Enquête d’atelier · Renaissance

La Joconde nue ou Monna Vanna

À Chantilly, un grand dessin piqué reprend le sourire, la pose et les mains de la Joconde, mais transforme le portrait en figure idéale dénudée. Est-ce un dessin de Léonard, une invention dirigée par lui ou le brillant carton d’un collaborateur ?

Enquête d’attribution autour du carton de la Joconde nue ou Monna Vanna
Un dessin fait pour être utiliséPapier, pierre noire, rehauts blancs et contours piqués : l’objet livre des indices matériels avant même toute question de style.
1514–1516Datation proposée
72,4 × 54 cmDimensions du carton
2017Étude au C2RMF
AtelierPrécision du catalogue

La Joconde nue, appelée aussi Monna Vanna, est conservée au musée Condé, au château de Chantilly, sous le numéro DE 32. Sur un papier brun de grand format, une figure assise tourne son buste vers le spectateur. Les mains se croisent au premier plan, les cheveux encadrent un visage souriant et le cadrage reprend immédiatement la mémoire de la Joconde du Louvre.

Mais cet objet n’est pas une peinture et ne se présente pas comme une étude improvisée. C’est un carton de report : un dessin à l’échelle destiné à transmettre une composition vers un panneau peint. Ses contours ont été piqués. En faisant passer de la poudre à travers ces perforations — la technique du spolvero — l’atelier pouvait reproduire les lignes principales sur un nouveau support.

L’étude menée au C2RMF en 2017 a confirmé cette fonction. Le musée Condé précise aujourd’hui que le carton a servi de poncif pour des tableaux produits dans l’atelier de Léonard. Cette fonction matérielle est le point le plus sûr du dossier. La question plus délicate est celle de la main : qui a conçu, tracé, repris et achevé cette feuille ?

Lire l’objet avant le nom

Quatre indices matériels racontent la vie du carton

Chaque détail répond à une fonction d’atelier. Il faut donc résister à l’idée romantique du dessin autonome signé par un génie solitaire.

Vue intégrale du carton de la Joconde nue conservé à Chantilly
01

Un grand papier assemblé

Le format de 72,4 × 54 cm est proche de celui d’un panneau de portrait. L’échelle n’est pas celle d’un petit croquis : elle correspond à un outil de mise en place conçu pour transférer la composition.

Détail du visage et des rehauts du carton de la Joconde nue
02

Pierre noire, charbon et lumière

Le modelé se construit par des noirs doux et des rehauts de blanc de plomb. Le visage reçoit un fini plus subtil que certaines zones du corps, différence qui nourrit l’hypothèse d’interventions successives.

Détail des mains et de la surface du carton de la Joconde nue
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Des contours réellement piqués

Les perforations ne sont pas décoratives. Elles prouvent qu’une partie des lignes a servi au report. Le carton a donc circulé dans une chaîne de fabrication collective et a probablement produit plusieurs images peintes.

La Joconde du Louvre comparée à la Joconde nue de Chantilly
04

Une formule reprise, pas un simple double

La parenté touche la pose, le cadrage, les mains et la frontalité du regard. Mais la Joconde nue remplace paysage, vêtements et identité sociale par une figure idéale proche de Vénus.

Deux Jocondes ?

Même mémoire visuelle, statut différent

Comparaison en regard de la Joconde et de la Joconde nue

Ce qui rapproche — et ce qui sépare

  • PoseFigure à mi-corps, bras repliés et regard tourné vers le spectateur.
  • DimensionsLargeur presque identique : 54 cm à Chantilly, 53,4 cm au Louvre.
  • FonctionLe tableau du Louvre est un portrait sur peuplier ; la feuille de Chantilly est un instrument de report.
  • IdentitéLisa Gherardini est solidement documentée pour la Joconde. La figure nue relève plutôt d’une beauté idéale.
  • AttributionLe tableau est de Léonard. Le carton appartient assurément à son orbite, mais le partage des mains reste discuté.

Dossier d’attribution interactif

Ce qui est établi, probable ou encore ouvert

Filtrez les huit arguments. Une attribution sérieuse ne repose jamais sur un seul « air de famille » : elle combine matériaux, technique, chronologie, provenance et qualité du dessin.

8 arguments affichés.

Surface et contours du carton de la Joconde nueÉtabli

1. C’est un carton de report

Les contours piqués et l’analyse de laboratoire démontrent une utilisation par poncif. L’œuvre n’est donc ni une simple copie tardive ni une feuille d’amateur isolée.

Limite : la fonction ne suffit pas à identifier la personne qui a tenu le fusain.
Carton de Chantilly utilisé dans l’atelier de LéonardÉtabli

2. Il a servi à des peintures d’atelier

Le musée Condé relie matériellement le carton à des tableaux créés dans l’atelier de Léonard. L’objet est une matrice dans une famille de versions, pas un cul-de-sac graphique.

Ce lien établit le contexte de production plus sûrement qu’une signature absente.
Proportions rapprochées de la Joconde et de la Joconde nueIndice fort

3. La composition dépend de Léonard

Le système des mains, la rotation du buste et la relation au spectateur reprennent une invention léonardienne très reconnaissable. Les dimensions voisines renforcent ce rapprochement.

Parenté de conception ne signifie pas automatiquement exécution entièrement autographe.
Modelé du visage de Monna VannaIndice fort

4. Le visage atteint une qualité remarquable

Les transitions, le sourire retenu et l’unité atmosphérique du visage ont souvent été invoqués en faveur d’une intervention du maître, au moins dans les reprises.

Le corps paraît plus inégal : le carton peut conserver plusieurs campagnes ou plusieurs mains.
Version peinte issue de la famille de la Gioconda nudaIndice fort

5. Une image célèbre dès le XVIe siècle

Plusieurs versions peintes anciennes témoignent de la diffusion rapide du motif. L’inventaire de Salaì mentionne une « Joconde nue », probablement une peinture de sa main.

L’œuvre inventoriée chez Salaì ne peut pas être identifiée avec certitude au carton de Chantilly.
La Fornarina de Raphaël et le contexte du nu à mi-corpsQuestion ouverte

6. Rome, vers 1513–1516 ?

La datation 1514–1516 et le contexte romain proposé placent l’image parmi les recherches sur le nu à mi-corps et la beauté antique, au voisinage intellectuel de Raphaël.

Le lieu d’exécution est probable, non documenté par une archive contemporaine.
Mona Vanna Nuda de Joos van Cleve, variante de la compositionQuestion ouverte

7. Où est la peinture originale ?

Les versions de Salaì, de Joos van Cleve et d’autres suiveurs suggèrent un prototype prestigieux. Il a pu être perdu, rester inachevé ou n’avoir jamais existé autrement que comme carton partagé.

Aucune peinture survivante ne fait aujourd’hui l’unanimité comme original de Léonard.
La Dame au bain de François Clouet et la postérité française du motifQuestion ouverte

8. Portrait réel ou Vénus idéale ?

Malgré le nom de Joconde, le Louvre juge peu probable d’y voir un autre portrait de Lisa Gherardini. Le motif se rapproche davantage d’une Vénus humanisée, ensuite féconde dans l’art français.

Les titres historiques peuvent conserver une comparaison formelle sans garantir l’identité du modèle.

Une famille d’images

Le carton ne prouve pas un tableau unique : il révèle un atelier

Le motif voyage, change de matière et s’adapte à d’autres cultures visuelles. Ces œuvres ne sont pas interchangeables : elles montrent comment une invention pouvait devenir un répertoire collectif.

Version colorée de Monna Vanna Nuda par Joos van Cleve disponible en reproduction Version colorée disponible

Dans la collection Léonard de Vinci

Monna Vanna Nuda — Joos van Cleve

Cette version peinte met en couleur la formule de la Joconde nue : carnations lumineuses, voile transparent et arrière-plan sombre donnent au modèle une présence très différente du carton de Chantilly.

Attribution préservée : il ne s’agit pas du carton de Léonard colorisé, mais d’une œuvre attribuée à Joos van Cleve, héritière directe de l’invention diffusée par l’atelier.
À partir de 299 €
Mona Vanna Nuda attribuée à Joos van Cleve

Joos van Cleve et le Nord

La pose léonardienne circule au-delà de l’Italie. Chez Joos van Cleve, le motif devient plus frontal, plus coloré et plus précieux.

Version peinte · XVIe siècle
Ancienne version peinte de la Gioconda nuda

Les variantes italiennes

Gestes, voile, paysage ou bijoux varient d’une peinture à l’autre. La persistance de l’ossature confirme le rôle d’une matrice commune.

Atelier et suiveurs · XVIe siècle
La Fornarina de Raphaël

Raphaël : la comparaison romaine

La Fornarina n’est pas une copie, mais elle éclaire le succès contemporain du nu féminin à mi-corps, entre portrait, idéal et présence sensuelle.

Contexte visuel · Rome
La Dame au bain de François Clouet

Clouet : une postérité française

En France, le portrait dénudé se déploie dans une veine de cour plus narrative. La parenté tient au pouvoir ambigu d’une figure qui regarde le spectateur.

Postérité · vers 1571

Chronologie critique

De l’atelier romain au laboratoire

Contexte probable

Léonard séjourne à Rome au service de Julien de Médicis. La feuille est généralement datée de 1514–1516.

Inventaire de Salaì

Une « Joconde nue » apparaît parmi les biens de l’élève, vraisemblablement une peinture.

Achat du duc d’Aumale

Le prince acquiert très cher le carton, alors attribué à Léonard, et le compare à une peinture de Saint-Pétersbourg.

Donation à l’Institut

Le musée Condé reçoit la collection d’Aumale, sous réserve d’usufruit et avec des règles strictes de conservation.

Étude du C2RMF

Imagerie et analyses matérielles réévaluent le papier, les rehauts, le piquage et l’usage du carton.

Exposition à Chantilly

Une exposition monographique replace l’œuvre parmi les copies, les nus de la Renaissance et les pratiques d’atelier.

Verdict, mot par mot

Quelle attribution peut-on écrire aujourd’hui ?

Les différentes formulations ne disent pas la même chose. Le tableau ci-dessous distingue invention, production et exécution.

Formulation Ce qu’elle affirme Évaluation
« De Léonard de Vinci » La totalité essentielle du dessin serait de la main du maître. Possible, mais non démontré
« Atelier de Léonard » L’œuvre a été produite dans son environnement de travail, selon une invention directement liée à lui. Formulation la plus solide
« Léonard et atelier » Le maître aurait conçu ou repris certaines zones, avec une exécution partagée. Hypothèse raisonnable
« Copie tardive » La feuille serait une imitation postérieure sans fonction dans l’atelier. Contredite par le piquage et les analyses
« Portrait de Lisa Gherardini » La figure représenterait la même femme que le tableau du Louvre. Non étayé ; type de Vénus plus probable

Sources et méthode

Les notices à consulter pour aller plus loin

Les conclusions de cet article privilégient les catalogues de musée, l’étude technique et les publications de l’exposition de Chantilly.

Musée Condé · Notice DE 32Fiche de l’œuvre, matériaux, dimensions, datation, provenance et synthèse des analyses.Consulter la notice ↗
Château de Chantilly · La Joconde nuePrésentation de l’exposition de 2019, pratique du carton et contexte de l’atelier.Lire le dossier ↗
Musée du Louvre · La JocondeNotice de référence pour Lisa Gherardini, la chronologie, les dimensions et la distinction avec une Vénus.Voir la notice ↗
Technè · Un vrai carton de reportÉtude technique consacrée à la matérialité et au mode d’emploi de la feuille.Lire l’étude ↗
Catalogue La Joconde nueOuvrage dirigé par Mathieu Deldicque avec des contributions de spécialistes de Léonard et du dessin.Voir le catalogue ↗
AGORHA · INHARéférence bibliographique et auteurs du catalogue scientifique de l’exposition.Consulter la référence ↗

Crédits visuels : carton de Chantilly, photographie Shonagon, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons ; Joos van Cleve, Raphaël et François Clouet, reproductions d’œuvres du domaine public via Wikimedia Commons. Le hero est une illustration éditoriale originale et ne reproduit pas la feuille conservée au musée Condé.

Questions fréquentes

La Joconde nue en six réponses

Des réponses brèves, sans transformer les hypothèses en certitudes.

La Joconde nue est-elle de Léonard de Vinci ?

Elle appartient solidement à son atelier et reprend une invention liée à lui. Une intervention directe de Léonard est possible, notamment dans les zones les plus fines, mais l’exécution entièrement autographe n’est pas démontrée.

Pourquoi l’appelle-t-on Monna Vanna ?

Monna Vanna est un titre d’usage attaché à la famille des « Jocondes nues ». Il rapproche l’image de Monna Lisa par sa pose et son sourire, sans prouver qu’elle représente Lisa Gherardini.

Qu’est-ce qu’un carton de report ?

C’est un dessin grandeur d’exécution utilisé pour transférer une composition. Les contours pouvaient être piqués, puis poudrés afin de déposer les lignes sur le panneau destiné à être peint.

Que montrent les analyses du C2RMF ?

Elles confirment la matérialité du carton, ses rehauts, ses perforations et son emploi comme poncif pour des peintures produites dans l’atelier du maître.

Existe-t-il une peinture originale correspondante ?

Aucune peinture survivante n’est unanimement reconnue comme original de Léonard. Plusieurs versions anciennes témoignent cependant d’un prototype commun et de la diffusion du motif.

Où voir la Joconde nue ?

Le carton appartient au musée Condé du château de Chantilly. Sa fragilité et les règles de conservation peuvent influer sur ses conditions de présentation : il faut vérifier la programmation du musée avant la visite.

Un mystère plus intéressant que la recherche d’une signature

La Joconde nue montre comment une idée de Léonard pouvait être élaborée, transmise et transformée par l’atelier. Le carton de Chantilly vaut moins comme « preuve spectaculaire » que comme document rare sur une création collective en mouvement.

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