignent et s’offrent des toiles. Chaque tableau est un message : un autoportrait pour se présenter, un portrait de l’autre pour tenter de le comprendre.

Gauguin par Vincent, 1888
Vincent peint son compagnon pendant le séjour arlésien. La touche vibrante traduit son admiration comme sa tension. Photographie du tableau, CC BY-SA 2.0.

Gauguin, « Les Misérables », 1888
Autoportrait envoyé à Vincent avant Arles, où Gauguin se montre en artiste maudit. Domaine public.

Vincent, autoportrait dédié, 1888
Vincent répond par un autoportrait en « bonze », offert à Gauguin pour sceller le projet commun. Domaine public.

Le lieutenant Milliet, 1888
Ami arlésien de Vincent, Milliet emporte des dessins au quartier pour les distribuer. Domaine public.
Une jalousie racontée en nature morte
En décembre 1888, Vincent peint une paire devenue célèbre : sa propre chaise, sobre et paysanne, et la chaise de Gauguin, plus cérémonieuse, avec des livres et une bougie. Deux natures mortes qui disent, sans figure humaine, deux tempéraments et deux manières de peindre.


Vincent van Gogh
Paul Gauguin
La confrontation culmine lorsque Gauguin peint Vincent van Gogh peignant des tournesols. Vincent s’y reconnaît « fatigué et chargé d’électricité » ; selon le récit de Gauguin, il aurait aussi déclaré : « C’est bien moi, mais devenu fou. »
La fin brutale d’un atelier
La cohabitation s’épuise. Aux disputes sur la peinture s’ajoutent la fatigue, l’absinthe et l’état mental déjà fragile de Vincent. Le 23 décembre 1888, après une dispute plus vive que les autres avec Gauguin, Vincent est retrouvé dans son lit, l’oreille gauche tranchée.
Selon le témoignage de Gauguin retenu par le musée Van Gogh, Vincent l’aurait menacé d’un rasoir avant que Gauguin ne s’éloigne ; resté seul, Vincent retourne alors l’arme contre lui et porte un fragment de son oreille à une jeune employée d’un bordel voisin. Plusieurs hypothèses circulent encore sur le déroulé exact.
Vincent est admis à l’hôpital le lendemain, soigné par le docteur Rey dont il peindra le portrait. Théo accourt de Paris et repart le jour de Noël, accompagnant Gauguin. L’atelier du Midi n’a pas survécu à l’hiver 1888.
« L’atelier du Midi »Un rêve de communauté éteint en décembre 1888
Deux destins, une postérité commune
Après Arles, les deux peintres ne se reverront plus. Vincent, hospitalisé puis soigné à Saint-Rémy-de-Provence, y peint La Nuit étoilée et les cyprès. Gauguin repart vers la Bretagne, puis vers Tahiti et les îles Marquises, où il meurt en 1903.
Leur brève cohabitation laisse une empreinte durable. Avec Cézanne, ils forment la triade que l’histoire de l’art nomme postimpressionnisme, et dont sortiront le fauvisme, l’expressionnisme et une large part de la peinture moderne du XXᵉ siècle.
Six repères pour comprendre
| Date | Repère | Ce qu’il éclaire |
|---|---|---|
| 20 fév. 1888 | Installation à Arles | Vincent cherche la lumière du Midi et prépare un atelier. |
| 21–22 août 1888 | Les Tournesols | Lettre à Théo sur la décoration de la Maison jaune. |
| 16–17 oct. 1888 | La Chambre | Lettres à Théo et à Gauguin sur la symbolique des couleurs. |
| 23 oct. 1888 | Arrivée de Gauguin | Début du travail commun et de la série des Alyscamps. |
| ~ déc. 1888 | Correspondance | Autoportraits croisés, les deux chaises, « Van Gogh peignant des tournesols ». |
| 23 déc. 1888 | La rupture | Dispute, crise, départ de Gauguin ; l’atelier du Midi s’achève. |
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Quand Van Gogh et Gauguin ont-ils vécu ensemble ?
Du 23 octobre au 23 décembre 1888, soit environ neuf semaines, dans la Maison jaune d’Arles.
Pourquoi Gauguin est-il venu à Arles ?
Vincent rêvait d’un « atelier du Midi » et l’a invité. La correspondance entre les deux peintres et l’appui de Théo van Gogh, qui a aidé à financer le voyage, ont rendu le séjour possible.
Sur quoi travaillaient-ils ensemble ?
Notamment la série des Alyscamps, des portraits et des projets décoratifs pour la Maison jaune, dont les Tournesols destinés à la chambre de Gauguin.
Que représente « Van Gogh peignant des tournesols » ?
C’est un tableau de Gauguin (décembre 1888) montrant Vincent au travail. Vincent s’y reconnaît « fatigué et chargé d’électricité ».
Pourquoi leur cohabitation a-t-elle échoué ?
Leurs méthodes s’opposent — peinture sur le motif contre peinture de mémoire — et la tension, aggravée par la santé fragile de Vincent, a abouti à la crise du 23 décembre 1888.
Que s’est-il passé le 23 décembre 1888 ?
Après une dispute avec Gauguin, Vincent s’est sectionné l’oreille gauche. Les circonstances exactes font encore l’objet de plusieurs hypothèses. Il a été soigné à l’hôpital d’Arles par le docteur Rey.
Où voir les œuvres de cette période ?
Van Gogh Museum (Amsterdam), musée d’Orsay (Paris), Art Institute of Chicago, Metropolitan Museum of Art (New York) et National Gallery (Londres), entre autres institutions.
Les reproductions sont-elles libres de droits ?
Les tableaux de Van Gogh et Gauguin sont dans le domaine public. Les photographies de ces œuvres peuvent être sous licence libre (CC0, CC BY ou CC BY-SA) selon l’institution.
Trois choses que les neuf semaines d’Arles ont changées
Loin d’être un échec pur, la cohabitation de 1888 a laissé des traces durables dans la méthode de Vincent. Au-delà de la rupture, l’atelier du Midi a fonctionné comme un accélérateur.
L’échange avec Gauguin pousse Vincent à systématiser les complémentaires — bleu/orange, rouge/vert — qu’il théorise dans ses lettres à Théo.
Tournesols, Berceuse, Alyscamps : Vincent adopte la logique de variations autour d’un motif, à la manière d’un atelier qui multiplie les essais.
L’échange d’autoportraits dédiés fait du portrait un acte de définition de soi : « Voici qui je suis », dit la toile, autant qu’elle représente l’autre.
La Maison jaune, au jour le jour
Neuf semaines de cohabitation, et presque autant de chefs-d’œuvre. Voici, dans l’ordre, les moments-clés du séjour de Gauguin à Arles, tels que les lettres et les toiles permettent de les reconstituer.
Gauguin débarque en gare d’Arles, tard le soir, et découvre la Chambre préparée pour lui. Commence l’expérience de l’« atelier du Midi ».
Les deux peintres travaillent côte à côte sur la série des Alyscamps, ces allées de tombes antiques d’Arles. Même motif, deux écritures.
Gauguin et Vincent écrivent ensemble à Émile Bernard. La page devient la scène d’une communauté d’artistes espérée.
Échange d’autoportraits dédiés ; Madame Ginoux pose pour les deux peintres. La rivalité stimule la production.
Gauguin peint Vincent au travail. Vincent s’y reconnaît « fatigué et chargé d’électricité », et, dit la tradition, « devenu fou ».
Vincent peint sa chaise et celle de Gauguin : deux natures mortes qui disent, sans figure humaine, deux tempéraments.
Après une dispute, Vincent se sectionne l’oreille. Gauguin quitte Arles le lendemain, jour de Noël, avec Théo. L’atelier du Midi s’éteint.
« Mon cher copain Bernard »Formule récurrente de Vincent durant l’automne 1888
Aller aux textes et aux œuvres
- Van Gogh Museum, Amsterdam — collection.
- The Letters of Vincent van Gogh — édition savante Van Gogh Museum / Huygens ING.
- Wikipedia (fr) — Vincent van Gogh, biographie et chronologie arlésienne.
- Wikipedia (fr) — Paul Gauguin, séjour à Arles et synthétisme.
- Wikipedia (fr) — La Chambre de Van Gogh à Arles, lettres des 16–17 octobre 1888.
- Wikipedia (en) — Sunflowers (Van Gogh series), décoration de la Maison jaune.
- The Letters of Vincent van Gogh, édition Van Gogh Museum / Huygens ING.
- The Metropolitan Museum of Art — L’Arlésienne, Madame Ginoux.
- The Metropolitan Museum of Art — La Berceuse (Augustine Roulin).
- Art Institute of Chicago — The Bedroom.
- Art Institute of Chicago — Self-Portrait.
- Art Institute of Chicago — The Poet’s Garden.
- MoMA — Lavandières au bord du canal (Gauguin, Arles 1888).
Les œuvres de Vincent van Gogh et Paul Gauguin sont dans le domaine public. Les reproductions proviennent de Wikimedia Commons (domaine public, CC0, CC BY ou CC BY-SA selon le cas). Les citations sont volontairement courtes et s’appuient sur les éditions de référence.
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