Vienne 1900 · Mode · Portrait

Les robes dans les portraits de Klimt

Mode réformée, tissus et Wiener Werkstätte : comment la robe cesse d’être un accessoire pour devenir l’architecture même du portrait.

Portrait entier d’Emilie Flöge par Gustav Klimt, robe ornée bleue et verte
Période étudiée1898–1918
Figure centraleEmilie Flöge
SalonSchwestern Flöge
AteliersWiener Werkstätte
Idée cléLe vêtement devient surface
La réponse courte

Chez Klimt, la robe est un second portrait

Dans les grands portraits féminins de Gustav Klimt, le vêtement ne sert pas seulement à dater une mode ou à signaler la richesse. Il construit la silhouette, transforme le corps en rythme et relie le modèle au décor.

Le visage et les mains restent souvent naturalistes, tandis que la robe se couvre de carrés, d’yeux, de fleurs, de spirales et de mosaïques. Ce contraste permet à Klimt de conserver la ressemblance individuelle tout en faisant basculer le portrait vers l’ornement et l’abstraction.

Cette peinture dialogue avec la culture matérielle de la Vienne moderne : le mouvement du vêtement réformé, le salon de couture dirigé par Emilie Flöge, les étoffes et objets de la Wiener Werkstätte, le goût pour les arts japonais et les textiles extra-européens.

I · Libérer la silhouette

La mode réformée avant la légende

À la fin du XIXe siècle, plusieurs réformateurs et réformatrices contestent le corset serré et les structures qui contraignent le corps féminin. Le Reformkleid privilégie une ligne plus ample, tombant depuis les épaules, avec davantage de liberté de mouvement.

Silhouette

Une ligne moins corsetée

La robe réformée déplace l’attention de la taille étranglée vers le mouvement général du corps. Elle peut être droite, fluide ou enveloppante, sans être uniforme.

Identité

Un choix culturel

Porter une telle robe peut signaler une proximité avec les milieux artistiques, la réforme de la vie quotidienne et une certaine conception de la « femme nouvelle ».

Prudence

Pas une invention solitaire

Emilie Flöge ne crée pas seule le mouvement européen de réforme vestimentaire. Elle en devient une interprète majeure à Vienne, avec son propre vocabulaire textile.

Photographie historique de Gustav Klimt et Emilie Flöge à l’Attersee en 1909
Photographie historique : Gustav Klimt et Emilie Flöge à l’Attersee, 1909. Les vêtements amples visibles dans les photographies de villégiature appartiennent à une culture vécue, pas seulement peinte.
II · Emilie Flöge, créatrice et entrepreneuse

Le salon Schwestern Flöge

Le 1er juillet 1904, Emilie, Pauline et Helene Flöge ouvrent leur maison de couture à la Casa Piccola, Mariahilfer Straße, à Vienne.

Emilie dirige le versant artistique et vestimentaire de l’entreprise. Le salon devient une adresse recherchée par une clientèle cultivée et fortunée, souvent proche de Klimt : Sonja Knips, Hermine Gallia ou Eugenia Primavesi appartiennent à ces réseaux où couture, collection et mécénat se rencontrent.

L’aménagement de Josef Hoffmann et Koloman Moser, exécuté dans l’orbite de la Wiener Werkstätte, fait du lieu un ensemble cohérent : mobilier, vitrines, fauteuils, tissus et présentation commerciale participent d’une même modernité.

Le succès du salon ne repose cependant pas uniquement sur des robes radicales. Les sœurs Flöge suivent aussi la couture parisienne et répondent aux attentes de clientes mondaines. L’avant-garde et le commerce coexistent.

Ce que les sources permettent d’affirmer

Création réelle ou robe inventée par la peinture ?

Relations documentées

Emilie Flöge dirige bien un salon de couture moderne. La maison coopère avec la Wiener Werkstätte. Mäda Primavesi se souvient d’une robe spécialement réalisée par le salon à la suggestion de Klimt. Les portraits montrent par ailleurs des clientes et mécènes appartenant aux mêmes réseaux.

Raccourcis à éviter

Le portrait d’Emilie de 1902–1903 précède l’ouverture du salon en 1904. Toutes les robes de Klimt ne sont pas des Reformkleider. Enfin, l’ornement peint peut être une composition autonome plutôt que la copie exacte d’un textile existant.

III · Galerie commentée

Huit robes, huit manières de construire une présence

Regardées ensemble, ces œuvres racontent le passage du portrait mondain encore atmosphérique à une peinture où la personne, le vêtement et le fond forment presque une seule surface.

IV · Gros plans

Lire la robe d’Emilie de haut en bas

Le tableau entier impressionne par sa verticalité. Les détails révèlent toutefois que Klimt ne répète pas un motif : il change d’échelle, de densité et de rythme à mesure que l’œil descend.

Visage et col

La précision du visage protège l’identité d’Emilie tandis que le col commence déjà à aplatir le volume.

Épaule

Les ornements ne suivent pas docilement l’anatomie. Ils créent leur propre logique de surface.

Corps textile

Le buste devient une colonne de signes où la couture réelle se confond avec l’invention du peintre.

Ourlet et sol

Les limites s’effacent : la robe descend dans le fond et remplace la perspective par une continuité décorative.

V · Wiener Werkstätte

Du tissu à l’œuvre d’art totale

Fondée en 1903, la Wiener Werkstätte cherche à réunir art, artisanat et vie quotidienne. Son univers comprend mobilier, métal, verre, bijoux, imprimés, textiles et, à partir de 1911, un département de mode.

Le salon Flöge coopère avec ce réseau avant même l’ouverture du département de mode. Les clientes peuvent y rencontrer vêtements, bijoux et accessoires dans un intérieur conçu comme un ensemble. Cette logique du Gesamtkunstwerk aide à comprendre les portraits de Klimt : la personne n’est pas isolée de son cadre matériel.

Chez Klimt, un motif peut passer visuellement de la robe au fond, du bijou à la feuille d’or, du fauteuil au cadre. Le portrait devient l’équivalent peint d’un intérieur entièrement conçu.

Guide de lecture

Comment reconnaître les fonctions de la robe ?

Fonction Ce qu’il faut regarder Exemple Effet produit
Volume Plis, traîne, manches, ampleur Sonja Knips La robe occupe l’espace comme un nuage lumineux.
Silhouette Ligne verticale, taille effacée Emilie Flöge Le corps devient colonne et affirme une identité moderne.
Surface Motifs répétés, aplats, signes Adèle Bloch-Bauer I La robe fusionne avec le fond et l’or.
Statut social Bijoux, étoffes précieuses, commande Hermine Gallia Le vêtement situe le modèle dans la bourgeoisie viennoise.
Réseau artistique Attribution documentée, salon, créateur Mäda Primavesi La couture et la peinture participent d’un même projet.
Rythme Contraste entre robe et décor Friederike Maria Beer La figure avance comme un collage vivant.
Chronologie

De la robe blanche au champ de motifs

1898

Sonja Knips

La robe claire devient déjà une masse picturale autonome dans un portrait encore atmosphérique.

1902–03

Emilie Flöge

Klimt fait du vêtement un réseau ornemental qui prépare ses grands portraits dorés.

1903

Wiener Werkstätte

Josef Hoffmann, Koloman Moser et Fritz Waerndorfer fondent l’entreprise artistique.

1904

Schwestern Flöge

Les trois sœurs ouvrent leur salon à la Casa Piccola, aménagé dans le langage de la modernité viennoise.

1906–07

Fritza et Adèle

Le portrait atteint une fusion spectaculaire entre ressemblance, robe, géométrie et matière précieuse.

1911

Mode Wiener Werkstätte

L’atelier ouvre son propre département consacré au vêtement.

1912–16

Couleur tardive

Mäda, Adèle II et Friederike Beer montrent des vêtements confrontés à des fonds floraux et asiatiques.

1917–18

Dernières œuvres

La Dame à l’éventail et les portraits inachevés portent la fusion textile jusqu’à la saturation colorée.

Questions fréquentes

Comprendre la mode chez Klimt

Emilie Flöge a-t-elle créé toutes les robes peintes par Klimt ?

Non. Elle dirigeait un important salon de couture et appartenait au même réseau de clientes et de mécènes, mais chaque robe doit être étudiée séparément. Certaines attributions sont documentées ; d’autres restent des rapprochements.

Qu’est-ce qu’une robe réformée ?

Il s’agit d’un vêtement lié aux mouvements européens de réforme vestimentaire, généralement moins contraignant que la robe fortement corsetée. Sa ligne ample favorise le mouvement et peut porter une valeur culturelle ou émancipatrice.

Le portrait d’Emilie Flöge montre-t-il une vraie robe ?

Le tableau représente une robe ample, mais Klimt transforme sa surface avec une liberté considérable. L’œuvre est un document majeur sur une silhouette moderne, pas nécessairement un patron fidèle permettant de reconstruire exactement le vêtement.

Quel était le rôle de la Wiener Werkstätte ?

Fondée en 1903, elle réunissait artistes, architectes et artisans autour d’un art de la vie quotidienne. Elle produisait notamment mobilier, bijoux, objets et textiles, puis ouvrit un département de mode en 1911.

Quelle robe est directement liée au salon Flöge ?

Le cas de Mäda Primavesi est particulièrement bien documenté : la jeune modèle se souvient d’essayages au salon et d’une robe blanche fleurie préparée pour le portrait à la suggestion de Klimt.

Pourquoi les robes semblent-elles plates dans les portraits de Klimt ?

Klimt oppose souvent le modelé réaliste du visage et des mains à une robe traitée comme une surface de motifs. Cette tension entre présence humaine et ornement est l’une de ses grandes innovations.

Les motifs peints correspondent-ils aux tissus de la Wiener Werkstätte ?

Ils partagent parfois un vocabulaire de géométrie, de répétition et de couleur, mais une ressemblance visuelle ne suffit pas pour identifier un tissu précis. Klimt combine observation, stylisation et invention.

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