Objet total · Vienne 1900

Les cadres de Klimt

Chez Gustav Klimt, le cadre ne se contente pas de protéger une toile. Il peut porter un nom, prolonger l’or, imposer un rythme, transformer la peinture en objet et relier l’œuvre à toute une architecture.

Pallas Athéna de Gustav Klimt avec son cadre original en métal
Pallas Athéna, 1898 : le cadre métallique conçu par Gustav et exécuté par son frère Georg fait partie de la lecture de l’œuvre. Photo : Wien Museum, CC BY 4.0.
1895–1901Les exemples les plus démonstratifs apparaissent autour de la naissance de la Sécession.
2 frèresGustav dessine ; Georg Klimt, ciseleur et métallier, réalise plusieurs cadres.
3 rôlesNommer l’œuvre, prolonger sa surface et l’intégrer dans un espace.
1 principeNe jamais regarder le tableau comme si son bord était neutre.

Le cadre est parfois la dernière partie du tableau — et parfois sa première phrase.

Pour comprendre les cadres de Klimt, il faut abandonner l’idée d’un accessoire choisi après coup chez un encadreur. Dans plusieurs œuvres majeures, le bord est pensé en même temps que l’image. Il fixe la distance avec le mur, règle la transition entre peinture et architecture et peut même fournir le titre que l’image refuse de donner seule.

Cette attention correspond au programme de la Sécession viennoise : abolir la hiérarchie entre « beaux-arts » et arts appliqués. Peinture, métal, typographie, mobilier et scénographie doivent former un ensemble cohérent. Le cadre devient donc un lieu de collaboration entre peintre, artisan et architecte.

Réponse courte : tous les cadres visibles aujourd’hui autour d’un Klimt ne sont pas de Klimt. En revanche, quelques cadres originaux documentés — notamment ceux de Pallas Athéna et Judith I — ont été dessinés par Gustav Klimt et exécutés par son frère Georg.

Avant de comparer

Quatre manières d’encadrer chez Klimt

Le cadre matériel

Bois, métal repoussé, dorure ou moulure : un objet autonome posé autour de la toile.

La bordure peinte

Une zone de la toile fonctionne comme un cadre interne et prépare le regard avant le sujet.

Le cadre typographique

Un nom, une citation ou une formule inscrit l’œuvre dans un discours autant que dans une forme.

Le cadre architectural

Le mur, la niche et la salle deviennent l’enveloppe de l’image : c’est l’idéal de l’œuvre d’art totale.

Vue complète de Pallas Athéna et de son cadre métallique dessiné par Klimt
La photographie d’objet montre le tableau et le cadre comme un seul ensemble. Photo : Birgit et Peter Kainz, Wien Museum, CC BY 4.0.

Cas n° 1 · Le métal devient manifeste

Pallas Athéna : un cadre qui annonce l’image

Peinte en 1898, Pallas Athéna est une œuvre-programme de la jeune Sécession. La déesse protectrice des arts porte une armure d’écailles, un casque et une petite figure de la Vérité nue. Autour d’elle, le cadre en métal répète la logique de l’image : spirales latérales, surface martelée et titre monumental.

Le mot PALLAS ATHENE court sur la traverse supérieure. Avant même d’entrer dans la peinture, le spectateur reçoit un nom et une autorité. Le cadre n’illustre pas la toile : il la proclame.

Tableau75 × 75 cm
Avec cadre85,3 × 84,7 × 5 cm
ConceptionGustav Klimt
ExécutionGeorg Klimt

Le cadre augmente peu la largeur, mais change radicalement le statut de l’œuvre : le carré peint devient une plaque cérémonielle, presque un bouclier ou une enseigne.

Judith I de Klimt avec son cadre original et l’inscription Judith und Holofernes
Le cadre porte l’inscription « JUDITH UND HOLOFERNES » et empêche de réduire l’héroïne à une simple Salomé sensuelle. Image du tableau et de son cadre, domaine public.

Cas n° 2 · Le cadre nomme

Judith I : quand l’inscription corrige le regard

Dans Judith I (1901), Klimt comprime le récit biblique jusqu’à rendre la tête d’Holopherne presque secondaire. Le visage, l’or et le collier dominent. Cette ambiguïté favorisa l’assimilation de la figure à Salomé, autre femme fatale très présente dans l’imaginaire fin-de-siècle.

La traverse supérieure du cadre tranche la question : JUDITH UND HOLOFERNES. Le bord devient donc un cartel incorporé à l’œuvre. Il ne décrit pas seulement ce qui est visible ; il rétablit ce que la composition a volontairement rendu incertain.

Les spirales et les reliefs métalliques dialoguent avec les arbres stylisés, les écailles dorées et les bijoux peints. À la limite entre toile et cadre, il devient difficile de savoir où finit l’image et où commence l’objet.

À observer : le cadre est plus large en haut qu’en bas. Cette asymétrie donne à l’inscription la valeur d’un fronton et transforme le portrait vertical en petite architecture.

Trois solutions, trois effets

Du cadre peint au dispositif vertical

Le collaborateur essentiel

Georg Klimt, le frère qui donnait du relief aux dessins

Cadet de Gustav, Georg Klimt (1867–1931) se forme à l’École des arts et métiers de Vienne puis travaille comme ciseleur, sculpteur sur métal et enseignant.

Les sources de la Klimt Foundation documentent clairement son rôle dans l’exécution des cadres de Pallas Athéna et de Judith I, d’après les conceptions de Gustav. Cette collaboration résume l’ambition de la Sécession : le dessin du peintre ne vaut pas plus que le savoir-faire de l’artisan ; l’œuvre aboutie dépend des deux.

  • Le peintre conçoit : proportions, inscriptions, motifs, relation avec la composition.
  • Le métallier interprète : repoussé, ciselure, assemblage, patine et résistance matérielle.
  • Le cadre devient preuve : il conserve les traces d’un travail collectif rarement visible dans les reproductions recadrées.

Un piège fréquent consiste à attribuer automatiquement tout cadre doré entourant un Klimt à Georg. Seuls les cadres documentés par les archives, catalogues et collections doivent être présentés comme des créations originales.

Salle latérale de l’exposition Beethoven de 1902 avec la frise de Gustav Klimt

Au-delà de la moulure

La salle entière peut devenir le cadre

À l’exposition Beethoven de 1902, Josef Hoffmann coordonne vingt et un artistes autour de la sculpture de Max Klinger. La frise de Klimt occupe les murs d’une nef latérale ; une ouverture ménage une vue vers la statue centrale. Ici, l’encadrement n’est plus un rectangle posé autour d’une toile : c’est une séquence architecturale.

La photographie historique rappelle que la Sécession pensait l’exposition comme un ensemble. Distance, hauteur, passage et lumière participaient à l’œuvre autant que le dessin. Cette logique se prolongera dans le palais Stoclet, où les mosaïques de Klimt répondent directement à l’architecture et au mobilier.

Vue historique de la XIVe exposition de la Sécession, 1902. Crédit : Archives de la Sécession de Vienne.

Méthode de lecture

Six questions à poser devant un Klimt encadré

Ces vérifications évitent de confondre le cadre historique, un encadrement muséal ultérieur et une bordure peinte par Klimt sur la toile elle-même.

Le cadre est-il contemporain du tableau ?Consulter la notice du musée et les photographies d’exposition anciennes.
Existe-t-il un dessin ou une attribution documentée ?Un style « klimtien » ne suffit jamais à prouver une conception de l’artiste.
Le titre est-il inscrit sur le cadre ?Chez Pallas Athéna et Judith I, le texte oriente directement l’interprétation.
Les motifs répondent-ils à ceux de la toile ?Spirales, écailles, fleurs et surfaces métalliques peuvent traverser la limite matérielle.
Le format change-t-il avec le cadre ?Une traverse plus large ou un fronton transforme la proportion ressentie.
Le mur joue-t-il un rôle ?Pour une frise ou un décor, la bonne unité d’analyse n’est parfois pas le tableau, mais la salle.

Pour une reproduction

Quel cadre choisir sans fabriquer un faux « cadre original » ?

L’objectif n’est pas de copier approximativement un cadre muséal, mais de retrouver une relation juste entre l’œuvre, ses couleurs et votre intérieur. Mentionnez toujours clairement qu’il s’agit d’un encadrement contemporain.

Noir sobre

Il renforce les contours et convient aux compositions très dorées sans ajouter une seconde ornementation.

Or mat

Plus proche de l’éclat ancien qu’un or brillant. Préférer une moulure simple et une patine chaude.

Caisse américaine claire

Elle laisse respirer une toile carrée ou très dense et crée une ombre nette autour du châssis.

Bois brun

Utile pour les paysages, les verts de l’Attersee et les œuvres antérieures à la période dorée.

Règle pratique : si le tableau contient déjà beaucoup d’or, de motifs et de contrastes, le cadre doit souvent simplifier. La richesse d’un Klimt vient d’abord de la peinture ; une moulure trop démonstrative peut brouiller sa structure.

Prolonger l’analyse

Trois œuvres de Klimt disponibles en reproduction peinte à la main

Questions fréquentes

Cadres de Klimt : l’essentiel

Klimt fabriquait-il lui-même ses cadres ?

Il en concevait certains, mais l’exécution matérielle pouvait être confiée à un artisan. Son frère Georg réalisa notamment les cadres métalliques de Pallas Athéna et Judith I d’après ses dessins.

Le cadre de Judith I est-il original ?

Oui. Il appartient à la conception historique de l’œuvre et porte l’inscription « JUDITH UND HOLOFERNES », essentielle pour identifier le sujet biblique.

Le cadre du portrait d’Adèle Bloch-Bauer I est-il de Gustav Klimt ?

Le cadre doré est généralement attribué à Josef Hoffmann, architecte et figure majeure de la Wiener Werkstätte. Il illustre la dimension collective de la modernité viennoise.

Pourquoi les reproductions montrent-elles souvent les tableaux sans cadre ?

Les catalogues et boutiques recadrent souvent l’image sur la surface peinte afin de proposer plusieurs formats. Cette présentation est utile commercialement, mais elle peut faire disparaître une partie de l’histoire matérielle de l’œuvre.

Faut-il toujours mettre un cadre doré autour d’un Klimt ?

Non. Un cadre noir, brun ou une caisse américaine claire peuvent mieux respecter la composition. L’or fonctionne surtout s’il reste mat, simple et accordé aux tons réels de la peinture.

Sources et crédits

Notices consultées

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