Matière · technique · lumière

Pourquoi Gustav Klimt utilisait-il de l’or ?

Parce qu’une feuille métallique ne se contente pas de représenter la lumière : elle la reçoit, la renvoie et transforme la peinture en objet précieux. Or, argent et platine lui permettent d’aplatir l’espace, d’évoquer la mosaïque et de faire vibrer le tableau avec le déplacement du regard.

1901Judith I, premier grand emploi spectaculaire de véritable feuille d’or.
1901–1909La « période dorée » au sens technique et visuel.
3 métauxOr, argent et, plus rarement, platine.
Judith I de Gustav Klimt
Judith I, 1901
Le Baiser de Gustav Klimt
Le Baiser, 1907–1908
Portrait d’Adèle Bloch-Bauer I de Gustav Klimt
Portrait d’Adèle Bloch-Bauer I, 1907

Réponse courte

Une matière, pas un simple jaune

Klimt avait d’abord imité l’or avec de la peinture. Vers 1900, il passe à de véritables métaux en feuilles ou en poudres. Ce changement paraît discret sur une photographie, mais il est décisif devant l’œuvre.

La peinture colorée produit l’illusion d’un éclat. La feuille métallique, elle, réagit à l’éclairage réel de la salle. Elle paraît mate de face, fulgurante sous un angle, sombre sous un autre.

Ce comportement rapproche le tableau d’une mosaïque, d’un bijou, d’une icône ou d’un objet d’arts décoratifs. Le fond ne cherche plus à reculer derrière la figure : il affirme la surface du tableau.

Klimt peut alors faire coexister deux régimes : les visages et les mains gardent une présence charnelle, tandis que les vêtements et le décor deviennent un champ de signes, de spirales, d’yeux, de carrés et de cercles.

Vocabulaire matériel

Feuille, poudre, argent, platine

Parler de la « couleur or » masque la variété des procédés. L’étude technique distingue plusieurs matériaux, plusieurs liants et plusieurs états de surface.

01

Feuille d’or

Une feuille extrêmement mince est posée sur un fond préparé. Lisse, froissée, mate ou brunie, elle peut donner des effets très différents.

02

Or dispersé

Paillettes, poussières ou poudre métallique mélangées à un liant permettent des accents, des passages granuleux et des lignes plus souples.

03

Feuille d’argent

Plus froide et plus blanche, elle offre un contraste lunaire. Elle peut toutefois s’assombrir par oxydation si elle n’est pas protégée.

04

Platine

Rare et coûteux, le platine garde un éclat argenté plus stable. Les études du MAK en ont identifié dans les cartons de la frise Stoclet.

1901–1911

Comment naît la période dorée ?

Elle ne commence pas en un jour et ne s’arrête pas à une date nette. Elle se construit par essais successifs, au croisement de la peinture, de l’architecture et des arts décoratifs.

avant 1900L’or peintKlimt imite encore largement l’éclat métallique par des pigments jaunes et bruns.
1901Judith IPremier usage de grande ampleur où la véritable feuille d’or devient un effet central.
1902Frise BeethovenLa surface décorative, les incrustations et le dialogue avec l’architecture ouvrent la période dorée.
1903RavenneLe voyage à San Vitale intensifie son intérêt pour la mosaïque byzantine et les fonds lumineux.
1907Adèle ILe portrait devient presque une relique de métal, de motifs et de signes.
1908Le BaiserLe couple charnel se fond dans une enveloppe d’or devenue paysage abstrait.
1905–1911Frise StocletOr, argent, platine et mosaïque s’intègrent à une œuvre d’art totale.
Mosaïque de l’impératrice Théodora à San Vitale de Ravenne

Le choc de Ravenne

Une lumière faite de matière

À San Vitale, le fond d’or n’est pas un ciel réaliste. Il retire les figures au temps ordinaire et construit un espace cérémoniel. Les tesselles ne sont pas toutes posées dans le même plan : leurs micro-angles dispersent la lumière.

Klimt ne copie pas la mosaïque byzantine. Il en retient une logique : silhouettes frontales, hiérarchie des visages et des mains, décor qui absorbe les corps, signes répétés et surface précieuse.

Le voyage de 1903 agit donc moins comme une « révélation soudaine » que comme un accélérateur d’intérêts déjà présents chez lui.

Photo : Username.Ruge, Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0. Fichier hébergé sur le CDN Shopify de la boutique.

Dans l’atelier

Comment Klimt faisait-il tenir la lumière ?

Les analyses montrent une pratique expérimentale. Il superpose, masque, peint sur le métal, revient avec une nouvelle feuille et combine les états de surface.

01

Préparer le fond

La texture du support détermine le résultat : un fond lisse produit un miroir calme, un fond granuleux fragmente la réflexion.

02

Poser l’adhésif

Une assiette ou un mordant reçoit la feuille. La précision de cette couche décide où le métal adhère et où il s’arrête.

03

Appliquer la feuille

La feuille peut rester continue, se déchirer, se chevaucher ou révéler les raccords. Ces irrégularités deviennent partie du dessin.

04

Varier l’éclat

Brunissage, frottement, grain et vernis opposent zones mates et brillantes sans changer de métal.

05

Peindre par-dessus

Des pigments opaques ou transparents recouvrent certains passages. Le métal reste visible, affleure ou chauffe la couleur.

06

Revenir en métal

Klimt peut regarnir une zone déjà peinte, tracer à la poudre ou ajouter une feuille plus froide pour différencier les motifs.

Six fonctions

Pourquoi autant d’or ?

Il n’existe pas une explication unique. Klimt exploite simultanément la physique du métal, son histoire sacrée, son pouvoir social et sa capacité à organiser un décor moderne.

1

Réfléchir la lumière réelle

Le tableau varie avec l’éclairage et le déplacement du visiteur. La perception devient mobile.

2

Aplatir la profondeur

Le métal rappelle que nous regardons une surface. Il s’oppose à la peinture conçue comme fenêtre illusionniste.

3

Sortir du temps ordinaire

Hérité des icônes et des mosaïques, le fond d’or crée un espace symbolique plutôt qu’un lieu descriptible.

4

Transformer le portrait en bijou

Chez Adèle, la robe, le fauteuil et le fond fusionnent : le statut social devient matière et ornement.

5

Relier peinture et arts décoratifs

Le métal rapproche la toile de la mosaïque, du mobilier, du textile et de l’architecture.

6

Construire un langage moderne

Carrés, spirales et cercles ne décrivent plus seulement des objets : ils rythment la surface comme une abstraction.

Regarder de près

Cinq œuvres pour suivre les métaux

Les œuvres dorées ne produisent pas toutes le même effet. Le métal peut annoncer une armure, devenir paysage floral, encadrer un couple ou dissoudre le corps dans l’ornement.

Comparer

Or, argent ou platine ?

À l’œil nu, un métal pâle n’est pas toujours identifiable avec certitude. L’analyse scientifique et la documentation d’atelier restent nécessaires.

Matière Aspect Comportement Usage chez Klimt
Or Chaud, jaune, parfois rougeâtre selon l’alliage et le fond Très stable, réflexion intense Fonds, vêtements, halos décoratifs, lignes et ponctuations
Argent Blanc et froid Peut ternir ou noircir par oxydation Contrastes froids, ornements et zones claires, notamment dans les projets décoratifs
Platine Gris blanc, moins chaud que l’or Très résistant à l’oxydation Identifié dans les cartons Stoclet pour obtenir un éclat argenté durable
Pigment jaune Couleur mate ou brillante selon le liant Ne réfléchit pas comme un métal Imitation, raccords, glacis et peinture posée sur ou autour des feuilles

Voir les originaux

Quatre lieux pour comprendre l’or

La photographie aplatit l’effet métallique. Ces œuvres gagnent à être vues en salle, avec leurs changements d’éclat et leur échelle réelle.

Vienne

Belvedere

Le Baiser et Judith I : deux usages opposés de l’or, enveloppant chez l’un, tranchant chez l’autre.

Lire le dossier technique
Vienne

Sécession

La Frise Beethoven permet de lire le métal dans un ensemble mural conçu pour l’architecture.

Préparer la visite
New York

Neue Galerie

Portrait d’Adèle Bloch-Bauer I : la figure, la robe et le fond fusionnent dans l’or et l’argent.

Voir la notice officielle
Vienne

MAK

Les cartons de la frise Stoclet documentent les expériences de feuille, de poudre, d’argent et de platine.

Découvrir les analyses

Questions fréquentes

Or chez Klimt : le vrai du faux

Quelques réponses utiles pour éviter les raccourcis les plus fréquents sur la technique et la « période dorée ».

Klimt utilisait-il de la vraie feuille d’or ?

Oui. Les analyses techniques attestent de véritables feuilles et poudres d’or, mais aussi de l’argent et, dans certains projets, du platine.

Tout ce qui paraît doré est-il de l’or ?

Non. Une zone peut associer métal, pigment jaune, glacis, vernis et fond coloré. L’identification exige une étude technique.

Pourquoi l’argent peut-il sembler sombre aujourd’hui ?

L’argent est sensible au ternissement. Une feuille autrefois brillante peut s’être assombrie, ce qui modifie la lecture des contrastes d’origine.

Pourquoi employer du platine ?

Pour obtenir un éclat blanc et froid plus stable que l’argent. Son coût élevé explique son usage exceptionnel.

Ravenne a-t-elle « inventé » le style doré de Klimt ?

Non. Klimt s’intéressait déjà aux métaux et aux surfaces décoratives. Le voyage de 1903 a surtout renforcé et réorienté cette recherche.

La période dorée concerne-t-elle seulement les portraits ?

Non. Elle touche aussi les frises, les projets décoratifs et certains paysages ou sujets floraux, comme Le Tournesol.

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