Les Trois Croix : états, matière noire et lumière
En 1653, Rembrandt grave la Crucifixion presque entièrement à la pointe sèche. Quelques années plus tard, il ne se contente pas de restaurer la plaque usée : il détruit une partie de sa première composition et la recrée dans une tempête de hachures.

Les états montrent une image qui change de sens
Un « état » est une version imprimée après une modification volontaire de la plaque. Dans les trois premiers états des Trois Croix, la composition reste globalement stable : le Christ est baigné par une ouverture de lumière, le centurion s’agenouille, la foule se déploie autour des trois suppliciés. Les différences concernent d’abord quelques ombres, des renforts de lignes, puis la signature et la date.
Le quatrième état est une refonte. La pointe sèche s’étant usée après plusieurs dizaines d’impressions, Rembrandt gratte, polit et redessine de vastes zones. Il supprime ou déplace des figures, ajoute des cavaliers et couvre le ciel de longues tailles verticales. La clarté n’ouvre plus largement la scène : elle lutte contre une obscurité qui menace d’engloutir jusqu’aux larrons.
Le cinquième état est posthume. L’imprimeur amstellodamois Frans Carelse, devenu propriétaire de la plaque, ajoute son adresse et tire quelques impressions. Compter cinq états ne signifie donc pas que Rembrandt a personnellement conçu cinq compositions successives : quatre appartiennent à sa vie, le dernier documente l’histoire ultérieure de la matrice.
La pointe déplace le cuivre et crée une barbe qui retient l’encre, source des noirs veloutés.
Nombre d’impressions estimé pour les trois premiers états avant l’usure importante de la plaque.
Support coûteux de plusieurs premières épreuves, plus chaud et moins absorbant que le papier.
Notation muséale signifiant quatrième état sur les cinq états répertoriés.
État, épreuve, encrage : trois notions à ne pas confondre
La plaque
Une matrice de cuivre reçoit les traits creusés directement par la pointe et renforcés au burin.
L’état
Il change seulement lorsque l’artiste ou un propriétaire ultérieur modifie physiquement la matrice.
L’épreuve
Chaque feuille obtenue sous la presse est une impression particulière de cette même plaque.
L’essuyage
L’encre laissée en surface peut voiler une zone ou produire un ton sans créer un nouvel état.
Le support
Papier blanc, papier ancien ou parchemin modifient chaleur et netteté, mais pas le dessin de la plaque.
Deux épreuves du même état peuvent donc paraître étonnamment différentes. Rembrandt essuie sélectivement la plaque, conserve parfois une pellicule d’encre dans les ombres et choisit un support qui retient plus ou moins la matière. À l’inverse, une minuscule ligne ajoutée au bord droit suffit à définir un nouvel état, même si elle échappe au premier regard.

Une lumière qui organise le récit
Le Christ domine l’axe central, entre les deux larrons. Les lignes rayonnantes qui descendent du ciel isolent son corps, tandis que les angles supérieurs et les bords se densifient. La lumière n’est pas un éclairage réaliste homogène : elle hiérarchise les protagonistes et traduit visuellement l’événement sacré.
À droite, la Vierge s’effondre parmi les disciples. À gauche, soldats et cavaliers forment une masse plus ferme. Au centre, le centurion se met à genoux devant la croix. L’espace encore relativement ouvert permet de suivre plusieurs réactions : effroi, foi, curiosité, douleur ou retrait. Un personnage prostré face contre terre accentue la profondeur.
Le premier état est déjà une composition complète. Il ne s’agit pas d’une épreuve inachevée attendant des détails essentiels. Les corrections du deuxième état restent infimes : quelques hachures supplémentaires à l’extrême droite. Le processus devient spectaculaire seulement plus tard.
Cinq états, de l’équilibre à la nuit
| État | Date | Modification principale | Ce qui change pour le regard |
|---|---|---|---|
| I | 1653 | Composition complète, avant signature et date ; plusieurs épreuves sur parchemin. | Lumière ample, groupes nombreux et lisibles. |
| II | 1653 | Quelques ombres et hachures renforcées au bord droit. | Différence discrète, surtout utile au classement des épreuves. |
| III | 1653 | Ombres consolidées ; signature et date « Rembrandt f. 1653 » ajoutées. | Aboutissement de la première conception. |
| IV | vers 1660 | Vastes zones grattées et redessinées ; cavaliers nouveaux ; ciel barré de lignes verticales. | La scène devient plus sombre, abrupte et concentrée sur le Christ souffrant. |
| V | après 1669 | Adresse de Frans Carelse ajoutée à la plaque. | État posthume : changement éditorial plutôt que nouvelle invention de Rembrandt. |
L’achèvement de la première vision
Le troisième état porte la signature et la date. Les ombres sont renforcées sans bouleverser la distribution. Le Christ reste suspendu dans une lumière presque blanche ; les deux larrons, la foule et les chevaux conservent leur autonomie. Le sol central agit comme une scène où les réactions humaines se déploient.
Cette relative clarté ne signifie pas sérénité. Les pointes des lances dressent une forêt autour du crucifié, les cavaliers ferment l’espace et les disciples soutiennent difficilement Marie. Mais le récit reste accessible. Le spectateur peut parcourir les groupes, identifier le centurion converti et revenir au corps central.
Les impressions du troisième état ne sont pas identiques. Un essuyage plus propre donne des blancs francs ; un ton de plaque conservé ajoute un voile. La qualité du tirage dépend aussi de l’état de la barbe métallique, qui s’écrase progressivement sous la presse.

Trois foyers humains sous les croix



Rembrandt ne construit pas un spectacle ordonné en frise. Les figures se chevauchent, certaines ne sont que des silhouettes, d’autres reçoivent une attention aiguë. Cette inégalité de finition guide le regard : il reconnaît d’abord les gestes et les masses, puis découvre les visages. La pointe sèche autorise ce passage entre apparition et disparition.

Pourquoi les noirs s’usent-ils si vite ?
La pointe sèche ne retire pas proprement le métal comme le ferait un burin. Elle le repousse sur les côtés du sillon et forme une petite crête irrégulière, la « barbe ». À l’impression, cette barbe accroche beaucoup d’encre. Les lignes deviennent épaisses, veloutées et légèrement floues — exactement le type de noir que Rembrandt recherche.
Mais le passage sous la presse écrase progressivement ce relief fragile. Les premières épreuves possèdent donc souvent une richesse que les suivantes perdent. Après environ quarante impressions réparties sur les trois premiers états, selon l’estimation donnée par le Cleveland Museum of Art, la plaque ne pouvait plus fournir la même profondeur.
Rembrandt aurait pu simplement retracer les lignes. Il choisit une solution plus ambitieuse : effacer, gratter et redessiner. L’usure technique devient le moteur d’une nouvelle interprétation. Le quatrième état n’est pas une réparation invisible ; il montre la violence même de la transformation.
Le ciel se ferme, l’image bascule
Vers 1660, Rembrandt recouvre les côtés de longues tailles presque verticales. Il enlève des personnages, en ajoute d’autres et redessine les chevaux. Les traces de la première version restent parfois visibles sous le réseau nouveau, comme des fantômes enfermés dans le cuivre.
Le Christ demeure le point clair, mais son visage est modifié : la bouche s’ouvre, les yeux sont à demi clos. Le Metropolitan Museum y lit un déplacement du moment narratif. Les premiers états insistent sur la conversion du centurion après la mort ; le quatrième concentre l’attention sur l’ultime cri d’abandon du Christ.
Cette interprétation s’appuie sur les changements visibles, mais elle ne doit pas être transformée en titre donné par Rembrandt. L’artiste n’a pas laissé de texte expliquant chaque reprise. Ce qui est certain, c’est que la lumière s’est rétrécie et que le monde autour du supplicié devient instable.

Chevaux, silhouettes et ombre active



Le noir n’est pas un fond uniforme. Il traverse les figures, masque des jambes, laisse émerger un visage, puis redevient surface. La scène gagne moins en profondeur illusionniste qu’en intensité matérielle. Le spectateur voit simultanément la Crucifixion et l’énergie des outils dans le cuivre.
Entre le troisième et le quatrième état, Rembrandt ne fait pas seulement tomber la nuit : il transforme la plaque usée en mémoire visible d’une image détruite puis recommencée.
Le support et l’essuyage deviennent une seconde palette
Parchemin
Moins absorbant que le papier, il garde davantage d’encre en surface. Les contours s’adoucissent, les noirs paraissent riches et la teinte chaude de la peau animale colore la lumière. Le premier état du Met mesure 38,1 × 43,8 cm pour la plaque et est imprimé sur ce support coûteux.
Papier et ton de plaque
Sur papier vergé, une épreuve proprement essuyée offre des blancs plus nets. Si Rembrandt laisse une pellicule d’encre sur les zones non gravées, le fond se voile. Ces choix peuvent modifier profondément l’atmosphère sans qu’aucune ligne de la matrice change.
La photographie numérique tend à égaliser ces écarts. Une feuille plus jaune peut sembler simplement vieillie ; un ton de plaque peut être pris pour une hachure. Pour comparer correctement deux épreuves, il faut regarder les mêmes détails de dessin — position d’une figure, présence d’une ligne, forme d’un cheval — avant de conclure à un changement d’état.
Ce que les estampes prouvent — et ce qu’elles suggèrent
| Question | Fait établi | Lecture prudente |
|---|---|---|
| Nombre d’états | Cinq sont répertoriés ; le cinquième porte l’adresse posthume de Frans Carelse. | Parler de « cinq versions de Rembrandt » masque que le dernier état n’est pas son invention. |
| Technique | Pointe sèche dominante, avec recours au burin ; les barbes s’usent sous la presse. | Le terme courant « eau-forte » est générique ici et ne décrit pas exactement la méthode principale. |
| Quatrième état | La plaque est largement grattée, polie et redessinée ; de nombreux personnages changent. | Y voir une crise spirituelle personnelle de Rembrandt n’est pas démontré par les archives. |
| Lumière | Les premiers états ouvrent une zone claire plus vaste ; les états tardifs assombrissent les côtés. | La lumière peut être lue comme grâce, révélation ou dernier refuge, sans clé unique documentée. |
| Moment biblique | Le visage du Christ, le centurion et la distribution des figures sont modifiés. | Le Met propose un passage de la conversion du centurion au cri d’abandon du Christ. |
| Aspect d’une épreuve | Encrage, essuyage et support produisent des variations visibles. | Une épreuve plus sombre n’appartient pas automatiquement à un état plus tardif. |
Comparer deux états en cinq minutes
1. Vérifier la plaque
Comparez les contours fixes avant la couleur du papier ou la force générale des noirs.
2. Chercher le centurion
Sa posture agenouillée dans les premiers états devient un repère majeur de la refonte tardive.
3. Examiner les chevaux
À gauche du Christ, montures et cavaliers changent de position au quatrième état.
4. Suivre la lumière
Mesurez l’ouverture claire autour du Christ et observez jusqu’où les lignes verticales descendent.
5. Séparer ligne et ton
Une ligne appartient à la plaque ; un voile souple peut provenir de l’encre laissée lors de l’essuyage.
Des feuilles dispersées entre plusieurs cabinets d’estampes
Le Metropolitan Museum conserve notamment un premier état sur parchemin, un troisième état et un quatrième état. Le Rijksmuseum possède plusieurs épreuves, dont un quatrième état catalogué IV/V et une impression sur parchemin. La National Gallery of Art, le British Museum, le Cleveland Museum of Art et le Philadelphia Museum of Art conservent également des états importants.
Les estampes sont sensibles à la lumière et ne restent généralement pas exposées en permanence. Les pages d’œuvre indiquent souvent « non visible » ou réservent la consultation aux cabinets d’arts graphiques. Avant une visite, vérifiez l’accrochage ou les conditions de rendez-vous.
La comparaison directe demeure irremplaçable : la barbe de la pointe sèche, le brillant de l’encre et la texture du support se perdent partiellement à l’écran. Si une institution présente deux états ensemble, placez-vous d’abord assez loin pour comparer la masse lumineuse, puis rapprochez-vous des chevaux, du centurion et du visage du Christ.

Explorer l’œuvre gravé et peint de Rembrandt
Aucun produit exact des Trois Croix n’est actuellement proposé dans la boutique. Le lien commercial reste donc volontairement limité à la collection générale de l’artiste, sans présenter une peinture voisine comme l’équivalent de cette estampe.
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Quand Rembrandt a-t-il créé Les Trois Croix ?
Les trois premiers états datent de 1653. Le quatrième est généralement situé vers 1660 ; le cinquième est posthume.
Combien d’états connaît-on ?
Cinq états sont catalogués, mais seuls les quatre premiers ont été réalisés du vivant de Rembrandt.
Qu’est-ce qu’un état en gravure ?
C’est une version correspondant à une modification physique de la plaque. Un changement d’encrage ou de papier ne suffit pas à créer un nouvel état.
Quelle technique Rembrandt utilise-t-il ?
Principalement la pointe sèche, complétée au burin. Le terme générique « eau-forte » est souvent employé, mais l’image n’est pas principalement construite par morsure acide.
Pourquoi le quatrième état est-il beaucoup plus sombre ?
Rembrandt a gratté et redessiné de larges zones, puis ajouté de longues hachures verticales qui obscurcissent les côtés de la scène.
Pourquoi la pointe sèche s’use-t-elle vite ?
La barbe de cuivre qui retient l’encre est écrasée progressivement par la pression de la presse, ce qui affaiblit les noirs veloutés.
Les impressions sur parchemin sont-elles un autre état ?
Non. Le parchemin change la chaleur, la netteté et la manière dont l’encre reste en surface, mais l’état dépend uniquement de la plaque.
Où peut-on voir Les Trois Croix ?
Notamment au Met, au Rijksmuseum, à la National Gallery of Art, au British Museum, à Cleveland et à Philadelphie, selon les rotations d’œuvres sur papier.
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Références muséales
- Rijksmuseum — The Three Crosses, quatrième état IV/V, RP-P-OB-618
- Rijksmuseum — The Three Crosses, impression sur parchemin
- Metropolitan Museum of Art — premier état sur parchemin, 41.1.31
- Metropolitan Museum of Art — troisième état, 41.1.32
- Metropolitan Museum of Art — quatrième état, vers 1660
- Cleveland Museum of Art — quatrième état, technique et usure de la plaque
- Philadelphia Museum of Art — refonte du quatrième état
- British Museum — cinquième état posthume et adresse de Frans Carelse
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