Matière · technique · lumière
Pourquoi Gustav Klimt utilisait-il de l’or ?
Parce qu’une feuille métallique ne se contente pas de représenter la lumière : elle la reçoit, la renvoie et transforme la peinture en objet précieux. Or, argent et platine lui permettent d’aplatir l’espace, d’évoquer la mosaïque et de faire vibrer le tableau avec le déplacement du regard.
Réponse courte
Une matière, pas un simple jaune
Klimt avait d’abord imité l’or avec de la peinture. Vers 1900, il passe à de véritables métaux en feuilles ou en poudres. Ce changement paraît discret sur une photographie, mais il est décisif devant l’œuvre.
La peinture colorée produit l’illusion d’un éclat. La feuille métallique, elle, réagit à l’éclairage réel de la salle. Elle paraît mate de face, fulgurante sous un angle, sombre sous un autre.
Ce comportement rapproche le tableau d’une mosaïque, d’un bijou, d’une icône ou d’un objet d’arts décoratifs. Le fond ne cherche plus à reculer derrière la figure : il affirme la surface du tableau.
Klimt peut alors faire coexister deux régimes : les visages et les mains gardent une présence charnelle, tandis que les vêtements et le décor deviennent un champ de signes, de spirales, d’yeux, de carrés et de cercles.
Vocabulaire matériel
Feuille, poudre, argent, platine
Parler de la « couleur or » masque la variété des procédés. L’étude technique distingue plusieurs matériaux, plusieurs liants et plusieurs états de surface.
Feuille d’or
Une feuille extrêmement mince est posée sur un fond préparé. Lisse, froissée, mate ou brunie, elle peut donner des effets très différents.
Or dispersé
Paillettes, poussières ou poudre métallique mélangées à un liant permettent des accents, des passages granuleux et des lignes plus souples.
Feuille d’argent
Plus froide et plus blanche, elle offre un contraste lunaire. Elle peut toutefois s’assombrir par oxydation si elle n’est pas protégée.
Platine
Rare et coûteux, le platine garde un éclat argenté plus stable. Les études du MAK en ont identifié dans les cartons de la frise Stoclet.
1901–1911
Comment naît la période dorée ?
Elle ne commence pas en un jour et ne s’arrête pas à une date nette. Elle se construit par essais successifs, au croisement de la peinture, de l’architecture et des arts décoratifs.

Le choc de Ravenne
Une lumière faite de matière
À San Vitale, le fond d’or n’est pas un ciel réaliste. Il retire les figures au temps ordinaire et construit un espace cérémoniel. Les tesselles ne sont pas toutes posées dans le même plan : leurs micro-angles dispersent la lumière.
Klimt ne copie pas la mosaïque byzantine. Il en retient une logique : silhouettes frontales, hiérarchie des visages et des mains, décor qui absorbe les corps, signes répétés et surface précieuse.
Le voyage de 1903 agit donc moins comme une « révélation soudaine » que comme un accélérateur d’intérêts déjà présents chez lui.
Photo : Username.Ruge, Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0. Fichier hébergé sur le CDN Shopify de la boutique.
Dans l’atelier
Comment Klimt faisait-il tenir la lumière ?
Les analyses montrent une pratique expérimentale. Il superpose, masque, peint sur le métal, revient avec une nouvelle feuille et combine les états de surface.
Préparer le fond
La texture du support détermine le résultat : un fond lisse produit un miroir calme, un fond granuleux fragmente la réflexion.
Poser l’adhésif
Une assiette ou un mordant reçoit la feuille. La précision de cette couche décide où le métal adhère et où il s’arrête.
Appliquer la feuille
La feuille peut rester continue, se déchirer, se chevaucher ou révéler les raccords. Ces irrégularités deviennent partie du dessin.
Varier l’éclat
Brunissage, frottement, grain et vernis opposent zones mates et brillantes sans changer de métal.
Peindre par-dessus
Des pigments opaques ou transparents recouvrent certains passages. Le métal reste visible, affleure ou chauffe la couleur.
Revenir en métal
Klimt peut regarnir une zone déjà peinte, tracer à la poudre ou ajouter une feuille plus froide pour différencier les motifs.
Six fonctions
Pourquoi autant d’or ?
Il n’existe pas une explication unique. Klimt exploite simultanément la physique du métal, son histoire sacrée, son pouvoir social et sa capacité à organiser un décor moderne.
Réfléchir la lumière réelle
Le tableau varie avec l’éclairage et le déplacement du visiteur. La perception devient mobile.
Aplatir la profondeur
Le métal rappelle que nous regardons une surface. Il s’oppose à la peinture conçue comme fenêtre illusionniste.
Sortir du temps ordinaire
Hérité des icônes et des mosaïques, le fond d’or crée un espace symbolique plutôt qu’un lieu descriptible.
Transformer le portrait en bijou
Chez Adèle, la robe, le fauteuil et le fond fusionnent : le statut social devient matière et ornement.
Relier peinture et arts décoratifs
Le métal rapproche la toile de la mosaïque, du mobilier, du textile et de l’architecture.
Construire un langage moderne
Carrés, spirales et cercles ne décrivent plus seulement des objets : ils rythment la surface comme une abstraction.
Regarder de près
Cinq œuvres pour suivre les métaux
Les œuvres dorées ne produisent pas toutes le même effet. Le métal peut annoncer une armure, devenir paysage floral, encadrer un couple ou dissoudre le corps dans l’ornement.

Pallas Athéna, 1898
Avant l’apogée dorée, l’armure, le casque et le cadre annoncent déjà une peinture où le métal est puissance, frontalité et manifeste sécessionniste.

Frise Beethoven, 1902
Le métal travaille avec le mur, le rythme des figures et les matériaux décoratifs : la peinture devient environnement.

Le Tournesol, 1907
La période dorée dépasse le portrait : la fleur se dresse comme une figure dans une mosaïque verte ponctuée d’éclats solaires.

L’Accomplissement
Dans la frise Stoclet, le couple est contenu par le motif, tandis que les métaux et la mosaïque relient l’image à l’architecture.

L’Arbre de Vie
Les spirales organisent une surface continue. L’or n’imite rien : il relie les figures et construit un champ décoratif autonome.
Comparer
Or, argent ou platine ?
À l’œil nu, un métal pâle n’est pas toujours identifiable avec certitude. L’analyse scientifique et la documentation d’atelier restent nécessaires.
| Matière | Aspect | Comportement | Usage chez Klimt |
|---|---|---|---|
| Or | Chaud, jaune, parfois rougeâtre selon l’alliage et le fond | Très stable, réflexion intense | Fonds, vêtements, halos décoratifs, lignes et ponctuations |
| Argent | Blanc et froid | Peut ternir ou noircir par oxydation | Contrastes froids, ornements et zones claires, notamment dans les projets décoratifs |
| Platine | Gris blanc, moins chaud que l’or | Très résistant à l’oxydation | Identifié dans les cartons Stoclet pour obtenir un éclat argenté durable |
| Pigment jaune | Couleur mate ou brillante selon le liant | Ne réfléchit pas comme un métal | Imitation, raccords, glacis et peinture posée sur ou autour des feuilles |
Voir les originaux
Quatre lieux pour comprendre l’or
La photographie aplatit l’effet métallique. Ces œuvres gagnent à être vues en salle, avec leurs changements d’éclat et leur échelle réelle.
Belvedere
Le Baiser et Judith I : deux usages opposés de l’or, enveloppant chez l’un, tranchant chez l’autre.
Lire le dossier techniqueSécession
La Frise Beethoven permet de lire le métal dans un ensemble mural conçu pour l’architecture.
Préparer la visiteNeue Galerie
Portrait d’Adèle Bloch-Bauer I : la figure, la robe et le fond fusionnent dans l’or et l’argent.
Voir la notice officielleMAK
Les cartons de la frise Stoclet documentent les expériences de feuille, de poudre, d’argent et de platine.
Découvrir les analysesProlonger le regard
Trois œuvres dorées dans la boutique
Ces liens ont été contrôlés sur la boutique. Chaque carte renvoie vers une reproduction peinte à la main et non vers une impression générique.

Athéna — détail
Métal, frontalité et décor sécessionniste.Voir la reproduction →

L’Étreinte — détail
Le couple, la mosaïque et l’ornement continu.Voir la reproduction →

Jardin aux tournesols
Une mosaïque de fleurs et d’éclats solaires.Voir la reproduction →
Questions fréquentes
Or chez Klimt : le vrai du faux
Quelques réponses utiles pour éviter les raccourcis les plus fréquents sur la technique et la « période dorée ».
Klimt utilisait-il de la vraie feuille d’or ?
Oui. Les analyses techniques attestent de véritables feuilles et poudres d’or, mais aussi de l’argent et, dans certains projets, du platine.
Tout ce qui paraît doré est-il de l’or ?
Non. Une zone peut associer métal, pigment jaune, glacis, vernis et fond coloré. L’identification exige une étude technique.
Pourquoi l’argent peut-il sembler sombre aujourd’hui ?
L’argent est sensible au ternissement. Une feuille autrefois brillante peut s’être assombrie, ce qui modifie la lecture des contrastes d’origine.
Pourquoi employer du platine ?
Pour obtenir un éclat blanc et froid plus stable que l’argent. Son coût élevé explique son usage exceptionnel.
Ravenne a-t-elle « inventé » le style doré de Klimt ?
Non. Klimt s’intéressait déjà aux métaux et aux surfaces décoratives. Le voyage de 1903 a surtout renforcé et réorienté cette recherche.
La période dorée concerne-t-elle seulement les portraits ?
Non. Elle touche aussi les frises, les projets décoratifs et certains paysages ou sujets floraux, comme Le Tournesol.




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