Autoportrait de Rembrandt en Zeuxis
Un visage âgé, une bouche entrouverte, un outil de peintre et une forme fantomatique : le célèbre « Rembrandt riant » est souvent interprété comme Zeuxis mourant de rire. Mais le tableau résiste à toute certitude.

Zeuxis est une lecture convaincante, pas un titre certain
Le tableau est aujourd’hui attribué à Rembrandt par le musée qui le conserve. L’incertitude porte surtout sur le personnage qu’il choisit d’incarner et sur l’action représentée. L’hypothèse de Zeuxis relie plusieurs indices : le peintre âgé, les instruments du métier, la bouche ouverte et la silhouette indistincte qui pourrait être celle d’une vieille femme posant devant lui.
Selon une anecdote antique reprise à l’époque moderne, Zeuxis serait mort d’un rire incontrôlable en peignant une vieille femme qui voulait paraître sous les traits de Vénus. Pourtant, le Wallraf-Richartz-Museum maintient la prudence : la forme latérale peut aussi être une sculpture, une image ou un personnage ; Rembrandt peut évoquer Démocrite face à Héraclite, ou le dieu Terminus rappelant la fin de la vie. Le musée pose même la question la plus simple : Rembrandt rit-il réellement ?
Six détails qui nourrissent l’énigme
La bouche ouverte
Elle peut traduire un rire, une parole, une inspiration brusque ou une tension. Une expression visible n’est pas encore une émotion nommée.
Les sourcils levés
Leur asymétrie anime le front et transforme le visage en événement plutôt qu’en pose immobile.
L’appui-main
La longue baguette identifie l’activité du peintre et rapproche l’autoportrait d’un rôle professionnel.
La forme latérale
À gauche, une présence à peine lisible peut être une vieille femme, une effigie, une sculpture ou une image sur un chevalet.
La coiffe claire
Elle accroche la lumière, cadre le visage et rappelle les bonnets de travail visibles dans d’autres autoportraits tardifs.
La matière épaisse
Empâtements et reprises font sentir les plis de la peau sans les convertir en inventaire anatomique minutieux.

Du jeune acteur au vieux peintre énigmatique
Vers 1628, Rembrandt se représente penché en arrière, sourire large, regard accrochant immédiatement le spectateur. Le Getty décrit une image spontanée, peinte par un artiste d’environ vingt-deux ans sur une petite plaque de cuivre. Le gorgerin, le vêtement et l’animation rapprochent cette tête d’une tronie : une étude expressive autant qu’un autoportrait.
À Cologne, la bouche est plus ambiguë et le corps moins expansif. Le rire supposé ne se détache pas de la vieillesse : il creuse les joues, relève les sourcils et met en mouvement une peau que la matière rend presque tactile. Le spectateur moderne peut y projeter joie, défi ou ironie. Aucune de ces émotions ne doit être transformée en diagnostic.
La comparaison révèle surtout une continuité technique. Dans les deux œuvres, Rembrandt utilise son propre visage comme instrument d’observation. Mais le premier rire affirme une virtuosité juvénile ; le second s’insère dans une construction historique où le peintre pourrait jouer un personnage antique.
Pourquoi l’histoire de Zeuxis correspond-elle au tableau ?
Une mort par le rire
Une tradition littéraire raconte que Zeuxis meurt en riant devant le portrait d’une vieille femme.
Van Mander transmet
Le récit antique circule dans la culture artistique néerlandaise grâce au Schilder-boeck.
Rembrandt suggère
Le peintre âgé, ses outils et la forme latérale permettent la lecture en Zeuxis sans la confirmer.
De Gelder explicite
L’ancien élève de Rembrandt peint clairement Zeuxis devant une vieille femme richement vêtue.
Le musée hésite
Le Wallraf conserve plusieurs interprétations et présente l’œuvre comme une énigme ouverte.
Le nom de Zeuxis explique beaucoup de détails ; il ne transforme pourtant pas la silhouette obscure en preuve documentaire.
Arent de Gelder rend visible ce que Rembrandt laisse indécis
En 1685, Arent de Gelder, ancien élève de Rembrandt, se représente en Zeuxis devant une vieille femme. Le Städel Museum identifie explicitement le sujet : la femme pose richement vêtue, tandis que l’artiste se tourne vers nous avec un large sourire. La palette, le chevalet et le modèle organisent une narration immédiatement compréhensible.
Cette œuvre tardive constitue un argument important pour relire le tableau de Cologne. Elle montre que l’anecdote pouvait devenir le sujet d’un autoportrait d’artiste et qu’elle appartenait au milieu rembranesque. Mais elle est postérieure d’environ deux décennies. Elle ne prouve donc pas que Rembrandt avait exactement la même intention ; elle fournit une comparaison iconographique, non une légende d’origine.
La différence de clarté est révélatrice. De Gelder raconte une histoire. Rembrandt condense l’action jusqu’au seuil de l’illisible : un visage, un outil, une présence secondaire et une émotion impossible à fixer.

Zeuxis, Démocrite ou Terminus ?



Démocrite et Héraclite
Une autre lecture voit Rembrandt en Démocrite, philosophe riant de la folie humaine, opposé à Héraclite qui la pleure. La forme latérale serait alors le philosophe mélancolique. L’opposition rire/larmes explique le visage, mais l’identité de la figure reste hypothétique.
Terminus et la fin
La présence obscure a aussi été comprise comme un buste du dieu Terminus, rappelant à l’artiste âgé la limite de la vie. Cette lecture transforme le rire en défi devant la mort, mais dépend d’une identification visuelle fragile.
Qui a peint l’œuvre, et qui Rembrandt représente-t-il ?
| Question | État des connaissances | Formulation fiable | À éviter |
|---|---|---|---|
| Auteur | Le Wallraf-Richartz-Museum et la documentation du Rembrandt Database la cataloguent sous le nom de Rembrandt. | « Autoportrait de Rembrandt ». | Présenter l’œuvre comme une copie d’atelier sans source. |
| Sujet | Zeuxis est une interprétation importante, mais le musée conserve plusieurs lectures. | « Autoportrait dit en Zeuxis » ou « interprété comme Zeuxis ». | « Rembrandt est certainement Zeuxis ». |
| Expression | Bouche ouverte et sourcils levés sont observables ; la nature exacte de l’émotion ne l’est pas. | « Rire supposé » ou « expression animée ». | Déduire un état psychologique ou médical certain. |
| Date | La documentation technique emploie vers 1662–1663 ; certaines pages du Wallraf indiquent vers 1663 ou vers 1668. | Signaler explicitement la fourchette et les catalogages divergents. | Donner une année unique comme unanimement établie. |
| Figure latérale | Sa forme est réelle mais son identité reste indécise. | « Présence ou effigie à gauche ». | L’appeler sans réserve vieille femme, Héraclite ou Terminus. |

Un visage âgé n’est pas une confession automatique
Le tableau de Cologne appartient aux années où Rembrandt multiplie les autoportraits à la matière plus libre. Les rides, les poches sous les yeux et l’asymétrie ne sont pas masquées. Elles deviennent les reliefs sur lesquels la lumière se brise. Cette franchise nourrit naturellement une lecture biographique : on voudrait y voir l’artiste vieillissant rire de la mort, de l’échec ou de lui-même.
Mais les faits personnels ne fournissent pas une traduction directe de chaque touche. L’autoportrait est un objet construit, destiné à être regardé, peut-être vendu et comparé aux images de grands artistes. Le rôle antique, s’il est bien présent, ajoute une médiation supplémentaire : Rembrandt ne livre pas seulement son humeur ; il utilise son visage pour fabriquer une histoire.
L’œuvre de 1658 à la Frick montre la même capacité à monumentaliser un corps vieillissant. À Cologne, l’expression animée remplace la stabilité souveraine, mais l’ambition reste semblable : faire de la présence physique du peintre un sujet digne de l’histoire de l’art.
La peinture fait bouger le visage avant même qu’on le comprenne
Les lumières épaisses ne suivent pas toujours docilement chaque volume. Elles accrochent le front, les joues, le nez, la coiffe et le col par fragments. Des zones plus minces ou plus sombres absorbent les contours. Vu de près, le visage se disperse en traces ; à distance, il retrouve une unité instable.
Cette alternance convient parfaitement à une expression transitoire. Un rire est difficile à figer : dès que la bouche s’ouvre, les joues, les yeux et le front changent ensemble. Rembrandt ne cherche pas la netteté photographique. Il donne suffisamment d’indices pour que le spectateur reconstitue le mouvement.
L’étude technique publiée par le Rembrandt Database rassemble radiographies, photographies et documents de conservation. Elle montre combien l’œuvre doit être lue comme une surface travaillée et modifiée, et non comme une fenêtre transparente sur un instant biographique.

Ce que le tableau établit — et ce qu’il laisse ouvert
Faits établis
L’œuvre est une huile sur toile de 82,5 × 65 cm, inventaire WRM 2526, acquise en 1936 avec la collection Carstanjen. Le musée l’attribue à Rembrandt. Le visage est celui du peintre âgé ; sa bouche est ouverte ; une coiffe claire, un appui-main et une forme latérale sont visibles.
Interprétations
Zeuxis, Démocrite, Terminus, vieille femme, Héraclite et méditation sur la mort sont des propositions iconographiques. Elles peuvent organiser une lecture cohérente, mais aucune ne doit effacer l’ambiguïté que le musée lui-même souligne.

Comment observer l’œuvre sans résoudre trop vite l’énigme
Décrivez la bouche
Notez son ouverture et ses ombres avant de prononcer le mot « rire ».
Suivez les outils
Repérez l’appui-main et demandez-vous si le geste de peindre est actuel ou seulement suggéré.
Isolez la gauche
Regardez la forme secondaire comme un ensemble de valeurs avant d’y reconnaître un personnage.
Changez de distance
Approchez pour voir les touches, reculez pour observer comment elles deviennent expression.
Testez chaque récit
Pour Zeuxis, Démocrite ou Terminus, listez ce que l’hypothèse explique et ce qu’elle laisse sans réponse.
Revenez aux faits
Terminez par ce qui demeure visible indépendamment du récit : âge, lumière, matière et regard.
Le Wallraf de Cologne est fermé pour rénovation
Le Wallraf-Richartz-Museum a fermé son bâtiment le 2 août 2026 pour une rénovation annoncée jusqu’à la fin de 2028. L’autoportrait appartient toujours à ses collections, mais il ne faut donc pas promettre sa présence dans les salles permanentes pendant cette période. Consultez le site du musée pour connaître d’éventuels prêts, présentations temporaires ou ressources numériques.
Cologne
Collection du Wallraf-Richartz-Museum, inventaire WRM 2526.
Francfort
Le Städel conserve le Zeuxis explicite d’Arent de Gelder, daté de 1685.
Los Angeles
Le Getty conserve le petit Rembrandt riant de jeunesse, vers 1628.
Retrouver le rire énigmatique de Cologne
La boutique propose une reproduction correspondant exactement à l’autoportrait dit en Zeuxis. La collection générale permet aussi de comparer cette image expressive aux autoportraits de jeunesse, aux rôles historiques et aux grandes figures tardives.
Voir la reproduction de l’Autoportrait en ZeuxisExplorer les autoportraits de RembrandtFAQ sur Rembrandt en Zeuxis
Qui était Zeuxis ?
Zeuxis était un peintre grec de l’Antiquité, célèbre dans la tradition artistique pour son illusionnisme et pour l’anecdote selon laquelle il serait mort de rire en peignant une vieille femme.
Rembrandt s’est-il certainement représenté en Zeuxis ?
Non. Cette interprétation explique plusieurs indices, mais le Wallraf-Richartz-Museum présente également les hypothèses de Démocrite et de Terminus.
Rembrandt rit-il vraiment dans ce tableau ?
Sa bouche est ouverte et ses sourcils sont levés, mais l’expression peut recevoir plusieurs lectures. Le musée laisse explicitement la question ouverte.
Le tableau est-il bien de Rembrandt ?
Il est catalogué sous le nom de Rembrandt par le Wallraf-Richartz-Museum et documenté comme tel dans le Rembrandt Database. L’incertitude principale concerne le sujet représenté.
Pourquoi la date varie-t-elle selon les sources ?
La documentation technique emploie vers 1662–1663, tandis que différentes pages du Wallraf ont indiqué vers 1663 ou vers 1668. Il est plus prudent de signaler cette divergence.
Qui est la figure sombre à gauche ?
Son identité n’est pas certaine. Elle peut soutenir les lectures en vieille femme de Zeuxis, Héraclite ou Terminus, mais elle peut aussi être une image ou une sculpture.
Quel lien existe avec Arent de Gelder ?
En 1685, cet ancien élève de Rembrandt peint explicitement son autoportrait en Zeuxis devant une vieille femme. Son œuvre renforce la comparaison sans prouver l’intention exacte de Rembrandt.
Où voir l’original ?
Le tableau appartient au Wallraf-Richartz-Museum de Cologne. Le bâtiment est toutefois fermé pour rénovation d’août 2026 à la fin de 2028 ; vérifiez les prêts ou présentations temporaires.
Poursuivre l’étude des autoportraits
Références institutionnelles
- Wallraf-Richartz-Museum — Self-Portrait, WRM 2526
- The Rembrandt Database — documentation technique du Self Portrait as Zeuxis
- J. Paul Getty Museum — Rembrandt Laughing, vers 1628
- Städel Museum — Arent de Gelder, Self-Portrait as Zeuxis Portraying an Ugly Old Woman
- Metropolitan Museum of Art — Aristotle with a Bust of Homer
- Rijksmuseum — Self-portrait as the Apostle Paul, 1661
- English Heritage — Self Portrait with Two Circles
0 commentaire