Les sculptures de Léonard de Vinci
Projets monumentaux, œuvres perdues et attributions : ce qui est certain, probable, discuté ou moderne.
Le paradoxe est saisissant : Léonard fut formé dans l’un des plus grands ateliers de sculpture de Florence et consacra des années à deux monuments équestres, mais aucune sculpture conservée n’est unanimement reconnue comme étant de sa main.
Léonard a-t-il vraiment été sculpteur ?
Oui, mais son œuvre sculptée nous est connue surtout par des dessins, des contrats, des notes techniques et des témoignages. Léonard apprend le métier dans l’atelier d’Andrea del Verrocchio, où l’on modèle la terre et la cire, taille le marbre et prépare des fontes de bronze. Dans la lettre adressée à Ludovic Sforza, il affirme savoir exécuter des sculptures en marbre, en bronze et en terre cuite.
Le Royal Collection Trust formule toutefois la conclusion essentielle : aucune sculpture ne peut être attribuée avec certitude à Léonard. Le colossal monument Sforza a atteint l’étape d’un modèle d’argile grandeur nature avant d’être détruit. Le monument Trivulzio est resté au stade des études et des calculs. Les petites sculptures parfois proposées comme autographes — le bronze de Budapest ou la Vierge à l’Enfant riant du V&A — demeurent discutées.
Il faut donc éviter deux erreurs opposées : nier que Léonard ait sculpté parce qu’aucun original certain ne subsiste, ou transformer chaque objet « léonardesque » en chef-d’œuvre retrouvé. Son importance tient autant à sa pensée du volume, du mouvement et de la fonte qu’à un catalogue d’objets conservés.
Comment classer le dossier ?
Les sculptures associées à Léonard n’ont pas toutes le même statut. Les séparer évite de donner au public une fausse liste d’originaux.
Documenté, perdu
Le cheval Sforza : commandes, dessins et modèle d’argile attestés, mais aucune fonte originale.
Projeté
Le tombeau Trivulzio : dessins et estimation de coût, sans preuve d’un commencement matériel.
Collaboration
Les bronzes de Rustici : œuvre de Rustici, marquée par les conseils et l’influence de Léonard.
Attribué
Budapest et le V&A : objets anciens, proches de son langage, mais auteur non démontré.
Reconstitué
Le cheval de 1999 : hommage moderne fondé sur les dessins, sans prétention d’être l’original.

Apprendre à penser en trois dimensions
Chez Verrocchio, peinture et sculpture ne sont pas des disciplines étanches. Les apprentis modèlent des figures en argile ou en cire pour étudier un geste, préparer un drapé ou faire tourner une composition sous la lumière. Ils apprennent aussi la fabrication des moules, l’assemblage des pièces et les contraintes du bronze.
Le monument Colleoni de Verrocchio, fondu après le départ de Léonard pour Milan, montre le défi auquel le jeune artiste pouvait se mesurer : faire tenir une masse énorme sur les quatre jambes d’un cheval en mouvement, donner une présence politique au cavalier et anticiper les déformations de la fonte.
Cette culture sculpturale traverse ensuite ses peintures. Les torsions, les profils opposés et les groupes pyramidaux sont souvent conçus comme des volumes que l’œil pourrait contourner. Le modelage n’est pas une activité secondaire : il devient un outil de composition.
Le monument Sforza : le colosse perdu
Commandé pour honorer Francesco Sforza, père du duc Ludovic, le projet devient l’entreprise sculpturale la plus ambitieuse de Léonard. Son histoire est celle d’un chef-d’œuvre annoncé, techniquement préparé, puis sacrifié à la guerre.

Léonard étudie les proportions, l’encolure, les membres et la tension du pas dans les écuries milanaises. La minuscule silhouette en bas de feuille fixe l’attitude générale envisagée.

La posture est spectaculaire mais presque impossible à soutenir et à couler à cette échelle. Vers 1490, Léonard choisit un cheval au pas, plus stable et plus crédible.
Premières études
Léonard explore un monument cabré, avec soutien et figure vaincue sous le cheval.
Nouveau départ
Le projet devient un cheval avançant au pas, conçu pour une fonte monumentale plus réaliste.
Modèle d’argile
Un modèle grandeur nature est présenté à Milan. La fonte doit être la plus vaste depuis l’Antiquité.
Le bronze devient canon
Le métal réservé au monument est détourné pour l’armement face à la menace française.
Destruction
Après la prise de Milan, des archers français utilisent le modèle d’argile comme cible.

Comment couler un cheval de près de sept mètres ?
Le défi n’est pas seulement artistique. Une fonte creuse exige un modèle, un noyau interne, une épaisseur régulière de cire ou de métal, un réseau de conduits et des fours capables d’alimenter le moule avant que le bronze ne se fige. À cette taille, une interruption peut condamner toute l’opération.
Léonard dessine le cheval, mais aussi l’infrastructure qui doit le faire naître. Ses études de moulage proposent des dispositions verticales, des canaux de coulée et des méthodes pour contrôler plusieurs masses de métal. La sculpture devient une machine temporaire dont l’œuvre finale serait le résultat.
Le monument n’ayant jamais été fondu, nous ignorons si le procédé aurait fonctionné. Le modèle d’argile prouve cependant que l’entreprise avait dépassé le simple rêve graphique. Ce qui manque n’est pas une idée, mais la dernière transformation de la terre en bronze.

Trivulzio : un tombeau resté sur papier
Gian Giacomo Trivulzio, maréchal de France et conquérant de Milan, envisage un monument funéraire dans lequel sa statue équestre devait dominer un sarcophage de marbre. Léonard étudie plusieurs dispositifs : cheval avançant ou cabré, cavalier, prisonniers, niches, colonnes et figures allégoriques.
À la différence du cheval Sforza, aucune source ne prouve qu’un modèle grandeur nature ait été commencé. La feuille conserve en revanche une estimation détaillée des matériaux et du travail : bronze pour le cheval et le cavalier, blocs de pierre pour la base, rémunération des praticiens. Le calcul témoigne d’une commande réelle, sans garantir son exécution.
Ce projet tardif montre que l’échec milanais n’a pas détourné Léonard de la sculpture monumentale. Il pense désormais le cheval au sein d’un programme funéraire complet. Mais la multiplication des variantes et le coût de l’ensemble contribuent vraisemblablement à son abandon.

Rustici : l’écho le plus tangible
Les trois bronzes conçus par Giovan Francesco Rustici pour le baptistère de Florence forment le meilleur témoignage matériel de l’environnement sculptural de Léonard. Vasari rapporte que celui-ci aida Rustici, et les notices du Louvre et de l’Opera del Duomo soulignent son rôle dans la conception.
Le saint Jean central, tendu vers ses interlocuteurs, et les deux auditeurs aux réactions distinctes rappellent l’art de Léonard : gestes qui transmettent la pensée, contrastes de caractères et groupe lisible sous plusieurs angles. La relation n’autorise pourtant pas à rebaptiser l’ensemble « sculpture de Léonard ».
L’auteur contractuel et artistique demeure Rustici. Léonard peut avoir conseillé, modelé certains essais ou discuté la composition, mais aucune part précise n’est isolable. L’œuvre montre une influence active, pas une signature cachée.
Les attributions à examiner sans certitude forcée
Une attribution est une hypothèse argumentée à partir du style, de la technique, de la provenance et des analyses matérielles. Elle peut évoluer ; elle ne transforme pas automatiquement un objet en original.



Budapest, Londres, Berlin : trois leçons différentes
Le petit bronze de Budapest
Les analyses techniques menées autour de l’exposition de Washington en 2009 et les recherches neutroniques de 2017 soutiennent une fonte ancienne, probablement du début du XVIe siècle. Cela élimine l’idée d’une copie purement moderne, mais ne prouve pas la main de Léonard. Le bronze pourrait venir d’un modèle de son cercle ou traduire une invention graphique du maître.
La Vierge à l’Enfant riant
Entrée au V&A en 1858, cette terre cuite a longtemps été rapprochée d’Antonio Rossellino. En 2019, Francesco Caglioti l’a présentée comme une œuvre de jeunesse de Léonard, en la comparant aux études de drapés et aux figures de Verrocchio. L’hypothèse est sérieuse, mais le musée conserve une formulation prudente.
La Flora de Berlin
Acheté en 1909 comme un Léonard, le buste de cire devint le centre d’un scandale lorsque la famille du sculpteur britannique Richard Cockle Lucas affirma qu’il avait été fabriqué au XIXe siècle. Le Bode-Museum le présente aujourd’hui « dans le style de Léonard », daté du XVIe ou du XIXe siècle. C’est un cas d’école sur le danger du désir d’attribution.
Que reste-t-il réellement ?
Le tableau suivant sépare l’objet conservé de l’idée que l’on peut raisonnablement lui associer.
| Dossier | Ce qui est conservé | Statut prudent | Ce qu’il ne faut pas affirmer |
|---|---|---|---|
| Monument Sforza | Dessins, notes de fonte et témoignages sur le modèle d’argile. | Projet certain de Léonard ; modèle et monument perdus. | Que le bronze original existe ou que le cheval de 1999 en soit une copie exacte. |
| Monument Trivulzio | Dessins, variantes et estimation de coût. | Projet certain, sans commencement matériel démontré. | Qu’un monument achevé a été détruit. |
| Bronzes de Rustici | Groupe original de 1506–1511 à Florence. | Œuvre de Rustici avec aide ou influence de Léonard. | Qu’il s’agit d’un bronze signé de Léonard. |
| Cheval de Budapest | Petit bronze ancien, 24,4 cm. | Attribué à Léonard ; dérivation léonardesque très plausible. | Que l’analyse du métal a identifié l’auteur. |
| Vierge à l’Enfant riant | Terre cuite florentine au V&A. | Attribution proposée au jeune Léonard, encore débattue. | Qu’un consensus muséal a définitivement tranché. |
| Flora | Buste de cire au Bode-Museum. | Dans le style de Léonard ; XVIe ou XIXe siècle selon la notice. | Qu’il s’agit de l’unique sculpture certaine du maître. |

Le cheval de Nina Akamu à Milan
À partir des années 1970, le pilote et mécène Charles Dent imagine de réaliser le cheval que Léonard n’a jamais pu fondre. Après sa mort, la sculptrice Nina Akamu reprend le projet. Elle ne dispose ni d’un plan final complet ni du modèle de 1493 : elle synthétise plusieurs dessins, étudie l’anatomie équine et construit sa propre solution plastique.
Le bronze inauguré en 1999 mesure environ 7,30 mètres. Un exemplaire est installé à l’hippodrome de San Siro à Milan. Sa silhouette donne une présence publique au projet perdu, mais sa date et son auteure doivent toujours être indiquées.
Cette distinction n’amoindrit pas l’œuvre contemporaine. Elle permet au contraire de comprendre son véritable intérêt : matérialiser l’échelle et la tension du projet Sforza, tout en montrant qu’une reconstruction est aussi un acte d’interprétation.
Six lieux pour suivre l’enquête
Il n’existe pas un « musée des sculptures originales de Léonard ». Le parcours doit relier dessins, attributions, collaboration et reconstitution.
Le cheval monumental de Nina Akamu, installé en plein air. À voir comme hommage contemporain au projet Sforza.
Informations officielles →Le petit Cheval et cavalier en bronze, attribué à Léonard et étudié par des méthodes non destructives.
Voir le dossier du musée →La Vierge à l’Enfant riant, terre cuite au cœur d’une proposition d’attribution au jeune Léonard.
Lire la notice du V&A →Les trois bronzes de Rustici, autrefois au baptistère : une œuvre capitale pour mesurer l’influence de Léonard.
Notice officielle →La Flora de cire et son attribution controversée, présentée comme une œuvre « dans le style de Léonard ».
Voir le dossier de recherche →Les feuilles du Sforza et du Trivulzio constituent les preuves les plus directes de la pensée sculpturale de Léonard.
Consulter les dessins →Replacer la sculpture dans l’œuvre entière
Les carnets, les dessins anatomiques et les peintures permettent de suivre la même recherche : comprendre une forme avant de la rendre visible.
Vérifier les projets et les attributions
Les images de l’article sont hébergées sur Shopify. Ces liens conduisent aux notices institutionnelles qui documentent les œuvres, les dimensions et les réserves d’attribution.
Études de fonte, chronologie du modèle d’argile, détournement du bronze et destruction en 1499.
Lire la notice →Variantes du tombeau équestre, estimation des matériaux et absence de preuve d’exécution.
Lire la notice →Fiche de l’objet, provenance, arguments stylistiques et scénarios possibles de fabrication.
Ouvrir le dossier →Présentation de la terre cuite et contexte de son histoire au musée.
Lire l’article du musée →Notice officielle du groupe de bronze créé pour la porte nord du baptistère de Florence.
Consulter la notice →Histoire de l’achat, scandale d’attribution et résultats complexes des recherches matérielles.
Lire le dossier →Les sculptures de Léonard en six réponses
Existe-t-il une sculpture certaine de Léonard de Vinci ?
Non. Aucune sculpture conservée n’est aujourd’hui unanimement reconnue comme autographe. Des projets sont certains et plusieurs objets sont attribués ou liés à son cercle.
Qu’est devenu le cheval Sforza original ?
Le modèle grandeur nature en argile fut achevé en 1493. Le bronze destiné à la fonte fut employé pour des canons en 1494, puis le modèle fut détruit par des soldats français en 1499.
Le cheval visible à Milan est-il celui de Léonard ?
Non. C’est une interprétation monumentale de Nina Akamu, inaugurée en 1999 et inspirée des dessins de Léonard. Elle rend perceptible l’échelle du projet perdu.
Pourquoi le cheval de Budapest est-il attribué à Léonard ?
Sa pose et sa conception dérivent étroitement des recherches équestres de Léonard, et les analyses soutiennent une date ancienne. Mais elles ne permettent pas de déterminer qui a modelé ou fondu l’objet.
La Vierge à l’Enfant riant est-elle de Léonard ?
L’attribution au jeune Léonard a été défendue en 2019 par Francesco Caglioti. Elle repose sur le style, les drapés et le contexte de Verrocchio, mais ne constitue pas un consensus définitif.
Léonard a-t-il participé aux bronzes de Rustici ?
Les sources et les analyses stylistiques rendent probable une aide ou des conseils lors de la conception. L’œuvre reste toutefois attribuée à Giovan Francesco Rustici.
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