Tokyo · Musée national de l’Art occidental · attribution discutée

Vermeer à Tokyo : Sainte Praxède et le débat sur son attribution

Une jeune femme en robe rose recueille le sang d’un martyr. La toile porte la date de 1655 et le nom « Meer » — mais le musée japonais choisit encore la formule prudente « attribué à Johannes Vermeer ».

Réponse immédiate. Sainte Praxède est aujourd’hui exposée à Tokyo comme une œuvre attribuée à Vermeer, non comme un original unanimement accepté. Les pigments, la signature et la proximité avec les premières peintures de Delft soutiennent l’attribution ; la dépendance presque littérale à un modèle florentin, le caractère atypique de l’exécution et une provenance tardive entretiennent le doute.
Sainte Praxède, tableau attribué à Johannes Vermeer, vue intégrale
Sainte Praxède, 1655, huile sur toile, 101,6 × 82,6 cm. Kufu Company Inc., déposée au Musée national de l’Art occidental, Tokyo.
1655Date portée sur la toile
101,6 × 82,6 cmDimensions
« Meer 1655 »Inscription en bas à gauche
DEP.2014-0001Numéro au musée de Tokyo

Le statut exact

À Tokyo, mais pas propriété du musée

Le Musée national de l’Art occidental, installé dans le parc d’Ueno à Tokyo, indique que la peinture est un dépôt de Kufu Company Inc. Elle ne fait donc pas partie des œuvres dont l’État japonais est propriétaire.

La notice, mise à jour le 9 juin 2026, la donne comme « Johannes Vermeer (attributed to) » et la signale actuellement exposée dans la collection permanente. Cette formulation compte : un cartel de musée n’est pas un verdict immuable, mais il résume le niveau de certitude que l’institution accepte d’afficher aujourd’hui.

Si l’attribution était pleinement admise, la toile constituerait la première œuvre datée connue de Vermeer. En 1655, le peintre n’a que vingt-deux ou vingt-trois ans. Il s’est marié deux ans plus tôt avec Catharina Bolnes et vit au contact d’un milieu catholique, contexte cohérent avec un grand sujet religieux. Pourtant, la cohérence historique ne suffit pas à identifier une main.

La bonne formulation
On peut écrire « attribuée à Vermeer », « acceptée par plusieurs spécialistes » ou « incluse comme Vermeer au Rijksmuseum en 2023 ». On ne devrait pas écrire que l’attribution est définitivement prouvée.

Lire l’image

Une scène de dévotion, pas encore le Vermeer des intérieurs

La composition est monumentale, frontale et dramatique. Rien ici des chambres silencieuses, des cartes murales ou des fenêtres à gauche qui rendront Vermeer célèbre.

01

L’éponge et le vase

Selon la tradition hagiographique, Praxède recueille avec une éponge le sang de chrétiens martyrisés. Le filet rouge relie ses mains au vase, axe narratif de la composition.

02

Le crucifix

Le petit crucifix doré serre le geste contre le corps. Il ne se trouve pas dans le modèle de Ficherelli généralement cité : son ajout donne à la copie une accentuation dévotionnelle.

03

Le rose et le bleu

La masse rose du vêtement se détache sur un ciel bleu clair. Cette opposition organise la visibilité de la figure davantage qu’une lumière optique à la manière des œuvres mûres.

Détail du visage incliné de Sainte Praxède
Le visage incliné adoucit la violence de l’épisode : le regard ne cherche ni le martyr ni le spectateur.
Détail des mains, de l’éponge et du crucifix de Sainte Praxède
Les mains réunissent l’éponge sanglante et le crucifix : action et foi sont condensées dans un même nœud visuel.

Copier pour apprendre

Le modèle florentin de Felice Ficherelli

La toile de Tokyo reprend de très près une Sainte Praxède peinte par le Florentin Felice Ficherelli, surnommé « il Riposo », vers 1640–1645 et conservée en collection privée à Ferrare.

Le rapport est si étroit qu’il ne s’agit pas seulement d’une influence : attitudes, draperies, vase et décor dérivent du prototype italien. Pour les défenseurs de Vermeer, cette dépendance peut correspondre à un exercice de jeunesse, à une commande catholique ou à une manière d’étudier la peinture italienne sans voyager. Pour les sceptiques, elle rend plausible une copie produite par un autre artiste, italien ou néerlandais.

Aucun document connu ne raconte comment Vermeer aurait vu le modèle. Le tableau de Ficherelli semble être resté en Italie ; une copie, un dessin ou un relais commercial a pu circuler, mais ce chemin visuel reste hypothétique.

Détail de l’architecture et du ciel bleu dans Sainte Praxède
L’architecture latérale et le bleu du ciel appartiennent à la grammaire italienne de l’image. Ils ne doivent pas être confondus avec les intérieurs delftois plus tardifs.

Chronologie critique

Comment l’attribution a changé

1655

Une date peinte

L’inscription « Meer 1655 » se trouve en bas à gauche. Si elle est contemporaine de l’exécution et désigne bien Johannes Vermeer de Delft, l’œuvre devient son plus ancien tableau daté.

1943

Première provenance publiée sur la notice actuelle

Le musée commence la provenance avec Erna et Jacob Reder à New York. L’histoire antérieure de la toile n’est donc pas documentée par cette chaîne publique.

1969

Présentée comme Ficherelli au Metropolitan Museum

Dans l’exposition Florentine Baroque Art from American Collections, elle est illustrée comme une œuvre de Ficherelli. La même année, Michael Kitson discute déjà le nom de Vermeer.

1984–1986

Le basculement vers Vermeer

Elle est exposée comme Vermeer à New York en 1984. Arthur K. Wheelock Jr. développe en 1986 un dossier favorable, fondé sur la signature, le contexte de jeunesse et des comparaisons techniques.

1995–2001

Accrochages prestigieux, réserves persistantes

L’exposition Vermeer de Washington et La Haye la présente comme Vermeer en 1995–1996. Walter Liedtke la juge ensuite non autographe et le catalogue du Metropolitan Museum de 2001 la considère probablement florentine.

2014

Analyses au Rijksmuseum et vente à Londres

Christie’s annonce des résultats techniques favorables et vend la toile le 8 juillet. Elle est acquise par Kufu Company Inc., puis déposée au musée de Tokyo.

2023

Incluse dans la grande exposition du Rijksmuseum

Le tableau figure sous le numéro 2 dans l’exposition Vermeer d’Amsterdam. Cette inclusion marque une adhésion curatoriale forte, sans effacer les opinions divergentes publiées auparavant.

2026

Toujours « attribuée à » à Tokyo

La notice du Musée national de l’Art occidental conserve sa réserve et signale l’œuvre exposée en collection permanente au 9 juin 2026.

Revers du tableau Sainte Praxède avec anciennes étiquettes de collection
Le revers et ses anciennes étiquettes rappellent qu’une attribution s’étudie aussi comme une histoire matérielle : châssis, marques, restaurations et provenance.

Science et connoisseurship

Ce que les analyses prouvent — et ce qu’elles ne prouvent pas

Observation Ce qu’elle soutient Limite de l’interprétation
La signature et la date paraissent intégrées à la couche picturale. Elles ne ressemblent pas à un ajout moderne évident destiné à fabriquer un Vermeer. Une inscription ancienne n’identifie pas automatiquement son auteur ; sa lecture et sa portée restent à interpréter.
Les matériaux correspondent à une pratique néerlandaise du XVIIe siècle. Le tableau n’est probablement pas une simple production florentine exécutée avec un ensemble matériel strictement italien. Plusieurs peintres travaillant aux Pays-Bas pouvaient employer les mêmes familles de pigments.
Le blanc de plomb a montré une correspondance très précise avec celui de Diane et ses compagnes. Les deux œuvres ont pu utiliser un pigment issu du même approvisionnement, indice remarquable pour un milieu de production commun. Un lot de pigment peut être partagé, vendu ou circuler. La chimie rapproche des objets ; elle ne signe pas seule le geste d’un peintre.
La composition copie Ficherelli mais ajoute notamment un crucifix. La copie n’est pas entièrement mécanique : l’auteur a adapté le sens dévotionnel de l’image. L’invention d’un détail ne permet pas d’attribuer le tableau à Vermeer plutôt qu’à un autre copiste.
Détail du vase recevant le sang des martyrs dans Sainte Praxède
Le vase, très construit, oppose reflets métalliques, or des anses et gris froids.
Détail des plis roses et rouges de la robe de Sainte Praxède
La robe forme une vaste architecture de plis. Sa matière et ses transitions nourrissent les comparaisons stylistiques.

Faits et interprétations

Séparer ce qui est établi de ce qui reste discuté

Faits documentés Interprétations raisonnables Questions ouvertes
La toile mesure 101,6 × 82,6 cm, porte « Meer 1655 » et se trouve en dépôt à Tokyo. Elle a pu être exécutée dans l’environnement néerlandais de Vermeer. Qui a matériellement peint chaque passage ?
Elle dépend étroitement d’une composition de Ficherelli. Un jeune Vermeer aurait pu copier un modèle italien pour apprendre ou répondre à une commande. Par quel intermédiaire la composition est-elle arrivée à Delft ?
Le musée emploie « attribué à » ; le Rijksmuseum l’a incluse comme Vermeer en 2023. Le consensus s’est renforcé sans devenir universel. De nouvelles comparaisons d’imagerie ou de stratigraphie modifieront-elles encore le catalogue ?
Détail du martyr étendu à l’arrière-plan de Sainte Praxède
Le martyr décapité n’est pas un motif décoratif : il explique la goutte rouge qui tombe de l’éponge et donne au recueillement sa gravité.

Regarder comme un historien de l’art

Une méthode d’observation en six étapes

1

Commencer par la silhouette

Repérez le triangle formé par la tête, les mains et le vase. Il guide l’œil avant toute lecture iconographique.

2

Suivre la couleur rouge

Partez de la robe, trouvez l’éponge puis la goutte et enfin la blessure du martyr : la couleur construit le récit.

3

Comparer les matières

Opposez le tissu lourd, les manches blanches, la peau, le métal du vase et le bois doré du crucifix.

4

Examiner les ajouts

Le crucifix distingue la version de Tokyo du prototype florentin connu. Demandez-vous comment cet ajout modifie le sens.

5

Oublier un instant le nom

Regardez l’œuvre sans chercher à reconnaître le Vermeer mûr. Une attribution ne se réduit pas à une impression de ressemblance.

6

Revenir au cartel exact

Notez le propriétaire, la mention « attribué à », la date de mise à jour et le numéro d’inventaire : ces mots cadrent la certitude.

Détail du bord inférieur gauche et de la matière picturale de Sainte Praxède
Au bord inférieur, la peinture devient objet : limite de la toile, empâtements, usure et anciennes interventions doivent être distingués de l’image elle-même.

Où voir l’œuvre ?

Musée national de l’Art occidental, Ueno

La notice officielle signale actuellement Sainte Praxède exposée dans la collection permanente. Un prêt pouvant être déplacé, vérifiez la notice le jour de votre visite.

Adresse
7-7 Ueno-koen, Taito-ku, Tokyo 110-0007, Japon
Horaires généraux
9 h 30–17 h 30 ; vendredi et samedi jusqu’à 20 h. Dernière admission 30 minutes avant la fermeture.
Fermeture
Le lundi et du 28 décembre au 1er janvier, avec adaptations lors des jours fériés et fermetures exceptionnelles.
Tarif de la collection permanente
500 yens pour un adulte ; gratuit pour les moins de 18 ans, les lycéens et les visiteurs de plus de 65 ans, selon les conditions officielles.
Statut de l’œuvre
Dépôt de Kufu Company Inc. — numéro DEP.2014-0001.

Prolonger la rencontre

Une reproduction fidèle, avec l’attribution correctement nommée

La boutique propose bien une reproduction correspondant à la toile de Tokyo. Sa fiche conserve la mention « attribuée à Johannes Vermeer » : elle ne transforme ni la version de Ficherelli ni une copie d’atelier en original certain.

Sainte Praxède attribuée à Vermeer, détail de la figure et du geste

FAQ

Neuf réponses sur Sainte Praxède

Sainte Praxède est-elle vraiment de Vermeer ?

L’attribution est sérieusement défendue et le Rijksmuseum l’a incluse comme Vermeer en 2023, mais le musée de Tokyo conserve la formule « attribuée à Johannes Vermeer ». Il n’existe donc pas d’unanimité absolue.

Pourquoi le tableau se trouve-t-il à Tokyo ?

Kufu Company Inc. l’a acquis après la vente Christie’s du 8 juillet 2014 et l’a déposé au Musée national de l’Art occidental. Il s’agit d’un prêt, non d’un achat du musée.

Est-ce le premier Vermeer connu ?

S’il est autographe, sa date de 1655 en ferait la première œuvre datée conservée de Vermeer. Certaines compositions religieuses pourraient être proches, mais leur ordre exact reste débattu.

Que signifie l’inscription « Meer 1655 » ?

Elle associe le nom « Meer » à l’année 1655. Les analyses rapportées par Christie’s n’ont pas trouvé de raison de la considérer comme un ajout tardif, mais son authenticité matérielle ne suffit pas à identifier sans discussion Johannes Vermeer de Delft.

Qui est Felice Ficherelli ?

C’est un peintre florentin du XVIIe siècle, surnommé « il Riposo ». La toile de Tokyo reprend très étroitement sa composition de Sainte Praxède, conservée en collection privée à Ferrare.

Vermeer est-il allé en Italie ?

Aucun voyage italien de Vermeer n’est documenté. La composition de Ficherelli a pu lui parvenir par une copie ou un intermédiaire, mais cette transmission n’est pas établie.

La chimie du blanc de plomb prouve-t-elle l’auteur ?

Non. La correspondance avec Diane et ses compagnes est un indice matériel puissant pour un approvisionnement proche. Un pigment peut toutefois être partagé entre plusieurs peintres ou ateliers.

Le tableau est-il exposé actuellement ?

Oui selon la notice du Musée national de l’Art occidental mise à jour le 9 juin 2026. Comme il s’agit d’un dépôt, il est prudent de vérifier la notice avant de se déplacer.

La boutique vend-elle la bonne œuvre ?

Oui. La fiche active correspond à la version de Tokyo, porte la date de 1655 et emploie explicitement « attribuée à Johannes Vermeer ». Elle n’est pas présentée comme le prototype de Ficherelli.

Sources principales

Notices et recherches institutionnelles

  1. Musée national de l’Art occidental — notice officielle de Saint Praxedis : attribution, dimensions, inscription, propriétaire, provenance et historique des expositions.
  2. Musée national de l’Art occidental — informations de visite : adresse, horaires et tarifs actualisés.
  3. Christie’s — catalogue de la vente du 8 juillet 2014 : dossier d’attribution et synthèse des analyses conduites au Rijksmuseum.
  4. Rijksmuseum — bilan de l’exposition Vermeer 2023 : statut du prêt et programme de recherches complémentaires.
  5. Rijksmuseum — Vermeer Technical Studies : méthodes d’imagerie et d’analyse non invasive employées dans le programme scientifique.

Consultation des notices : août 2026. Les attributions et les accrochages peuvent évoluer ; la formulation de l’article reflète le statut institutionnel actuellement publié.

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