GUSTAV KLIMT · 1894–1907 · ŒUVRE DÉTRUITE

La Médecine et Hygie : corps, serpent et controverse

Une déesse hiératique en rouge et or, un serpent qui boit dans sa coupe, un fleuve de corps livré à la naissance, à la maladie et à la mort : Klimt refuse de célébrer le triomphe médical et provoque l’un des plus grands scandales artistiques de Vienne.

Hygie de Gustav Klimt, détail en couleurs de La Médecine avec serpent et coupe
Le seul détail coloré documenté. Hygie, partie inférieure de La Médecine, vers 1900–1907. L’ensemble monumental a disparu en 1945 ; cette reproduction ancienne conserve les rouges et les ors de la déesse.
430 × 300 cmDimensions approximatives du panneau monumental
1901Première présentation à la 10e exposition de la Sécession
Plus de 200 dessinsÉtudes préparatoires recensées par l’Albertina
8 mai 1945Destruction dans l’incendie du château d’Immendorf
RÉPONSE DIRECTE

Pourquoi La Médecine a-t-elle provoqué un scandale ?

Klimt devait représenter la faculté de médecine pour le plafond de la grande salle de l’Université de Vienne. Les commanditaires attendaient une allégorie noble de la science, de la guérison et du progrès. Il leur donna au contraire un immense courant de corps nus, malades, vieillissants, enceints ou mourants, dominé par un squelette.

Hygie, déesse grecque de la santé, est la seule figure qui regarde directement le public. Elle porte le serpent d’Asclépios et une coupe, mais elle ne soigne personne. Derrière elle, l’humanité semble emportée par des forces que la médecine ne maîtrise pas. La toile ne glorifie donc pas le médecin : elle met en scène les limites de son pouvoir face à la naissance, au désir, à la souffrance et à la mort.

Présentée en 1901 à la 10e exposition de la Sécession, l’œuvre choque par ses nus, notamment une femme enceinte représentée sans idéalisation, et par son pessimisme. La controverse devient politique et atteint le Parlement autrichien. En 1905, Klimt abandonne définitivement la commande et refuse ensuite les grands marchés publics.

La clé : Hygie possède les emblèmes de la médecine, mais le tableau entier montre surtout ce que la médecine ne peut abolir. C’est ce renversement — autant que la nudité — qui a humilié et irrité une partie du monde universitaire.
La Médecine de Gustav Klimt, photographie historique en noir et blanc du tableau entier
Gustav Klimt, La Médecine, état final de 1907, photographie historique en noir et blanc. Huile sur toile, environ 430 × 300 cm. Original détruit en 1945.
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Un fleuve humain, pas une leçon d’anatomie

La composition est volontairement asymétrique. À droite, les corps s’entassent en une colonne verticale que les sources de l’Université et de l’Albertina décrivent comme un « courant de la vie ». Enfants, femmes, hommes, vieillards et figures souffrantes y sont réunis.

Un squelette apparaît au sommet du groupe : la mort est intégrée au cycle, non vaincue. À gauche, une femme nue flotte dans un espace beaucoup plus clair, avec un nouveau-né près d’elle. Deux bras relient cette figure isolée à la masse humaine, fermant visuellement le circuit.

En bas, Hygie coupe le flux par sa frontalité. Son vêtement ornemental, son regard et ses emblèmes médicaux forment un seuil entre le spectateur et l’humanité souffrante.

Une image conçue pour un plafond

Le panneau devait être regardé depuis le sol de la salle d’apparat. La grande silhouette d’Hygie fonctionne comme un premier plan puissant, tandis que le courant des corps conduit l’œil vers les hauteurs.

Consulter le catalogue raisonné de l’Albertina →

SIX ZONES À LIRE

La composition détaillée

La photographie historique ne restitue pas les couleurs, mais elle permet d’étudier précisément la structure, la circulation des gestes et l’opposition entre Hygie et le courant humain.

01

Hygie

Frontale et immobile, elle est la seule figure qui soutient le regard du public.

02

Le serpent

La couleuvre d’Asclépios s’enroule autour de son bras et boit dans la coupe.

03

La coupe

L’Albertina l’associe à l’eau du Léthé, breuvage de l’oubli avant le royaume des morts.

04

Le courant

Les âges et les états du corps montent en une masse compacte, yeux souvent clos.

05

Le squelette

La mort n’est pas extérieure à la vie : elle habite la colonne humaine.

06

La mère et l’enfant

La grossesse et la naissance répondent à la maladie, à la vieillesse et à la disparition.

Le paradoxe central : tous les signes officiels de la médecine sont concentrés sur Hygie, mais aucun geste curatif n’organise le reste de la scène. L’allégorie devient une méditation sur les limites du savoir.
CORPS, SERPENT, COUPE

Qui est Hygie ?

La figure colorée est souvent reproduite comme un tableau autonome. Elle n’était pourtant que la partie inférieure d’une composition quatre fois plus haute qu’un spectateur.

01

Fille d’Asclépios

Hygie appartient à la famille mythologique du dieu grec de la médecine. Son nom a donné le mot « hygiène ».

02

Le serpent

Il renvoie à Asclépios, au renouvellement et aux pratiques de guérison. Ici, il boit dans la coupe tenue par la déesse.

03

Le regard

Contrairement aux figures du courant de vie, souvent absorbées ou les yeux fermés, Hygie nous fixe frontalement.

04

Rouge et or

Le vêtement et l’ornement donnent à la déesse une autorité presque liturgique, distincte de la chair vulnérable derrière elle.

Ne pas confondre : « Hygie » n’est pas une toile indépendante conservée dans un musée. L’image colorée est le détail le mieux documenté de La Médecine, tableau monumental aujourd’hui détruit.
ORIGINAL / RECONSTRUCTION

Ce que nous savons vraiment des couleurs

La distinction est essentielle : aucune photographie en couleurs du tableau entier n’est connue. Les images modernes colorées proposent une hypothèse documentée, pas une restitution certaine.

La Médecine de Gustav Klimt, recolorisation numérique par le Belvedere et Google Arts
2021 · HYPOTHÈSE NUMÉRIQUEUne proposition de couleurs

Le Belvedere et Google Arts & Culture ont combiné des descriptions historiques, l’expertise de Franz Smola et un algorithme entraîné sur des œuvres de Klimt. Le résultat donne une impression possible de l’ensemble.

Esquisse peinte de composition pour La Médecine de Gustav Klimt
ESQUISSE PEINTELe projet avant l’état final

Cette petite huile de composition conserve une étape du travail. Elle éclaire la recherche de masses et de couleurs, sans être une réduction exacte de la version achevée en 1907.

Limite explicitement reconnue : le Belvedere précise que la recolorisation ne prétend pas être une reconstruction authentique. Elle est une approximation savante fondée sur des indices, tandis que le détail d’Hygie reste le seul témoignage chromatique direct connu.
1894–1907

De la commande officielle à la rupture

L’affaire dure plus d’une décennie et accompagne la transformation de Klimt : parti de l’historicisme décoratif, il aboutit à un symbolisme que ses commanditaires ne reconnaissent plus.

1894

Commande

Le ministère confie à Klimt et Franz Matsch le plafond de la grande salle universitaire.

1898

Premiers refus

Les commissions ministérielle et universitaire désapprouvent les nouvelles orientations de Klimt.

1900

Philosophie

La première peinture des Facultés déclenche une pétition signée par 87 professeurs.

1901

Médecine

La présentation à la Sécession intensifie le scandale et provoque une interpellation parlementaire.

1903

Ensemble

Jurisprudence rejoint les autres panneaux ; leur incompatibilité avec Matsch devient manifeste.

1905

Rupture

Klimt abandonne la commande, renonce à ses honoraires et rembourse les avances.

1907

État final

Les trois œuvres achevées sont exposées à Vienne puis à Berlin, hors de l’Université.

POURQUOI LES PROFESSEURS REFUSENT

Quatre accusations, une question de pouvoir

La nudité est la partie la plus visible de la controverse. Mais le conflit touche aussi au rôle de l’université, à l’image publique de la science et à la liberté de l’artiste face à l’État.

01

« Trop nu »

Femmes, hommes, vieillards, grossesse et souffrance sont montrés avec une franchise jugée inconvenante pour une salle officielle.

02

« Trop pessimiste »

La science n’éclaire pas le monde : l’humanité paraît livrée à un destin opaque, de la naissance au squelette.

03

« Pas assez médical »

Ni médecin, ni traitement, ni victoire sur la maladie. Hygie porte les symboles, mais ne sauve pas le courant humain.

04

« Pas assez obéissant »

Klimt s’éloigne fortement des esquisses approuvées. L’affaire devient un conflit sur le droit du commanditaire à contrôler l’œuvre.

Les trois peintures des Facultés de Gustav Klimt, Philosophie, Médecine et Jurisprudence
Les trois peintures de Klimt réunies : Philosophie, Médecine et Jurisprudence. L’ensemble remplace les allégories triomphantes attendues par des visions de l’humanité soumise au mystère, au destin et à la sanction.
LE TRAVAIL DU DESSIN

Plus de 200 études pour un panneau

L’Albertina recense plus de deux cents feuilles liées à La Médecine. Klimt étudie chaque corps séparément avant de l’intégrer au flux collectif.

Deux nus masculins aux bras levés, étude de Gustav Klimt pour La Médecine
Deux nus masculins, 1897–1898

Crayon sur papier, 45 × 29,2 cm. Les bras levés et les torsions préparent l’idée d’un groupe emporté, plutôt qu’une procession stable.

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DU MODÈLE AU SYMBOLE

Le corps individuel devient une masse humaine

Les dessins de Klimt isolent d’abord les poses : bras tendus, torses inclinés, figures flottantes, femmes enceintes ou corps repliés.

Dans le tableau final, ces études perdent leur autonomie. Les silhouettes s’emboîtent en une colonne où les âges, les sexes et les états physiques se succèdent.

Cette méthode explique la tension entre précision anatomique et lecture symbolique : chaque corps vient d’une observation, mais le groupe forme une idée — le cycle de la vie soumis au destin.

Explorer les études à l’Albertina →

IMMENDORF · 1945

Comment le tableau a-t-il disparu ?

Après la rupture de la commande, les peintures passent dans des collections privées ou publiques. Médecine est acquise par Koloman Moser, puis entre en 1919 à l’Österreichische Galerie. Après l’Anschluss, les œuvres de Klimt liées notamment à la collection Lederer sont prises dans les spoliations et déplacements nazis.

Pendant la guerre, les trois peintures des Facultés sont mises à l’abri au château d’Immendorf, en Basse-Autriche, avec de nombreuses autres œuvres. Le 8 mai 1945, le château brûle entièrement. Les sources institutionnelles attribuent généralement l’incendie à des unités SS en retraite, tout en conservant une prudence sur le déroulement exact.

Aucun fragment du grand panneau n’est connu. Subsistent les dessins, des photographies en noir et blanc, des descriptions anciennes et la reproduction colorée du détail d’Hygie.

Ce qui est perdu : la matière picturale, l’échelle réelle, les couleurs complètes et la relation exacte entre les différents états. Toute image colorée de l’ensemble doit donc être présentée comme une reconstruction.
VOIR L’ŒUVRE AUJOURD’HUI

Deux reconstructions à Vienne

L’original n’existe plus, mais deux dispositifs publics permettent de comprendre son échelle et sa destination : le plafond universitaire et la façade de MedUni Vienne.

Salle d’apparat de l’Université de Vienne avec les reproductions des peintures des Facultés
Université de Vienne · depuis 2005

Des reproductions en noir et blanc ont été installées au plafond de la grande salle en coopération avec le Leopold Museum. Pour la première fois, le projet peut être perçu dans l’emplacement prévu.

Reconstruction monumentale de La Médecine visible sur le campus de MedUni Vienne
Campus MedUni Vienne · depuis novembre 2024

La façade du bâtiment de recherche Anna Spiegel porte une grande reconstruction colorée. Photo Wolfgang Glock, 24 mars 2026, CC BY-SA 4.0.

Informations officielles →
La Médecine réimaginée d’après Gustav Klimt par Master Apollon, reproduction de la boutique
CRÉATION DE LA BOUTIQUE

La Médecine réimaginée par Master Apollon

Cette œuvre de 180 × 270 cm propose une interprétation contemporaine peinte à la main à partir du chef-d’œuvre disparu. Elle ne doit pas être confondue avec l’original de Klimt ni avec la recolorisation numérique du Belvedere et de Google Arts.

Le format monumental reprend l’élan vertical, la densité du courant humain et la présence d’Hygie. La démarche assume une reconstruction artistique : là où l’histoire laisse des couleurs inconnues, le peintre compose une solution cohérente plutôt que de prétendre posséder une vérité documentaire.

✓ Peinture réalisée à la main✓ Format 180 × 270 cm✓ Composition monumentale✓ Hygie mise en valeur✓ Œuvre explicitement réimaginée✓ Fiche produit active vérifiée
Découvrir l’œuvre réimaginée →
FAQ

Douze réponses sur La Médecine et Hygie

La Médecine de Klimt existe-t-elle encore ?

Non. Le tableau monumental a été détruit dans l’incendie du château d’Immendorf le 8 mai 1945. Il subsiste des photographies en noir et blanc, des dessins, des descriptions et un détail coloré d’Hygie.

Hygie est-elle un tableau indépendant ?

Non. L’image célèbre d’Hygie est un détail de la partie inférieure de La Médecine. Sa diffusion autonome peut donner l’impression d’une toile séparée, mais elle appartenait au grand panneau universitaire.

Quand Klimt a-t-il peint La Médecine ?

La commande remonte à 1894. Une première version est présentée en 1901 et Klimt poursuit les transformations jusqu’à l’état final exposé en 1907.

Quelle était la taille du tableau ?

Les sources du Belvedere et de Google Arts donnent environ 430 × 300 cm. Le format correspondait à un panneau destiné au plafond de la grande salle de l’Université de Vienne.

Qui est Hygie ?

Hygie est une déesse grecque de la santé, fille d’Asclépios. Klimt la représente avec le serpent médical et une coupe, richement vêtue en rouge et or.

Que signifie le serpent autour de son bras ?

Il renvoie à Asclépios et à la tradition médicale. Dans l’image de Klimt, le serpent boit dans la coupe tenue par Hygie, concentrant les principaux attributs de la guérison.

Pourquoi le tableau a-t-il choqué les médecins ?

Il ne présente pas la médecine comme une puissance victorieuse. Le courant humain est soumis à la naissance, à la souffrance, au vieillissement et à la mort, tandis qu’Hygie ne semble intervenir sur aucun corps.

Les 87 professeurs ont-ils protesté spécialement contre La Médecine ?

La pétition des 87 professeurs naît en 1900 autour de Philosophie et de l’ensemble du projet. La présentation de La Médecine en 1901 intensifie ensuite l’affaire jusqu’au Parlement.

Pourquoi Klimt a-t-il abandonné la commande ?

En 1905, après des années de critiques et de contrôle administratif, il renonce aux honoraires, rembourse les avances avec le soutien d’August et Serena Lederer et reprend sa liberté.

Les couleurs de la reconstruction numérique sont-elles certaines ?

Non. Seul le détail d’Hygie est documenté en couleurs. La version du Belvedere et de Google Arts & Culture est une approximation fondée sur des textes, des œuvres comparables et un algorithme.

Où peut-on voir une reconstruction à Vienne ?

Des reproductions en noir et blanc sont installées au plafond de la grande salle de l’Université de Vienne. Depuis novembre 2024, une grande version colorée est également visible sur la façade du bâtiment Anna Spiegel de MedUni Vienne.

La reproduction de la boutique copie-t-elle un original conservé ?

Non. La fiche présente explicitement une œuvre réimaginée par Master Apollon. Elle interprète le tableau perdu et ne prétend pas être une copie documentaire des couleurs originales.

Une déesse de la santé devant l’impuissance humaine

Klimt transforme une commande célébrant le savoir en méditation sur ses limites. Hygie tient la coupe et le serpent ; derrière elle, la vie naît, souffre, vieillit et meurt sans que l’ordre universitaire puisse en reprendre le contrôle.

Voir l’œuvre réimaginée →

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