VIENNE 1917–1918 · DERNIER KLIMT · PORTRAIT INACHEVÉ

Johanna Staude

Cheveux courts, yeux d’un bleu froid, boa noir et blouse éclatante : Klimt saisit une femme moderne sans l’enfermer dans le portrait mondain. La bouche et certaines zones du vêtement laissent encore voir le travail en cours.

70 × 50un cadrage serré à mi-corps
1917–18les derniers mois de Klimt
1963achat direct auprès du modèle
Portrait entier de Johanna Staude par Gustav Klimt, 1917-1918
Gustav Klimt, Johanna Staude, 1917–1918, huile sur toile inachevée, 70 × 50 cm, Belvedere, Vienne, inv. 5551. Image du tableau entier, domaine public.
RÉPONSE COURTE

Pourquoi Johanna Staude est-elle un portrait capital du dernier Klimt ?

Parce que le visage reste précis et individuel alors que la blouse devient presque une peinture abstraite. Le bleu, le blanc, le noir et le fond orangé ne décrivent plus seulement un vêtement ou une pièce : ils construisent une présence moderne, directe, débarrassée de l’or cérémoniel.

L’œuvre est restée inachevée à la mort de Klimt, en février 1918. Pourtant, « inachevé » ne signifie pas informe. Le regard, la coiffure, le boa et la structure colorée sont déjà pleinement décidés. Ce qui demeure ouvert permet même de voir comment Klimt avançait d’une zone à l’autre.

Photographie réelle du Portrait de Johanna Staude exposé dans son cadre
Le portrait photographié lors d’une exposition au California Palace of the Legion of Honor. Cette vue réelle révèle sa petite échelle et la force du cadrage. Photo Daderot, domaine public.
UN MODÈLE HORS DU PORTRAIT MONDAIN

Qui était Johanna Staude ?

Johanna Widlicka naît à Vienne le 16 février 1883 dans une famille liée aux arts. Les annuaires viennois la présentent comme professeure de langues. Plus tard, elle est également enregistrée comme peintre, bien qu’aucune œuvre personnelle ne soit aujourd’hui connue.

Elle n’appartient pas au cercle des grandes commanditaires fortunées que Klimt représente en robes somptueuses. Une lettre adressée en 1930 au sculpteur Anton Hanak qualifie le peintre disparu d’« ami merveilleux, confident compréhensif et éducateur ». Cette proximité rend plausible l’hypothèse d’un portrait amical ou d’un cadeau plutôt que d’une commande commerciale classique.

Johanna fournit une présence très différente de celle d’Adèle Bloch-Bauer ou de Fritza Riedler. La coupe courte, le regard frontal et le cadrage resserré évoquent moins une image de rang social qu’une personnalité habituée aux milieux artistiques de Vienne.

Prudence documentaire : le lien personnel avec Klimt est établi, mais les conditions exactes de naissance du tableau restent inconnues. Le qualifier de cadeau est une hypothèse, non une certitude.
LA BLOUSE « BLÄTTER »

Le col bleu est en réalité tout un système de feuilles

Ce que l’on retient comme un col bleu appartient à une blouse entière, dont le motif vient de la Wiener Werkstätte.

Détail du col bleu et de la blouse à feuilles dans Johanna Staude de Klimt
Vue rapprochée du visage, du boa et de la blouse. Le motif textile « Blätter » a été dessiné par Martha Alber pour la Wiener Werkstätte. Domaine public.
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Le bleu dominant

Le bleu turquoise n’est pas un simple fond de tissu. Il répond directement aux yeux et rend le portrait plus froid, plus net et plus moderne.

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Les feuilles blanches

Les formes claires avancent et reculent comme des écailles. Klimt reproduit le dessin textile sans le transformer en grille mécanique.

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Les accents rouges

De petites touches chaudes traversent la blouse. Elles font le lien entre le vêtement, les lèvres et le fond orange.

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Le boa noir

La masse sombre sépare le visage du vêtement et donne à la tête une sorte de socle souple, presque théâtral.

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Le fond orange

Le contraste complémentaire renforce le bleu. L’espace ne recule presque pas : la couleur pousse le modèle vers le spectateur.

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La coupe courte

La coiffure dégage le front et les joues. Elle participe autant que le textile à l’image d’une femme urbaine des années 1910.

Portrait de Johanna Staude en haute définition montrant les zones inachevées
Une autre reproduction haute définition permet de suivre les réserves, les passages minces et les limites encore ouvertes du vêtement. Domaine public.
LIRE L’INACHÈVEMENT

Qu’est-ce qui n’est pas terminé ?

La bouche est souvent désignée comme la preuve la plus visible de l’inachèvement. Pourtant, le chercheur Franz Smola rappelle que la peinture tardive de Klimt laisse volontairement des zones de toile ouvertes et que les lèvres ne paraissent pas forcément plus « incomplètes » que d’autres passages.

Le vêtement fournit un indice plus solide. Certaines feuilles sont posées avec précision, d’autres restent sommaires, et la transition entre blouse, boa et fond n’a pas partout reçu le même degré de finition. Le fond orangé est décidé, mais il aurait encore pu accueillir d’autres motifs, notamment asiatiques, comme dans plusieurs portraits tardifs.

Le tableau montre ainsi deux vitesses. Klimt fixe d’abord le visage et l’expression, puis fait grandir l’environnement coloré autour. La mort du peintre interrompt ce mouvement avant que toutes les zones n’atteignent un état équivalent.

L’anecdote de la bouche : on raconte que Johanna demanda pourquoi ses lèvres n’étaient pas terminées et que Klimt répondit : « Parce qu’alors vous ne reviendriez plus dans mon atelier. » La recherche récente n’a pas retrouvé cette phrase dans la documentation de Christian M. Nebehay, pourtant citée comme source. Il faut donc la lire comme une tradition séduisante, non comme une parole authentifiée.
UNE COMPOSITION DÉJÀ TRÈS CONSTRUITE

Six décisions prouvent que l’œuvre n’est pas une simple ébauche

La finition matérielle reste partielle, mais les grandes relations visuelles sont fermement établies.

01

Cadrage

Le buste est coupé près des bras. La proximité rend le visage immédiatement présent.

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Triangle

Cheveux, épaules et boa composent une base sombre qui stabilise la tête.

03

Complémentaires

Bleu de la blouse et orange du fond produisent le contraste principal.

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Répétitions

Bleu des yeux, du col et du textile relie visage et vêtement.

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Frontalité

Le regard fixe empêche le motif de transformer Johanna en simple mannequin.

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Respiration

Les passages moins couverts laissent vibrer la toile et accélèrent la touche.

FELDMÜHLGASSE 11

Le dernier atelier de Klimt

Johanna pose dans le contexte des dernières années de Klimt, alors que la guerre, l’inflation et une nouvelle génération artistique transforment Vienne.

Photographie de Peter Altenberg en 1914
Peter Altenberg en 1914. Johanna Staude s’occupa de son foyer en 1918–1919. Photographie de Franz Löwy, domaine public.
CAFÉS, ÉCRIVAINS ET AMITIÉS

Johanna n’était pas seulement « le modèle de Klimt »

En 1918–1919, elle prend en charge le foyer de Peter Altenberg, écrivain emblématique des cafés viennois. Cette activité la place au contact direct d’un milieu où littérature, architecture, mode, musique et arts plastiques se répondent.

Un dessin préparatoire de Klimt conservé dans une collection privée porte d’ailleurs une dédicace de Peter Altenberg datée du 21 février 1918, quelques jours après la mort du peintre. Johanna possédait aussi plusieurs autres dessins de Klimt, ce qui confirme une relation durable avec son cercle.

Les registres montrent également des voyages vers New York dans les années 1920 et au début des années 1930. La maîtrise des langues, la mobilité et le goût vestimentaire contribuent à l’image d’une femme active, loin du rôle passif de « muse » que les récits anciens attribuent trop facilement aux modèles.

AVANT ET APRÈS L’OR

Comparer Fritza Riedler et Amalie Zuckerkandl

Les trois œuvres conservées au Belvedere rendent visible l’évolution du portrait chez Klimt, de la construction cérémonielle à la touche tardive interrompue.

Portrait de Fritza Riedler par Gustav Klimt, 1906
Fritza Riedler, 1906. Le fauteuil, la robe et la mosaïque encadrent une figure mondaine avec une rigueur presque architecturale. Domaine public.
Portrait inachevé d’Amalie Zuckerkandl par Gustav Klimt, 1917-1918
Amalie Zuckerkandl, 1917–1918. Le visage est avancé, tandis que le corps demeure largement à l’état de dessin et de première couche. Domaine public.

Johanna se situe entre ces deux pôles. Elle est beaucoup plus construite qu’Amalie Zuckerkandl, mais moins close et cérémonielle que Fritza Riedler. La couleur ne sert plus à signifier le luxe : elle devient une énergie indépendante.

DU MODÈLE AU MUSÉE

Johanna a conservé son portrait pendant quarante-cinq ans

Cette continuité est exceptionnelle. Le tableau n’est pas passé immédiatement par le marché ou par une succession de collectionneurs : il est resté chez la personne représentée.

En 1928, Johanna dépose le portrait et deux dessins de Klimt au Belvedere pour une durée non précisée. En 1962, l’œuvre est prêtée à l’exposition du centenaire de Klimt. Le musée l’achète l’année suivante directement à Johanna, alors âgée de quatre-vingts ans.

Le prix de 155 000 schillings autrichiens est versé en mensualités, selon un dispositif proche d’une rente viagère. Le dernier paiement intervient en avril 1965. Johanna meurt à Vienne le 2 juillet 1967.

1917–1918Klimt peint Johanna dans son dernier atelier viennois.
1928Staude dépose le tableau et deux dessins au Belvedere.
1962Le portrait figure dans l’exposition du centenaire de Klimt.
1963Le Belvedere achète l’œuvre directement à son modèle.
5551Numéro d’inventaire actuel dans la collection du musée.
BELVEDERE SUPÉRIEUR · VIENNE

Où voir Johanna Staude aujourd’hui ?

Le portrait appartient au Belvedere, qui conserve vingt-quatre peintures à l’huile de Klimt selon son dossier institutionnel de 2026. L’œuvre fait partie du parcours consacré à la modernité viennoise au Belvedere supérieur.

Le musée permet de suivre l’évolution des portraits depuis Sonja Knips et Fritza Riedler jusqu’à Johanna Staude et Amalie Zuckerkandl. Cette proximité est précieuse : elle montre que l’inachèvement de 1918 ne supprime ni la précision du visage ni la puissance du motif.

Un accrochage pouvant changer, consultez la page officielle de la collection Klimt avant votre visite. Sur place, regardez surtout la différence entre l’œil bleu très formulé, le contour souple de la bouche et les feuilles encore ouvertes de la blouse.

Photographie réelle du Belvedere supérieur à Vienne
Le Belvedere supérieur à Vienne. Photo Bwag, licence CC BY 3.0 AT.
REPRODUIRE UN INACHEVÉ

Sept détails à préserver

Le principal piège consiste à « corriger » l’œuvre en fermant toutes les zones. Une bonne reproduction doit conserver les différences de densité.

01

Le cadrage entier

Le haut de la coiffure, les épaules et la limite basse du buste ne doivent pas être coupés.

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Le bleu turquoise

Il doit rester lumineux sans devenir électrique ni vert uniforme.

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Le fond orange

Sa chaleur renforce les yeux et la blouse : un beige neutre détruirait l’équilibre.

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Le boa mat

Le noir contient des rythmes et des bords souples, pas une masse plate et bouchée.

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Les réserves

Les passages moins couverts doivent rester visibles pour restituer l’état interrompu.

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Le visage précis

La peau exige des transitions plus fines que les feuilles et le fond.

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La bouche ouverte

Il ne faut ni la durcir par un contour trop net ni la rendre artificiellement floue.

QUESTIONS FRÉQUENTES

Johanna Staude en 12 réponses

Qui était Johanna Staude ?

Johanna Staude, née Widlicka à Vienne en 1883, fut professeure de langues, proche des milieux artistiques viennois et modèle de Gustav Klimt.

Quand Klimt a-t-il peint son portrait ?

Le tableau est daté de 1917–1918, pendant les derniers mois de la vie de Klimt.

Pourquoi le portrait est-il inachevé ?

Klimt meurt le 6 février 1918 avant d’avoir uniformisé toutes les zones du vêtement et peut-être développé davantage le fond.

La bouche est-elle vraiment inachevée ?

Elle est souvent décrite ainsi, mais la recherche récente rappelle que Klimt laissait volontairement des réserves dans sa peinture tardive. Le vêtement montre plus clairement les étapes interrompues.

Que répondit Klimt à propos de la bouche ?

Une anecdote lui attribue la phrase « Parce qu’alors vous ne reviendriez plus dans mon atelier ». Sa source documentaire n’a toutefois pas été retrouvée : elle n’est donc pas authentifiée.

Qu’est-ce que le motif « Blätter » ?

C’est un dessin de feuilles créé par Martha Alber pour la Wiener Werkstätte et utilisé pour le tissu de la blouse portée par Johanna.

Le Belvedere possède-t-il la blouse originale ?

Le musée possède une blouse confectionnée dans le même tissu et datant de la même époque, mais on ne sait pas s’il s’agit exactement du vêtement porté pendant les séances.

Johanna Staude était-elle une riche commanditaire ?

Non. Elle travaillait notamment comme professeure de langues. Le portrait a peut-être été peint dans un cadre amical plutôt que comme commande mondaine.

Quel lien avait-elle avec Peter Altenberg ?

Elle s’occupa de son foyer en 1918–1919 et évolua ainsi dans le milieu littéraire des cafés viennois.

Quelles sont les dimensions du tableau ?

L’huile sur toile mesure 70 cm de haut sur 50 cm de large.

Comment le tableau est-il entré au Belvedere ?

Johanna Staude le vend directement au musée en 1963. Le paiement de 155 000 schillings est échelonné en mensualités.

Où voir Johanna Staude aujourd’hui ?

Le portrait appartient au Belvedere à Vienne, numéro d’inventaire 5551. Vérifiez l’accrochage sur le site du musée avant votre visite.

SOURCES INSTITUTIONNELLES

Ce que l’on peut vérifier

Les informations biographiques, textiles, matérielles et de provenance reposent principalement sur les recherches du Belvedere et de la Gustav Klimt Database.

Belvedere Research Journal · Franz SmolaÉtude de référence de 2023 sur Johanna Staude, sa biographie, l’anecdote de la bouche, le tissu et l’acquisition de 1963.
Belvedere · Klimt’s Portrait of Johanna StaudePrésentation illustrée du tableau, du tissu « Blätter », du fond orange et de la blouse conservée.
Gustav Klimt Database · The Final YearsPortraits tardifs, œuvres inachevées, rapport de Johanna à Klimt et hypothèse d’un cadeau.
Albertina · Étude pour Johanna StaudeNotice d’un dessin préparatoire conservé à Vienne.
Belvedere · Collection KlimtPrésentation institutionnelle de la collection et place de Johanna Staude dans l’évolution du portrait.
Gustav Klimt Database · Atelier de FeldmühlgasseHistoire du dernier atelier et contexte des œuvres de 1917–1918.
UNE PRÉSENCE PLUS FORTE QUE L’INACHÈVEMENT

Le bleu fait entrer Johanna dans le présent

Ni robe d’apparat ni décor d’or : un visage, un regard, une coupe courte et un textile industriellement moderne suffisent. L’œuvre interrompue ne ferme pas l’identité de Johanna ; elle la laisse vibrer.

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