Johanna Staude
Cheveux courts, yeux d’un bleu froid, boa noir et blouse éclatante : Klimt saisit une femme moderne sans l’enfermer dans le portrait mondain. La bouche et certaines zones du vêtement laissent encore voir le travail en cours.

Pourquoi Johanna Staude est-elle un portrait capital du dernier Klimt ?
Parce que le visage reste précis et individuel alors que la blouse devient presque une peinture abstraite. Le bleu, le blanc, le noir et le fond orangé ne décrivent plus seulement un vêtement ou une pièce : ils construisent une présence moderne, directe, débarrassée de l’or cérémoniel.
L’œuvre est restée inachevée à la mort de Klimt, en février 1918. Pourtant, « inachevé » ne signifie pas informe. Le regard, la coiffure, le boa et la structure colorée sont déjà pleinement décidés. Ce qui demeure ouvert permet même de voir comment Klimt avançait d’une zone à l’autre.

Qui était Johanna Staude ?
Johanna Widlicka naît à Vienne le 16 février 1883 dans une famille liée aux arts. Les annuaires viennois la présentent comme professeure de langues. Plus tard, elle est également enregistrée comme peintre, bien qu’aucune œuvre personnelle ne soit aujourd’hui connue.
Elle n’appartient pas au cercle des grandes commanditaires fortunées que Klimt représente en robes somptueuses. Une lettre adressée en 1930 au sculpteur Anton Hanak qualifie le peintre disparu d’« ami merveilleux, confident compréhensif et éducateur ». Cette proximité rend plausible l’hypothèse d’un portrait amical ou d’un cadeau plutôt que d’une commande commerciale classique.
Johanna fournit une présence très différente de celle d’Adèle Bloch-Bauer ou de Fritza Riedler. La coupe courte, le regard frontal et le cadrage resserré évoquent moins une image de rang social qu’une personnalité habituée aux milieux artistiques de Vienne.
Le col bleu est en réalité tout un système de feuilles
Ce que l’on retient comme un col bleu appartient à une blouse entière, dont le motif vient de la Wiener Werkstätte.

Le bleu dominant
Le bleu turquoise n’est pas un simple fond de tissu. Il répond directement aux yeux et rend le portrait plus froid, plus net et plus moderne.
Les feuilles blanches
Les formes claires avancent et reculent comme des écailles. Klimt reproduit le dessin textile sans le transformer en grille mécanique.
Les accents rouges
De petites touches chaudes traversent la blouse. Elles font le lien entre le vêtement, les lèvres et le fond orange.
Le boa noir
La masse sombre sépare le visage du vêtement et donne à la tête une sorte de socle souple, presque théâtral.
Le fond orange
Le contraste complémentaire renforce le bleu. L’espace ne recule presque pas : la couleur pousse le modèle vers le spectateur.
La coupe courte
La coiffure dégage le front et les joues. Elle participe autant que le textile à l’image d’une femme urbaine des années 1910.

Qu’est-ce qui n’est pas terminé ?
La bouche est souvent désignée comme la preuve la plus visible de l’inachèvement. Pourtant, le chercheur Franz Smola rappelle que la peinture tardive de Klimt laisse volontairement des zones de toile ouvertes et que les lèvres ne paraissent pas forcément plus « incomplètes » que d’autres passages.
Le vêtement fournit un indice plus solide. Certaines feuilles sont posées avec précision, d’autres restent sommaires, et la transition entre blouse, boa et fond n’a pas partout reçu le même degré de finition. Le fond orangé est décidé, mais il aurait encore pu accueillir d’autres motifs, notamment asiatiques, comme dans plusieurs portraits tardifs.
Le tableau montre ainsi deux vitesses. Klimt fixe d’abord le visage et l’expression, puis fait grandir l’environnement coloré autour. La mort du peintre interrompt ce mouvement avant que toutes les zones n’atteignent un état équivalent.
Six décisions prouvent que l’œuvre n’est pas une simple ébauche
La finition matérielle reste partielle, mais les grandes relations visuelles sont fermement établies.
Cadrage
Le buste est coupé près des bras. La proximité rend le visage immédiatement présent.
Triangle
Cheveux, épaules et boa composent une base sombre qui stabilise la tête.
Complémentaires
Bleu de la blouse et orange du fond produisent le contraste principal.
Répétitions
Bleu des yeux, du col et du textile relie visage et vêtement.
Frontalité
Le regard fixe empêche le motif de transformer Johanna en simple mannequin.
Respiration
Les passages moins couverts laissent vibrer la toile et accélèrent la touche.
Le dernier atelier de Klimt
Johanna pose dans le contexte des dernières années de Klimt, alors que la guerre, l’inflation et une nouvelle génération artistique transforment Vienne.

La maison-atelier
Klimt travaille à Feldmühlgasse 11 à partir de 1911. C’est là qu’il entreprend ses derniers portraits et grandes compositions. Domaine public.

L’atelier restauré
La restitution actuelle permet de comprendre l’échelle du lieu, la lumière latérale et la distance nécessaire aux grands formats. Photo Bwag, CC BY-SA 3.0.

Un décor sobre
L’espace de travail était moins saturé que les tableaux. Le modèle, les tissus et la toile concentraient la couleur. Photo Bwag, CC BY-SA 3.0.

Johanna n’était pas seulement « le modèle de Klimt »
En 1918–1919, elle prend en charge le foyer de Peter Altenberg, écrivain emblématique des cafés viennois. Cette activité la place au contact direct d’un milieu où littérature, architecture, mode, musique et arts plastiques se répondent.
Un dessin préparatoire de Klimt conservé dans une collection privée porte d’ailleurs une dédicace de Peter Altenberg datée du 21 février 1918, quelques jours après la mort du peintre. Johanna possédait aussi plusieurs autres dessins de Klimt, ce qui confirme une relation durable avec son cercle.
Les registres montrent également des voyages vers New York dans les années 1920 et au début des années 1930. La maîtrise des langues, la mobilité et le goût vestimentaire contribuent à l’image d’une femme active, loin du rôle passif de « muse » que les récits anciens attribuent trop facilement aux modèles.
Comparer Fritza Riedler et Amalie Zuckerkandl
Les trois œuvres conservées au Belvedere rendent visible l’évolution du portrait chez Klimt, de la construction cérémonielle à la touche tardive interrompue.


Johanna se situe entre ces deux pôles. Elle est beaucoup plus construite qu’Amalie Zuckerkandl, mais moins close et cérémonielle que Fritza Riedler. La couleur ne sert plus à signifier le luxe : elle devient une énergie indépendante.
Johanna a conservé son portrait pendant quarante-cinq ans
Cette continuité est exceptionnelle. Le tableau n’est pas passé immédiatement par le marché ou par une succession de collectionneurs : il est resté chez la personne représentée.
En 1928, Johanna dépose le portrait et deux dessins de Klimt au Belvedere pour une durée non précisée. En 1962, l’œuvre est prêtée à l’exposition du centenaire de Klimt. Le musée l’achète l’année suivante directement à Johanna, alors âgée de quatre-vingts ans.
Le prix de 155 000 schillings autrichiens est versé en mensualités, selon un dispositif proche d’une rente viagère. Le dernier paiement intervient en avril 1965. Johanna meurt à Vienne le 2 juillet 1967.
Où voir Johanna Staude aujourd’hui ?
Le portrait appartient au Belvedere, qui conserve vingt-quatre peintures à l’huile de Klimt selon son dossier institutionnel de 2026. L’œuvre fait partie du parcours consacré à la modernité viennoise au Belvedere supérieur.
Le musée permet de suivre l’évolution des portraits depuis Sonja Knips et Fritza Riedler jusqu’à Johanna Staude et Amalie Zuckerkandl. Cette proximité est précieuse : elle montre que l’inachèvement de 1918 ne supprime ni la précision du visage ni la puissance du motif.
Un accrochage pouvant changer, consultez la page officielle de la collection Klimt avant votre visite. Sur place, regardez surtout la différence entre l’œil bleu très formulé, le contour souple de la bouche et les feuilles encore ouvertes de la blouse.

Sept détails à préserver
Le principal piège consiste à « corriger » l’œuvre en fermant toutes les zones. Une bonne reproduction doit conserver les différences de densité.
Le cadrage entier
Le haut de la coiffure, les épaules et la limite basse du buste ne doivent pas être coupés.
Le bleu turquoise
Il doit rester lumineux sans devenir électrique ni vert uniforme.
Le fond orange
Sa chaleur renforce les yeux et la blouse : un beige neutre détruirait l’équilibre.
Le boa mat
Le noir contient des rythmes et des bords souples, pas une masse plate et bouchée.
Les réserves
Les passages moins couverts doivent rester visibles pour restituer l’état interrompu.
Le visage précis
La peau exige des transitions plus fines que les feuilles et le fond.
La bouche ouverte
Il ne faut ni la durcir par un contour trop net ni la rendre artificiellement floue.
Comparer trois portraits de Klimt
Ces images proviennent de fiches produits actives de la boutique. Elles sont présentées comme reproductions peintes, distinctes des photographies et scans du musée.
1917–1918 · BLEU ET ORANGEJohanna StaudeUn format vertical serré où la coiffure, le boa noir et le textile « Blätter » dominent.
Voir le format →
1906 · PORTRAIT MONDAINFritza RiedlerUne composition plus cérémonielle où siège, robe et fond forment une architecture décorative.
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1917–1918 · DERNIÈRE MANIÈREDame en blancUn autre portrait tardif où vêtement clair, couleur libre et simplification du fond annoncent un nouveau langage.
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Chaque lien correspond à une collection active contrôlée dans le catalogue de la boutique.
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Explorer →Johanna Staude en 12 réponses
Qui était Johanna Staude ?
Johanna Staude, née Widlicka à Vienne en 1883, fut professeure de langues, proche des milieux artistiques viennois et modèle de Gustav Klimt.
Quand Klimt a-t-il peint son portrait ?
Le tableau est daté de 1917–1918, pendant les derniers mois de la vie de Klimt.
Pourquoi le portrait est-il inachevé ?
Klimt meurt le 6 février 1918 avant d’avoir uniformisé toutes les zones du vêtement et peut-être développé davantage le fond.
La bouche est-elle vraiment inachevée ?
Elle est souvent décrite ainsi, mais la recherche récente rappelle que Klimt laissait volontairement des réserves dans sa peinture tardive. Le vêtement montre plus clairement les étapes interrompues.
Que répondit Klimt à propos de la bouche ?
Une anecdote lui attribue la phrase « Parce qu’alors vous ne reviendriez plus dans mon atelier ». Sa source documentaire n’a toutefois pas été retrouvée : elle n’est donc pas authentifiée.
Qu’est-ce que le motif « Blätter » ?
C’est un dessin de feuilles créé par Martha Alber pour la Wiener Werkstätte et utilisé pour le tissu de la blouse portée par Johanna.
Le Belvedere possède-t-il la blouse originale ?
Le musée possède une blouse confectionnée dans le même tissu et datant de la même époque, mais on ne sait pas s’il s’agit exactement du vêtement porté pendant les séances.
Johanna Staude était-elle une riche commanditaire ?
Non. Elle travaillait notamment comme professeure de langues. Le portrait a peut-être été peint dans un cadre amical plutôt que comme commande mondaine.
Quel lien avait-elle avec Peter Altenberg ?
Elle s’occupa de son foyer en 1918–1919 et évolua ainsi dans le milieu littéraire des cafés viennois.
Quelles sont les dimensions du tableau ?
L’huile sur toile mesure 70 cm de haut sur 50 cm de large.
Comment le tableau est-il entré au Belvedere ?
Johanna Staude le vend directement au musée en 1963. Le paiement de 155 000 schillings est échelonné en mensualités.
Où voir Johanna Staude aujourd’hui ?
Le portrait appartient au Belvedere à Vienne, numéro d’inventaire 5551. Vérifiez l’accrochage sur le site du musée avant votre visite.
Ce que l’on peut vérifier
Les informations biographiques, textiles, matérielles et de provenance reposent principalement sur les recherches du Belvedere et de la Gustav Klimt Database.
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