Gustav Klimt · 1904–1907 · Belvedere

Serpents d’eau I : dessin, sensualité et monde aquatique

Deux corps féminins s’enlacent dans une colonne de cheveux, d’écailles, d’algues et de métal. Sur une feuille de parchemin haute de seulement cinquante centimètres, Klimt transforme le dessin en miniature précieuse et l’eau en espace de liberté sensuelle.

Les Amies ou Serpents d’eau I de Gustav Klimt, œuvre verticale sur parchemin
Une miniature monumentaleLes Amies (Serpents d’eau I), 1904, petites retouches en 1907. Belvedere, Vienne, inv. 5077.
1904–1907L’essentiel est réalisé en 1904, avant quelques ajouts pour l’exposition de 1907.
50 × 20 cmUn format étroit, presque celui d’un rouleau ou d’une page enluminée.
ParcheminCrayon, aquarelle opaque et bronzes métalliques sur un support précieux.
Deux figuresDes êtres aquatiques féminins, enlacés mais non identifiés comme des portraits.
BelvedereL’œuvre appartient à la collection nationale autrichienne, inventaire 5077.

Réponse directe

Que montre vraiment Serpents d’eau I ?

L’œuvre montre deux figures féminines aux corps excessivement allongés. Elles se serrent l’une contre l’autre, les yeux clos ou abaissés, tandis que leurs cheveux et leurs silhouettes se prolongent dans des nageoires, des écailles et des formes végétales. Klimt ne situe pas la scène dans une mer réaliste : il construit un milieu imaginaire où la peau, l’animal et l’ornement deviennent presque indissociables.

Le titre allemand Freundinnen (Wasserschlangen I) se traduit par « Les Amies (Serpents d’eau I) ». Le mot « amies » décrit leur proximité sans donner d’identité ni de biographie aux modèles. Le sous-titre aquatique les rattache plutôt aux sirènes, nymphes et êtres hybrides très présents dans le symbolisme européen. Klimt peut ainsi représenter une intimité féminine ouverte, sans l’encadrer par un récit mythologique précis.

La sensualité vient moins d’une action que d’un état : abandon, contact, sommeil, flottement. Les corps ne se présentent pas au spectateur comme sur une scène. Ils semblent se retirer dans leur propre monde, protégés par la densité des motifs. Cette autonomie du regard féminin est l’une des forces les plus modernes de l’image.

Mosaïque de l’impératrice Théodora dans la basilique San Vitale à Ravenne
Mosaïque de Théodora, basilique San Vitale, Ravenne. Klimt visite Ravenne en 1903 : l’éclat des tesselles nourrit son intérêt pour une surface qui réfléchit réellement la lumière.

Support et technique

Un parchemin travaillé comme un bijou

Serpents d’eau I n’est pas une grande huile sur toile. Le Belvedere décrit un dessin au crayon sur parchemin, complété par des couleurs à l’eau opaques et des bronzes d’argent, de cuivre et d’or. Cette combinaison rapproche la feuille de la miniature, du manuscrit enluminé et de l’objet décoratif précieux.

Le parchemin possède une surface plus ferme et plus dense que le papier ordinaire. Il permet une ligne très nette tout en donnant aux couleurs une lumière intérieure. Les poudres métalliques ne représentent pas seulement l’or : elles réagissent à l’éclairage. Selon l’angle de vue, une nageoire, une mèche ou une algue passe du brun mat à l’éclair lumineux.

Le voyage de Klimt à Ravenne en 1903 n’explique pas tout, mais il offre un contexte essentiel. Dans les mosaïques byzantines, le fond doré n’est ni un ciel ni un mur : c’est un espace sans profondeur naturelle. Klimt transpose cette leçon dans un monde aquatique miniature où la matière précieuse suspend les corps hors du temps.

Une verticale extrêmeLa hauteur représente deux fois et demie la largeur. Le regard descend comme le long d’une plante ou d’un courant.
Une œuvre graphiqueLa ligne garde l’autorité. Les métaux et les couleurs remplissent le dessin sans effacer son ossature.
Une échelle intimeÀ 50 cm de haut, l’œuvre demande une observation proche, très différente d’un grand portrait officiel.
Un objet lumineuxLa reproduction photographique fixe les métaux ; l’original varie avec l’angle et la lumière réelle.

Lecture guidée

Six détails pour suivre le courant

La composition semble décorative au premier regard. Elle est pourtant très construite : chaque regard, chaque pli et chaque motif entraîne l’œil vers une zone précise.

Projet de composition de Gustav Klimt pour Serpents d’eau I
Projet de composition pour Serpents d’eau I. Le dessin préparatoire rend particulièrement lisible l’architecture verticale et la manière dont les deux corps sont emboîtés.
1

Deux visages, deux degrés d’absence

Le visage supérieur s’incline vers sa compagne ; celui du bas se tourne davantage vers le spectateur, sans vraiment le rencontrer. Les paupières lourdes créent un état intermédiaire entre sommeil, rêverie et abandon.

2

Le bras comme nœud

Le bras levé forme un angle net au milieu des courbes. Il stabilise l’étreinte, évite que les corps ne glissent hors du cadre et transforme un geste tendre en articulation géométrique.

3

Les cheveux deviennent courant

Les longues mèches cessent rapidement d’obéir à la gravité. Elles serpentent, se divisent et rejoignent les filaments du décor. Le corps humain commence sa métamorphose dans la chevelure.

4

La nageoire turquoise

Une crête froide découpe la partie inférieure. Sa couleur turquoise sépare le rose de la peau des bruns et des ors, tout en identifiant les figures comme des créatures hybrides plutôt que comme deux femmes simplement allongées.

5

L’œil du poisson

Dans le bas de l’œuvre, une tête de poisson scintillante fixe le spectateur. Ce petit regard animal ancre la scène dans l’eau et répond aux visages humains presque fermés : ce qui regarde le plus directement n’est pas la femme, mais la créature marine.

6

Les algues d’or

Des formes végétales montent du fond comme des flammes lentes. Elles donnent la direction du courant, mais rappellent aussi les motifs d’un tissu ou d’une enluminure. Chez Klimt, la nature et la décoration parlent la même langue.

Avant la couleur

Le dessin ne prépare pas seulement l’œuvre : il l’invente

Plus de vingt études sont associées au tableau. Klimt cherche moins une anatomie académique qu’un accord précis entre abandon du modèle et discipline de la composition.

Esquisse de Gustav Klimt pour Serpents d’eau I
Le contact avant l’ornementDans cette esquisse, le rapprochement des têtes et l’enroulement des bras portent déjà toute la sensualité. Les motifs aquatiques viendront ensuite envelopper cette structure humaine.
Sang de poisson, dessin de Gustav Klimt publié dans Ver Sacrum en 1898
Sang de poisson, 1898Publié dans Ver Sacrum, ce dessin montre déjà des corps féminins emportés dans un flux commun. Les cheveux, le poisson et le mouvement circulaire annoncent le vocabulaire de 1904.

1898–1907

Un monde aquatique construit œuvre après œuvre

Klimt ne découvre pas l’eau avec Serpents d’eau I. Pendant près d’une décennie, il transforme les nymphes, poissons et courants en laboratoire de ligne, de couleur et d’érotisme.

Eau mouvante de Gustav Klimt, peinture de 1898
1898 · huile sur toile

Eau mouvante

Les corps avancent dans un courant sombre qui ne respecte plus l’horizontale du paysage. La chevelure et les vagues partagent déjà le même rythme.

Nymphes ou Poissons d’argent de Gustav Klimt, vers 1899
Vers 1899 · Albertina

Nymphes

Des visages émergent d’une obscurité liquide. Le métal froid et les taches claires évoquent la phosphorescence des profondeurs.

Poissons rouges de Gustav Klimt, peinture de 1901-1902
1901–1902 · Kunstmuseum Solothurn

Poissons rouges

Le corps vu de dos et le sourire provoquant déplacent la scène vers le spectateur. Les poissons dorés deviennent une escorte ironique.

Les Serpents d’eau II de Gustav Klimt, composition horizontale
1904–1907 · collection privée

Serpents d’eau II

Le thème s’élargit en frise. Quatre figures, des cheveux roux et un tapis de fleurs remplacent la concentration verticale de la première version.

Danaé de Gustav Klimt peinte en 1907-1908
Danaé, 1907–1908. Trois ans après Serpents d’eau I, Klimt condense encore un corps endormi dans une enveloppe de couleur et d’or.

Intimité féminine

Une sensualité sans récit imposé

Les deux femmes sont nues et étroitement enlacées. Il serait pourtant trop rapide de traduire cette proximité en identité biographique certaine ou en scène narrative précise. Klimt ne donne ni nom, ni lieu, ni épisode mythologique. Il organise une relation de corps, de regards et de matières dont l’ambiguïté est volontaire.

Le tableau appartient à une tradition symboliste qui associe fréquemment l’eau à la séduction, au rêve et au danger. Sirènes, naïades, Mélusine et Ophélie offrent aux artistes de la fin du XIXe siècle un vocabulaire permettant de représenter le nu féminin hors de la vie quotidienne. Klimt reprend cette convention, mais retire presque tous les accessoires du mythe. Il ne reste que l’intimité et le milieu liquide.

La lecture contemporaine peut aussi souligner la manière dont les figures paraissent absorbées l’une par l’autre. Elles ne jouent pas pour un public masculin à l’intérieur du tableau. Leur espace est clos, protégé par l’ornement. Cette autonomie n’efface pas la dimension érotique de l’image ; elle la rend moins démonstrative et plus difficile à réduire à un simple spectacle.

À ne pas surinterpréter : aucun document ne permet d’identifier les deux figures comme un couple réel ou des modèles nommés. L’œuvre autorise une lecture de l’intimité féminine, mais ne livre pas une confession biographique.

Même thème, deux constructions

Serpents d’eau I ou Serpents d’eau II ?

Les deux œuvres sont souvent confondues. Elles datent de la même période, mais leur format, leur technique et leur effet visuel sont très différents.

Critère Serpents d’eau I Serpents d’eau II
Format Vertical, 50 × 20 cm Horizontal, environ 80 × 145 cm
Support Parchemin Toile
Technique Crayon, couleurs à l’eau opaques, métaux Huile sur toile
Figures Deux êtres enlacés Quatre figures étendues dans une frise
Effet Miniature dense, fermée, précieuse Panorama floral, plus narratif et expansif
Collection Belvedere, Vienne Collection privée

Pigment & Pixel

Ce que le musée regarde sous la surface

Le Belvedere a récemment confronté l’œuvre visible à son image scientifique. Cette approche rappelle qu’une surface dorée est aussi un assemblage fragile de traits, liants, poudres et retouches.

Vue réelle de l’exposition Gustav Klimt Pigment et Pixel au Belvedere
Une vraie vue d’expositionPrésentation de « Gustav Klimt – Pigment & Pixel » au Belvedere inférieur en 2025. La muséographie associe œuvres, imagerie technique et explications de conservation. Photo : Johannes Stoll / Belvedere, Vienne.
Réflectographie infrarouge de Serpents d’eau I de Gustav Klimt
Le dessin sous la couleurLa réflectographie infrarouge accentue l’ossature linéaire de la composition et permet d’étudier les étapes cachées sous les couleurs et les bronzes métalliques. Photo : Belvedere, Vienne.
Portrait photographique de Karl Wittgenstein en 1908
Karl Wittgenstein en 1908, un an après l’acquisition de l’œuvre. Photographie historique, domaine public.

1907 · Galerie Miethke

Karl Wittgenstein paie le prix d’un grand portrait

Klimt réalise l’essentiel du tableau en 1904, puis y apporte de légères modifications avant de le présenter à la Galerie Miethke en 1907. L’industriel Karl Wittgenstein l’achète alors pour une somme comparable à celle demandée pour l’un des grands portraits du peintre. Le fait est révélateur : la valeur de l’œuvre ne dépend pas de sa taille.

Wittgenstein appartient au milieu des grands commanditaires de la modernité viennoise. Sa fille Margarethe Stonborough-Wittgenstein sera portraiturée par Klimt, tandis que la famille soutient aussi architecture, musique et arts appliqués. L’achat de cette petite feuille précieuse correspond à une culture de collectionneur capable d’accorder autant d’importance à un objet expérimental qu’à une toile monumentale.

L’œuvre rejoint ensuite les collections publiques autrichiennes. Aujourd’hui, elle porte le numéro d’inventaire 5077 au Belvedere. Son histoire relie ainsi l’atelier privé de Klimt, le marché viennois de 1907, le mécénat industriel et le musée national.

Voir l’original

Serpents d’eau I au Belvedere

L’œuvre appartient au Belvedere de Vienne. Comme l’accrochage peut changer, vérifiez sa présence dans les salles avant un déplacement organisé spécialement pour elle.

La notice à retenir

Titre : Freundinnen (Wasserschlangen I)
Artiste : Gustav Klimt
Date : 1904, petites retouches en 1907
Dimensions : 50 × 20 cm
Support : parchemin
Inventaire : 5077

Conseil de regard

Ne cherchez pas d’abord une scène. Regardez comment la ligne descend, comment le bras bloque le mouvement, puis comment cheveux, nageoire et algues dissolvent la frontière du corps. Déplacez-vous légèrement devant l’œuvre pour percevoir les variations des bronzes métalliques.

Serpents d’eau I de Gustav Klimt photographié de loin dans son cadre au musée
Vue réelle de l’œuvre accrochée au mur. Photographie : Anh-Minh Tran. Voir la publication originale.

L’échelle réelle

Une œuvre beaucoup plus petite que ses reproductions

Cette photographie prise avec du recul restitue ce que les fichiers numériques font oublier : le parchemin ne mesure que 50 × 20 cm. Son format étroit apparaît presque comme celui d’une enluminure agrandie, entourée d’un cadre sobre et d’une large respiration murale.

À distance, la composition forme une colonne lumineuse. Il faut ensuite s’approcher pour distinguer les visages, le poisson, les fils végétaux et les ponctuations métalliques. Cette alternance entre silhouette lisible de loin et détails précieux vus de près fait partie intégrante de l’expérience de l’œuvre.

Sources principales

Des notices et études muséales vérifiables

Belvedere / Google Arts & Culture — Les Amies

Date, dimensions, technique, description des figures aquatiques et achat par Karl Wittgenstein.

Belvedere — lecture rapprochée de l’œuvre

Poisson, nageoire, algues dorées, format de miniature et relation aux motifs animaliers et végétaux.

Belvedere — Gustav Klimt, Pigment & Pixel

Photographie de l’œuvre, réflectographie infrarouge et vue réelle de l’exposition technique de 2025.

Leopold Museum — études pour les Serpents d’eau

Passage de la craie au crayon fin, papier japonais et développement parallèle de la seconde version.

Les images de l’œuvre, de la réflectographie et de l’exposition sont créditées au Belvedere de Vienne et employées ici dans un contexte éditorial et documentaire. Les reproductions historiques provenant de Wikimedia Commons sont dans le domaine public selon leurs notices respectives.

Questions fréquentes

Serpents d’eau I en huit réponses

Quand Klimt a-t-il réalisé Serpents d’eau I ?

L’essentiel de l’œuvre est réalisé en 1904. Klimt y apporte de petites modifications avant sa présentation à la Galerie Miethke en 1907.

Quelle est la taille de Serpents d’eau I ?

Le parchemin mesure 50 cm de haut sur 20 cm de large. C’est une œuvre beaucoup plus petite que ne le suggèrent les reproductions.

Quelle technique Gustav Klimt a-t-il utilisée ?

Le Belvedere indique du crayon sur parchemin, des couleurs à l’eau opaques ainsi que des bronzes d’argent, de cuivre et d’or.

Où se trouve le tableau ?

Serpents d’eau I appartient au Belvedere de Vienne sous le numéro d’inventaire 5077. L’accrochage pouvant varier, il est prudent de vérifier avant une visite.

Qui sont les deux femmes ?

Leurs identités ne sont pas établies. Le titre les nomme « Les Amies » et les transforme en êtres aquatiques proches des sirènes ou des nymphes symbolistes.

Serpents d’eau I représente-t-il un couple lesbien ?

Le tableau peut être lu comme une image d’intimité et de désir entre femmes, mais aucun document ne permet d’identifier les modèles ou de présenter la scène comme le portrait biographique d’un couple réel.

Quelle différence avec Serpents d’eau II ?

La première version est une petite verticale sur parchemin avec deux figures. La seconde est une grande composition horizontale à l’huile, organisée comme une frise de quatre femmes.

Pourquoi l’or est-il important ?

Les matériaux métalliques font varier la surface avec la lumière, rapprochent l’œuvre d’une miniature précieuse et participent au passage de Klimt vers son style doré.

Conclusion

Le corps devient courant

Dans Serpents d’eau I, Klimt ne peint pas l’eau autour des figures : il fait entrer l’eau dans leur dessin. Les corps s’allongent, les cheveux se ramifient, la peau rencontre l’écaille et le métal remplace la lumière naturelle. Cette métamorphose donne à la scène sa sensualité singulière.

La petite taille de l’œuvre renforce son intensité. Il faut s’en approcher comme d’un bijou ou d’un manuscrit. Alors seulement apparaît son paradoxe : une image intime, presque secrète, capable de contenir tout un monde.

Gustav Klimt photographié en blouse d’atelier en 1914
Gustav Klimt photographié par Anton Josef Trčka en 1914.

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