Gustav Klimt · 1904–1907 · Belvedere
Serpents d’eau I : dessin, sensualité et monde aquatique
Deux corps féminins s’enlacent dans une colonne de cheveux, d’écailles, d’algues et de métal. Sur une feuille de parchemin haute de seulement cinquante centimètres, Klimt transforme le dessin en miniature précieuse et l’eau en espace de liberté sensuelle.
Réponse directe
Que montre vraiment Serpents d’eau I ?
L’œuvre montre deux figures féminines aux corps excessivement allongés. Elles se serrent l’une contre l’autre, les yeux clos ou abaissés, tandis que leurs cheveux et leurs silhouettes se prolongent dans des nageoires, des écailles et des formes végétales. Klimt ne situe pas la scène dans une mer réaliste : il construit un milieu imaginaire où la peau, l’animal et l’ornement deviennent presque indissociables.
Le titre allemand Freundinnen (Wasserschlangen I) se traduit par « Les Amies (Serpents d’eau I) ». Le mot « amies » décrit leur proximité sans donner d’identité ni de biographie aux modèles. Le sous-titre aquatique les rattache plutôt aux sirènes, nymphes et êtres hybrides très présents dans le symbolisme européen. Klimt peut ainsi représenter une intimité féminine ouverte, sans l’encadrer par un récit mythologique précis.
La sensualité vient moins d’une action que d’un état : abandon, contact, sommeil, flottement. Les corps ne se présentent pas au spectateur comme sur une scène. Ils semblent se retirer dans leur propre monde, protégés par la densité des motifs. Cette autonomie du regard féminin est l’une des forces les plus modernes de l’image.
Support et technique
Un parchemin travaillé comme un bijou
Serpents d’eau I n’est pas une grande huile sur toile. Le Belvedere décrit un dessin au crayon sur parchemin, complété par des couleurs à l’eau opaques et des bronzes d’argent, de cuivre et d’or. Cette combinaison rapproche la feuille de la miniature, du manuscrit enluminé et de l’objet décoratif précieux.
Le parchemin possède une surface plus ferme et plus dense que le papier ordinaire. Il permet une ligne très nette tout en donnant aux couleurs une lumière intérieure. Les poudres métalliques ne représentent pas seulement l’or : elles réagissent à l’éclairage. Selon l’angle de vue, une nageoire, une mèche ou une algue passe du brun mat à l’éclair lumineux.
Le voyage de Klimt à Ravenne en 1903 n’explique pas tout, mais il offre un contexte essentiel. Dans les mosaïques byzantines, le fond doré n’est ni un ciel ni un mur : c’est un espace sans profondeur naturelle. Klimt transpose cette leçon dans un monde aquatique miniature où la matière précieuse suspend les corps hors du temps.
Lecture guidée
Six détails pour suivre le courant
La composition semble décorative au premier regard. Elle est pourtant très construite : chaque regard, chaque pli et chaque motif entraîne l’œil vers une zone précise.
Deux visages, deux degrés d’absence
Le visage supérieur s’incline vers sa compagne ; celui du bas se tourne davantage vers le spectateur, sans vraiment le rencontrer. Les paupières lourdes créent un état intermédiaire entre sommeil, rêverie et abandon.
Le bras comme nœud
Le bras levé forme un angle net au milieu des courbes. Il stabilise l’étreinte, évite que les corps ne glissent hors du cadre et transforme un geste tendre en articulation géométrique.
Les cheveux deviennent courant
Les longues mèches cessent rapidement d’obéir à la gravité. Elles serpentent, se divisent et rejoignent les filaments du décor. Le corps humain commence sa métamorphose dans la chevelure.
La nageoire turquoise
Une crête froide découpe la partie inférieure. Sa couleur turquoise sépare le rose de la peau des bruns et des ors, tout en identifiant les figures comme des créatures hybrides plutôt que comme deux femmes simplement allongées.
L’œil du poisson
Dans le bas de l’œuvre, une tête de poisson scintillante fixe le spectateur. Ce petit regard animal ancre la scène dans l’eau et répond aux visages humains presque fermés : ce qui regarde le plus directement n’est pas la femme, mais la créature marine.
Les algues d’or
Des formes végétales montent du fond comme des flammes lentes. Elles donnent la direction du courant, mais rappellent aussi les motifs d’un tissu ou d’une enluminure. Chez Klimt, la nature et la décoration parlent la même langue.
Avant la couleur
Le dessin ne prépare pas seulement l’œuvre : il l’invente
Plus de vingt études sont associées au tableau. Klimt cherche moins une anatomie académique qu’un accord précis entre abandon du modèle et discipline de la composition.
1898–1907
Un monde aquatique construit œuvre après œuvre
Klimt ne découvre pas l’eau avec Serpents d’eau I. Pendant près d’une décennie, il transforme les nymphes, poissons et courants en laboratoire de ligne, de couleur et d’érotisme.

Eau mouvante
Les corps avancent dans un courant sombre qui ne respecte plus l’horizontale du paysage. La chevelure et les vagues partagent déjà le même rythme.

Nymphes
Des visages émergent d’une obscurité liquide. Le métal froid et les taches claires évoquent la phosphorescence des profondeurs.

Poissons rouges
Le corps vu de dos et le sourire provoquant déplacent la scène vers le spectateur. Les poissons dorés deviennent une escorte ironique.

Serpents d’eau II
Le thème s’élargit en frise. Quatre figures, des cheveux roux et un tapis de fleurs remplacent la concentration verticale de la première version.
Intimité féminine
Une sensualité sans récit imposé
Les deux femmes sont nues et étroitement enlacées. Il serait pourtant trop rapide de traduire cette proximité en identité biographique certaine ou en scène narrative précise. Klimt ne donne ni nom, ni lieu, ni épisode mythologique. Il organise une relation de corps, de regards et de matières dont l’ambiguïté est volontaire.
Le tableau appartient à une tradition symboliste qui associe fréquemment l’eau à la séduction, au rêve et au danger. Sirènes, naïades, Mélusine et Ophélie offrent aux artistes de la fin du XIXe siècle un vocabulaire permettant de représenter le nu féminin hors de la vie quotidienne. Klimt reprend cette convention, mais retire presque tous les accessoires du mythe. Il ne reste que l’intimité et le milieu liquide.
La lecture contemporaine peut aussi souligner la manière dont les figures paraissent absorbées l’une par l’autre. Elles ne jouent pas pour un public masculin à l’intérieur du tableau. Leur espace est clos, protégé par l’ornement. Cette autonomie n’efface pas la dimension érotique de l’image ; elle la rend moins démonstrative et plus difficile à réduire à un simple spectacle.
Même thème, deux constructions
Serpents d’eau I ou Serpents d’eau II ?
Les deux œuvres sont souvent confondues. Elles datent de la même période, mais leur format, leur technique et leur effet visuel sont très différents.
| Critère | Serpents d’eau I | Serpents d’eau II |
|---|---|---|
| Format | Vertical, 50 × 20 cm | Horizontal, environ 80 × 145 cm |
| Support | Parchemin | Toile |
| Technique | Crayon, couleurs à l’eau opaques, métaux | Huile sur toile |
| Figures | Deux êtres enlacés | Quatre figures étendues dans une frise |
| Effet | Miniature dense, fermée, précieuse | Panorama floral, plus narratif et expansif |
| Collection | Belvedere, Vienne | Collection privée |
Pigment & Pixel
Ce que le musée regarde sous la surface
Le Belvedere a récemment confronté l’œuvre visible à son image scientifique. Cette approche rappelle qu’une surface dorée est aussi un assemblage fragile de traits, liants, poudres et retouches.
1907 · Galerie Miethke
Karl Wittgenstein paie le prix d’un grand portrait
Klimt réalise l’essentiel du tableau en 1904, puis y apporte de légères modifications avant de le présenter à la Galerie Miethke en 1907. L’industriel Karl Wittgenstein l’achète alors pour une somme comparable à celle demandée pour l’un des grands portraits du peintre. Le fait est révélateur : la valeur de l’œuvre ne dépend pas de sa taille.
Wittgenstein appartient au milieu des grands commanditaires de la modernité viennoise. Sa fille Margarethe Stonborough-Wittgenstein sera portraiturée par Klimt, tandis que la famille soutient aussi architecture, musique et arts appliqués. L’achat de cette petite feuille précieuse correspond à une culture de collectionneur capable d’accorder autant d’importance à un objet expérimental qu’à une toile monumentale.
L’œuvre rejoint ensuite les collections publiques autrichiennes. Aujourd’hui, elle porte le numéro d’inventaire 5077 au Belvedere. Son histoire relie ainsi l’atelier privé de Klimt, le marché viennois de 1907, le mécénat industriel et le musée national.
Voir l’original
Serpents d’eau I au Belvedere
L’œuvre appartient au Belvedere de Vienne. Comme l’accrochage peut changer, vérifiez sa présence dans les salles avant un déplacement organisé spécialement pour elle.
La notice à retenir
Titre : Freundinnen (Wasserschlangen I)
Artiste : Gustav Klimt
Date : 1904, petites retouches en 1907
Dimensions : 50 × 20 cm
Support : parchemin
Inventaire : 5077
Conseil de regard
Ne cherchez pas d’abord une scène. Regardez comment la ligne descend, comment le bras bloque le mouvement, puis comment cheveux, nageoire et algues dissolvent la frontière du corps. Déplacez-vous légèrement devant l’œuvre pour percevoir les variations des bronzes métalliques.
L’échelle réelle
Une œuvre beaucoup plus petite que ses reproductions
Cette photographie prise avec du recul restitue ce que les fichiers numériques font oublier : le parchemin ne mesure que 50 × 20 cm. Son format étroit apparaît presque comme celui d’une enluminure agrandie, entourée d’un cadre sobre et d’une large respiration murale.
À distance, la composition forme une colonne lumineuse. Il faut ensuite s’approcher pour distinguer les visages, le poisson, les fils végétaux et les ponctuations métalliques. Cette alternance entre silhouette lisible de loin et détails précieux vus de près fait partie intégrante de l’expérience de l’œuvre.
Continuer avec Klimt
Quatre lectures complémentaires
Sources principales
Des notices et études muséales vérifiables
Date, dimensions, technique, description des figures aquatiques et achat par Karl Wittgenstein.
Poisson, nageoire, algues dorées, format de miniature et relation aux motifs animaliers et végétaux.
Photographie de l’œuvre, réflectographie infrarouge et vue réelle de l’exposition technique de 2025.
Passage de la craie au crayon fin, papier japonais et développement parallèle de la seconde version.
Les images de l’œuvre, de la réflectographie et de l’exposition sont créditées au Belvedere de Vienne et employées ici dans un contexte éditorial et documentaire. Les reproductions historiques provenant de Wikimedia Commons sont dans le domaine public selon leurs notices respectives.
Questions fréquentes
Serpents d’eau I en huit réponses
Quand Klimt a-t-il réalisé Serpents d’eau I ?
L’essentiel de l’œuvre est réalisé en 1904. Klimt y apporte de petites modifications avant sa présentation à la Galerie Miethke en 1907.
Quelle est la taille de Serpents d’eau I ?
Le parchemin mesure 50 cm de haut sur 20 cm de large. C’est une œuvre beaucoup plus petite que ne le suggèrent les reproductions.
Quelle technique Gustav Klimt a-t-il utilisée ?
Le Belvedere indique du crayon sur parchemin, des couleurs à l’eau opaques ainsi que des bronzes d’argent, de cuivre et d’or.
Où se trouve le tableau ?
Serpents d’eau I appartient au Belvedere de Vienne sous le numéro d’inventaire 5077. L’accrochage pouvant varier, il est prudent de vérifier avant une visite.
Qui sont les deux femmes ?
Leurs identités ne sont pas établies. Le titre les nomme « Les Amies » et les transforme en êtres aquatiques proches des sirènes ou des nymphes symbolistes.
Serpents d’eau I représente-t-il un couple lesbien ?
Le tableau peut être lu comme une image d’intimité et de désir entre femmes, mais aucun document ne permet d’identifier les modèles ou de présenter la scène comme le portrait biographique d’un couple réel.
Quelle différence avec Serpents d’eau II ?
La première version est une petite verticale sur parchemin avec deux figures. La seconde est une grande composition horizontale à l’huile, organisée comme une frise de quatre femmes.
Pourquoi l’or est-il important ?
Les matériaux métalliques font varier la surface avec la lumière, rapprochent l’œuvre d’une miniature précieuse et participent au passage de Klimt vers son style doré.
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