Commande · modèle · contexte

Pourquoi Léonard a-t-il peint La Joconde ?

La réponse commence comme l’histoire d’un portrait privé commandé à Florence vers 1503. Elle se termine autrement : Léonard garde le panneau, le reprend pendant des années et transforme Lisa Gherardini en laboratoire de la présence humaine.

Réponse courte
Très probablement pour répondre à une commande de Francesco del Giocondo, mari de Lisa. Mais le portrait est devenu pour Léonard une œuvre personnelle, constamment perfectionnée et jamais livrée.
La Joconde de Léonard de Vinci, portrait de Lisa Gherardini
Léonard de Vinci, Portrait de Lisa Gherardini, dit La Joconde, commencé vers 1503 et repris jusqu’à la fin de la vie de l’artiste. Huile sur panneau de peuplier, musée du Louvre.
ModèleLisa Gherardini del Giocondo
Commanditaire probableFrancesco del Giocondo
Début documentéFlorence, octobre 1503
Destination finaleGardée par Léonard, puis acquise par François Ier
Le verdict

Une commande devenue œuvre de recherche

La cause initiale est vraisemblablement simple : un marchand florentin souhaite le portrait de son épouse, Lisa Gherardini. Un tel tableau affirme l’identité, la respectabilité et la réussite d’une famille.

La cause profonde est plus leonardienne : l’artiste comprend que ce visage, cette pose et ce paysage lui permettent d’étudier le regard, le sourire, le passage de l’ombre à la lumière et l’unité entre le corps humain et la nature.

Voilà pourquoi la question « pourquoi l’a-t-il peinte ? » appelle deux réponses. Léonard commence probablement pour les Giocondo. Il continue pour sa peinture.

Note d’Agostino Vespucci datée de 1503 mentionnant Lisa del Giocondo
La note marginale d’Agostino Vespucci, datée d’octobre 1503, mentionne que Léonard travaille au portrait de Lisa del Giocondo. Conservée à la Bibliothèque universitaire de Heidelberg, elle apporte un témoignage contemporain exceptionnel.
La preuve la plus solide

Qui est la femme ?

Lisa Gherardini n’est plus une simple hypothèse séduisante. Plusieurs sources indépendantes convergent vers l’épouse de Francesco del Giocondo.

1

1503 : Agostino Vespucci, employé de la chancellerie florentine, écrit que Léonard peint Lisa del Giocondo.

2

1550 : Giorgio Vasari attribue le portrait de « Monna Lisa » à Léonard et nomme son mari, Francesco del Giocondo.

3

Le titre lui-même : « Monna Lisa » signifie Madame Lisa, tandis que « Gioconda » féminise le nom de son époux.

La prudence reste nécessaire : aucun contrat signé ni reçu de paiement n’a été retrouvé. Mais la fiche scientifique du musée du Louvre considère l’identification à Lisa Gherardini comme fondée sur une tradition ancienne et des documents convergents.

Une histoire longue

De la commande florentine au cabinet du roi de France

1495

Lisa Gherardini épouse Francesco del Giocondo, marchand de soie florentin. Elle a quinze ou seize ans.

1503

Vespucci atteste que Léonard travaille au portrait de Lisa. L’artiste est revenu à Florence après près de vingt ans passés surtout à Milan.

1503–1506

Le portrait prend forme. Léonard mène en parallèle le chantier monumental de la Bataille d’Anghiari au Palazzo Vecchio.

1516

Léonard gagne la France au service de François Ier, avec plusieurs tableaux auxquels il tient particulièrement.

1518–1519

La Joconde entre très probablement dans la collection royale. Léonard meurt en 1519, après avoir continué à travailler le panneau.

Pourquoi passer commande ?

Trois circonstances, trois degrés de certitude

Le portrait pouvait célébrer plusieurs événements domestiques à la fois. Les archives permettent de reconstruire le contexte, mais pas de choisir une occasion unique avec une certitude absolue.

Très probable

Affirmer la famille Giocondo

Francesco est un marchand de soie prospère, inséré dans la vie civique florentine. Commander le portrait de son épouse montre la stabilité du foyer, sa vertu et sa place sociale. Ce n’est pas un portrait royal : c’est l’ambition d’une famille urbaine.

Plausible

Marquer une nouvelle maison

Francesco acquiert une maison à Florence au début du XVIe siècle. Le tableau aurait pu accompagner ce changement de statut matériel et prendre place dans l’espace domestique, comme signe durable de continuité.

Possible, non prouvé

Célébrer une naissance

Lisa donne naissance à Andrea en décembre 1502. Le rapprochement chronologique est tentant. Toutefois, aucun document ne dit explicitement que l’enfant ou le retour de couches a déclenché la commande.

Avant et après La Joconde

Comment Léonard transforme le portrait féminin

Le tableau n’apparaît pas dans le vide. Léonard avait déjà expérimenté le portrait féminin à Florence et à Milan. Avec Lisa, il réunit ces recherches dans une formule qui devient immédiatement exemplaire.

Ginevra de’ Benci peinte par Léonard de Vinci vers 1474-1478
Florence, vers 1474–1478

Ginevra de’ Benci

Le jeune Léonard place déjà une femme devant un paysage lointain. Mais le cadrage est plus serré et le corps moins engagé dans une relation avec le spectateur. La Joconde développera le buste, les bras, les mains et la rotation de la figure.

Voir la notice de la National Gallery of Art

Portrait de Maddalena Doni peint par Raphaël vers 1506
Florence, vers 1506

Maddalena Doni par Raphaël

La dette envers La Joconde est visible : pose de trois quarts, mains superposées, parapet et paysage. Raphaël conserve cependant des contours plus nets, des bijoux explicites et une présentation sociale plus démonstrative.

Cette comparaison montre qu’avant même d’entrer en France, la formule de Léonard circulait déjà parmi les artistes florentins.

Détail du visage et du sourire de la Joconde
Le contour des lèvres et des joues n’est jamais fermé par une ligne dure : le sourire naît d’une transition graduelle.
La présence vivante

Pourquoi ce sourire ?

Le sourire n’est pas seulement une énigme psychologique. Il est une solution picturale. Léonard superpose des couches extrêmement fines et laisse l’ombre modeler les coins de la bouche. Selon l’endroit regardé et la distance, l’expression paraît avancer, s’atténuer ou disparaître.

  • Le sfumato fond les limites entre lumière et ombre.
  • Le regard frontal crée une relation immédiate avec celui qui observe.
  • Le mouvement retenu donne l’impression qu’une expression vient de naître.
  • Le jeu du nom n’est peut-être pas indifférent : giocondo peut évoquer ce qui est joyeux ou agréable.
Détail des mains croisées de la Joconde
Les mains donnent à la figure sa stabilité sociale et conduisent le regard du premier plan vers le visage.
Une éloquence sans objet

Pourquoi montrer les mains ?

Lisa ne tient ni livre, ni fleur, ni bijou destiné à expliquer son identité. Les mains suffisent. Leur croisement calme, l’ouverture du buste et le léger mouvement de rotation forment un langage silencieux de maîtrise de soi.

Ce choix élargit le portrait au-dessous de la taille et donne au corps une continuité rare. La figure ne ressemble plus à une tête posée devant un décor : elle occupe un espace, respire et se tourne vers nous.

Pour approfondir cette construction, voir notre étude sur la perspective chez Léonard de Vinci.

Le tableau et l’atelier

La copie du Prado révèle le travail en cours

La version conservée au Museo del Prado n’est pas une contrefaçon tardive. Les examens techniques montrent qu’un collaborateur a travaillé dans l’entourage immédiat de Léonard et a suivi plusieurs changements de composition visibles sous la surface.

Elle éclaire un paradoxe : La Joconde est une œuvre très personnelle, mais elle naît dans un atelier où les idées, les dessins et les corrections circulent. La copie conserve des couleurs plus vives et des contours plus directs, là où le panneau du Louvre développe un sfumato infiniment plus complexe.

Ce que cela prouve : le portrait a connu une élaboration suivie, observée par les élèves. Ce que cela ne prouve pas : que deux « Joconde originales » auraient été commandées.

Consulter l’étude du Museo del Prado.

Copie de la Joconde réalisée dans l’atelier de Léonard, musée du Prado
Atelier de Léonard, La Joconde, 1507/1508–1513/1516 environ, Museo Nacional del Prado. La restauration a révélé le paysage autrefois masqué par un fond noir.
Pourquoi le tableau n’a-t-il pas été livré ?

Cinq raisons qui se renforcent

01

Un perfectionnisme lent

Léonard corrige, superpose et reprend. La finesse des glacis rend chaque transformation longue.

02

Des priorités concurrentes

En 1503, il reçoit aussi le chantier de la Bataille d’Anghiari et poursuit des recherches scientifiques.

03

Une commande sans échéance connue

Aucun contrat conservé ne permet de restituer un délai, un prix ou une procédure de livraison.

04

Un modèle de peinture

Le panneau devient une démonstration de ce que la peinture peut accomplir : mouvement, atmosphère, émotion.

05

Un attachement personnel

En l’emportant de cour en cour, Léonard traite l’œuvre comme un bien d’atelier et un compagnon de recherche.

Palazzo Vecchio et Piazza della Signoria à Florence
Le Palazzo Vecchio, cœur du gouvernement florentin. Léonard y reçoit la commande de la Bataille d’Anghiari alors qu’il travaille aussi au portrait de Lisa.
Florence vers 1503

Un portrait intime au milieu des grands chantiers

Lorsque Léonard revient à Florence en 1500, il possède l’expérience de Milan, de la cour et de la peinture monumentale. La ville l’accueille comme un maître célèbre, mais elle lui impose aussi une compétition intense. Michel-Ange prépare la Bataille de Cascina tandis que Léonard travaille à la Bataille d’Anghiari.

La Joconde se développe donc à contre-échelle : un petit panneau de peuplier, transportable, travaillé lentement, face à une immense peinture murale publique. L’un des deux projets disparaît presque entièrement ; l’autre devient l’image la plus célèbre du monde.

Le réseau des Giocondo compte aussi. Francesco connaissait le père de Léonard, Ser Piero da Vinci, notaire à Florence. Il entretenait également des liens avec la Santissima Annunziata, où Léonard semble avoir logé après son retour. La rencontre n’avait donc rien d’improbable.

Replacer le tableau dans les années florentines de Léonard.

Séparer les faits des récits

Ce que les sources permettent — et ce qu’elles ne permettent pas

On peut raisonnablement affirmer

  • que Léonard travaille en 1503 au portrait de Lisa del Giocondo ;
  • que Francesco del Giocondo est le commanditaire le plus probable ;
  • que le panneau reste avec Léonard et voyage avec lui ;
  • que l’artiste le reprend pendant une longue période ;
  • qu’il entre dans la collection de François Ier, probablement vers 1518.

On ne peut pas démontrer

  • le prix initial demandé ou payé par Francesco ;
  • l’occasion exacte et unique de la commande ;
  • le nombre précis d’années de travail effectif ;
  • que Lisa a posé continuellement pendant seize ans ;
  • que le sourire cache un code secret ou un diagnostic médical certain.
La Joconde exposée derrière sa vitre au musée du Louvre
La Joconde dans sa présentation actuelle au Louvre. Cette photographie réelle montre l’échelle modeste du panneau et sa protection.
Du portrait privé à l’icône publique

Pourquoi l’histoire de la commande compte encore

La célébrité moderne fait parfois oublier la nature originelle de l’objet. La Joconde n’est ni un grand tableau d’autel ni une image officielle de souveraine. C’est le portrait d’une femme de la bourgeoisie marchande florentine, peint sur un panneau de 79,4 × 53,4 cm.

Comprendre la commande restitue donc deux ambitions. Celle de Francesco del Giocondo, qui veut inscrire son foyer dans la culture du portrait. Et celle de Léonard, qui refuse de réduire la ressemblance à un inventaire de traits sociaux. Il cherche une présence capable de rester vivante lorsque le modèle, le commanditaire et le peintre auront disparu.

Pour voir l’œuvre dans l’ensemble du corpus, consultez toutes les œuvres de Léonard de Vinci et notre guide des portraits féminins disponibles dans la boutique.

La Joconde en reproduction peinte à la main

Retrouvez le portrait et ses variantes dans la collection consacrée à l’œuvre, avec formats et finitions disponibles.

Questions fréquentes

La commande de La Joconde en huit réponses

Qui a commandé La Joconde ?

Très probablement Francesco del Giocondo, marchand de soie florentin et époux de Lisa Gherardini. Aucun contrat n’est conservé, d’où la formulation prudente.

Pourquoi Francesco voulait-il ce portrait ?

Sans doute pour célébrer son épouse et affirmer la stabilité sociale du foyer. L’achat d’une maison et la naissance d’un fils en 1502 ont pu fournir une occasion, sans qu’on puisse le prouver.

Le modèle est-il vraiment Lisa Gherardini ?

Oui, selon le Louvre et la majorité des spécialistes. La note contemporaine d’Agostino Vespucci, datée de 1503, confirme que Léonard travaillait au portrait de Lisa del Giocondo.

Pourquoi Léonard ne l’a-t-il pas livrée ?

La raison exacte reste inconnue. Son perfectionnisme, ses autres chantiers et la transformation du portrait en œuvre de recherche expliquent probablement cette conservation prolongée.

Lisa a-t-elle posé pendant des années ?

Rien ne l’indique. Léonard pouvait poursuivre le tableau sans la présence continue du modèle, à partir d’études, de mémoire et de ses propres corrections.

Le tableau était-il achevé en 1506 ?

Une première forme devait être très avancée, puisque Raphaël en reprend rapidement la composition. Mais Léonard modifie encore la surface et le paysage pendant plusieurs années.

François Ier a-t-il commandé La Joconde ?

Non. Le tableau était commencé bien avant l’arrivée de Léonard en France. Le roi l’a très probablement acquis vers 1518.

Pourquoi s’appelle-t-elle La Joconde ?

« Monna Lisa » signifie Madame Lisa. « Gioconda » est la forme féminisée du nom Giocondo, celui de son mari, francisée en « Joconde ».

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