Vienne 1900 · Société · Sécession

Rose von Rosthorn-Friedmann

Un portrait entre industrie et modernité : robe noire, bijoux, puissance sociale et liberté d’une alpiniste que Klimt transforme en apparition violette.

Portrait entier de Rose von Rosthorn-Friedmann par Gustav Klimt
ArtisteGustav Klimt
Date1900–1901
Dimensions140 × 80 cm
LocalisationCollection privée
L’essentiel

Une dame en noir qui refuse l’immobilité

Peint en 1900–1901, le Portrait de Rose von Rosthorn-Friedmann est l’un des premiers grands portraits féminins de Gustav Klimt par lesquels l’artiste s’impose auprès de la haute bourgeoisie viennoise.

Rose est issue d’une dynastie industrielle d’origine anglaise implantée dans la sidérurgie autrichienne. En 1886, elle épouse l’industriel Louis Philipp Friedmann. Mais la définir uniquement par sa famille et son mariage serait trompeur : elle est aussi une alpiniste reconnue, familière des grands sommets, et une personnalité estimée dans les cercles de la modernité littéraire et artistique.

Klimt condense ces dimensions sans les illustrer littéralement. Il ne peint ni usine ni montagne. Il construit une présence : corps torsadé, bras appuyé, robe noire scintillante et bijoux qui semblent capter l’électricité du fond violet.

Vue complète du portrait de Rose von Rosthorn-Friedmann
Gustav Klimt, Portrait de Rose von Rosthorn-Friedmann, 1900–1901, huile sur toile, 140 × 80 cm, collection privée. L’œuvre est montrée intégralement, sans recadrage.
La modèle

Rose, industrielle par naissance, moderne par choix

Née en 1864, Rose appartient à la famille Rosthorn, une dynastie d’entrepreneurs et de sidérurgistes d’origine anglaise installée dans l’espace habsbourgeois. Ce milieu lui donne une position sociale privilégiée, mais aussi un rapport concret à la modernisation économique : mines, métal, réseaux industriels et capitaux structurent le monde dont elle est issue.

Son second mari, Louis Philipp Friedmann, est lui aussi industriel. Le couple reçoit des écrivains et des artistes et fréquente Arthur Schnitzler ainsi que Hugo von Hofmannsthal. Cette sociabilité n’est pas un simple décor mondain : elle constitue l’un des réseaux par lesquels la Sécession viennoise trouve ses commanditaires, ses défenseurs et ses lieux de conversation. Ce rôle est approfondi dans notre dossier consacré aux mécènes de Gustav Klimt.

Pendant la Première Guerre mondiale, Rose travaille comme infirmière dans un hôpital militaire viennois. Elle contracte le typhus et meurt en janvier 1919, à cinquante-quatre ans. Le portrait de Klimt précède cette histoire de près de deux décennies, mais son intensité rétrospective tient aussi à cette vie qui ne se résume jamais à la pose.

Le tableau transforme les signes du rang social en énergie visuelle : la perle devient lumière, le noir devient profondeur, le violet devient atmosphère.
Regarder de près

Visage, bras et robe noire

Trois zones suffisent à comprendre comment Klimt associe précision psychologique, tension corporelle et dissolution décorative.

Le visage

Le profil n’est pas figé. Le menton légèrement relevé et le regard décalé donnent à Rose une attention dirigée hors du cadre. La peau claire contraste avec la chevelure et le fond.

Le bras appuyé

Le coude sert de pivot à toute la composition. Klimt a longuement étudié cette posture. Les bracelets ponctuent l’avant-bras et renforcent sa courbe au lieu de n’être que des signes de richesse.

La robe scintillante

Le noir n’est jamais uniforme. Paillettes, reflets et touches colorées font vibrer la surface. Le vêtement devient presque un champ nocturne avant même la période dorée.

La pose

Un corps construit par la torsion

Rose est représentée debout, mais son buste pivote fortement. Un bras s’appuie tandis que la ligne des épaules et celle du bassin refusent l’alignement frontal.

Ce dispositif produit un paradoxe. La silhouette est élégante et contrôlée, mais elle semble prête à se déplacer. Là où un portrait officiel aurait stabilisé le rang social, Klimt installe une tension. La robe organise la verticale ; le bras et la fourrure introduisent des diagonales ; le visage échappe au spectateur.

Les études préparatoires montrent que cette attitude n’est pas un instant saisi par hasard. Klimt expérimente plusieurs positions, en particulier la main appuyée et la flexion du bras, jusqu’à obtenir une construction capable de rester naturelle tout en devenant emblématique.

Industrie et mécénat

Ce que signifie « modernité » en 1901

Le portrait appartient à une ville où l’avant-garde artistique et la puissance économique ne sont pas des mondes séparés. Les familles industrielles financent, collectionnent, commandent et rendent visibles de nouveaux langages.

Origine

La dynastie Rosthorn

La famille de Rose participe à l’histoire de la métallurgie et de l’industrialisation autrichiennes. Son statut vient d’un capital produit par les transformations matérielles du XIXe siècle.

Alliance

Louis Friedmann

Son mariage avec un industriel et alpiniste réunit fortune, mobilité et sociabilité culturelle. Le couple se trouve au croisement de plusieurs réseaux de la Vienne moderne.

Image

Commander Klimt

Choisir Klimt n’est pas neutre. Autour de 1900, le peintre est célèbre mais controversé. Le portrait affirme donc autant une position esthétique qu’une position sociale, comme le montrent aussi les reproductions du Portrait de Sonja Knips et du Portrait d’Adèle Bloch-Bauer I.

Thurwieserspitze et sommets du massif de l’Ortles
Une pionnière de l’alpinisme

La dame en noir connaissait les parois

Rose compte parmi les alpinistes autrichiennes importantes de son époque. Elle commence jeune sur les montagnes proches de Vienne, s’attaque à la face orientale du Watzmann et gravit avec son mari plusieurs sommets de quatre mille mètres.

En 1888, elle atteint la Thurwieserspitze avec un guide, dans le massif de l’Ortles. Ces ascensions exigent endurance, technique et décision à une époque où la pratique féminine de la montagne se heurte encore à de nombreux préjugés.

Cette biographie modifie notre regard sur le tableau. Le bras appuyé n’est plus seulement une pose sophistiquée : il peut aussi être lu comme le signe d’un corps entraîné, habitué à l’effort et à la maîtrise du mouvement.

Le cercle Friedmann

Industrie, littérature et conversations viennoises

Arthur Schnitzler, Louis Friedmann et Richard Tausenau vers 1885

Louis Friedmann et Arthur Schnitzler

Cette photographie de jeunesse documente les liens de Louis Friedmann avec Arthur Schnitzler. Plus tard, la maison de Rose et Louis appartient à cette géographie sociale où se rencontrent industrie, littérature et art.

Étude de Klimt pour le portrait de Rose von Rosthorn-Friedmann

La pose avant le tableau

Dans ses études, Klimt cherche moins les traits du visage que l’architecture générale du corps vêtu : direction des bras, appui, rotation et retombée de la robe. Le portrait se construit d’abord comme un rythme.

Un écho troublant

Rose et les Nixes

Nixes ou Poissons d’argent de Gustav Klimt

Du portrait social à la créature aquatique

Les spécialistes rapprochent le visage de Rose de celui de la nixe visible au premier plan dans Nixes (Poissons d’argent), peint vers 1902–1903. Ludwig Hevesi avait déjà relevé cette ressemblance.

Le rapprochement n’implique pas que Rose « soit » la nixe au sens d’un portrait caché. Il révèle plutôt la circulation d’un type de visage dans l’imaginaire de Klimt : profil clair, chevelure sombre, regard latéral, apparition dans une matière nocturne.

Dans le portrait, la société impose robe, bijoux et maintien. Dans les Nixes, le corps se libère de ces codes et glisse vers le monde symboliste. Le même visage relie ainsi deux registres de l’œuvre.

Mars 1901

Le portrait à la Sécession

La dixième exposition de la Sécession réunit les nouvelles œuvres de Klimt dans un espace conçu par Kolo Moser. Rose y est présentée avec d’autres tableaux décisifs, dont Médecine, des paysages de l’Attersee et le portrait de Serena Lederer.

Vue de la dixième exposition de la Sécession en 1901

Une exposition historique

La photographie publiée dans Die Kunst für Alle montre la présentation de 1901. Les œuvres sont isolées dans des structures qui donnent à chacune une forte autonomie visuelle.

Façade actuelle du bâtiment de la Sécession viennoise

Le bâtiment aujourd’hui

La coupole de feuilles dorées reste l’un des emblèmes de Vienne. Le portrait de Rose n’y est pas exposé aujourd’hui, mais c’est ici qu’il entra dans l’histoire publique de Klimt.

Analyse chromatique

Noir, violet, peau et métal

Noir

Une matière active

La robe absorbe la lumière puis la relâche par petites touches. Elle ne forme jamais une masse morte.

Violet

Un fond atmosphérique

Le violet enveloppe l’épaule et le bras, réduit la profondeur et transforme l’espace en halo.

Chair

Le point de netteté

Visage, cou et bras conservent le modelé le plus précis. Ils maintiennent la présence individuelle au milieu des effets.

Métal

Des éclats structurants

Or des bracelets, perles et paillettes scandent la composition. La parure devient vocabulaire pictural.

Chronologie

Les dates à retenir

1864

Naissance de Rose

Elle naît dans la famille Rosthorn, dynastie industrielle active dans la métallurgie.

Années 1880

Premières ascensions

Rose se fait connaître dans les Alpes et poursuit avec Louis Friedmann une pratique exigeante de l’alpinisme.

1886

Mariage

Elle épouse en secondes noces l’industriel et alpiniste Louis Philipp Friedmann.

1900–01

Le portrait

Klimt met au point la pose grâce à de nombreuses études du bras et du corps.

Mars 1901

La Sécession

Le tableau est exposé à Vienne lors de la dixième exposition de la Sécession.

1992

Dernière présentation documentée

Selon la Gustav Klimt Database, il s’agit de sa dernière apparition publique connue avant son retour dans une collection privée.

Explorer Klimt

Du portrait mondain à la surface moderne

Retrouvez les portraits féminins, les œuvres symbolistes et les compositions de la Sécession dans les collections Alpha Reproduction.

Questions fréquentes

Comprendre Rose von Rosthorn-Friedmann

Qui était Rose von Rosthorn-Friedmann ?

Née en 1864 dans une famille d’industriels de la métallurgie, Rose fut une personnalité de la société viennoise, une alpiniste reconnue et l’épouse de l’industriel Louis Philipp Friedmann.

Quand Klimt a-t-il peint son portrait ?

Le tableau est daté de 1900–1901 et fut montré dès mars 1901 à la dixième exposition de la Sécession viennoise.

Où se trouve l’œuvre aujourd’hui ?

Elle appartient à une collection privée. Sa dernière exposition publique documentée remonte à 1992.

Quelles sont les dimensions du tableau ?

L’huile sur toile mesure 140 cm de haut sur 80 cm de large.

Pourquoi Rose est-elle habillée en noir ?

La robe noire correspond à une tenue de soirée élégante, probablement ornée de paillettes. Klimt l’utilise pour créer une surface profonde et scintillante plutôt qu’un simple aplat sombre.

Rose était-elle réellement alpiniste ?

Oui. Les sources la comptent parmi les alpinistes autrichiennes importantes de son époque. Elle gravit plusieurs sommets majeurs et pratiqua la haute montagne avec Louis Friedmann.

Quel est le lien entre le portrait et l’industrie ?

Rose vient de la dynastie sidérurgique Rosthorn et épouse un industriel. La commande illustre la rencontre entre fortunes industrielles et avant-garde artistique dans la Vienne de 1900.

Pourquoi rapprocher Rose des Nixes de Klimt ?

Les spécialistes, après Ludwig Hevesi, ont remarqué la forte ressemblance entre son visage et celui d’une nixe du tableau Poissons d’argent. Ce rapprochement éclaire la circulation des physionomies entre portraits et œuvres symbolistes.

Sources vérifiées

Pour aller plus loin

Les affirmations incertaines ont été écartées. En particulier, l’article distingue les ascensions bien documentées de Rose des formulations variables concernant les « premières » féminines.

0 commentaire

Laisser un commentaire

Veuillez noter que les commentaires doivent être approuvés avant leur publication.