Gustav Klimt · Ver Sacrum · 1898

Sang de poisson

Des femmes flottent entre chevelures, nageoires et vagues noires. Dans une seule page carrée, Klimt transforme le contour en courant et ouvre le grand cycle de ses créatures aquatiques.

Sang de poisson de Gustav Klimt, illustration entière publiée dans Ver Sacrum en 1898
L’illustration entière, sans recadrage. Le format presque carré appartient à la mise en page moderniste de Ver Sacrum.
Titre originalFischblut
Date1898
NatureIllustration à l’encre
PublicationVer Sacrum, n° 3
Format catalogué40 × 40,3 cm

Réponse immédiate

Est-ce un tableau ?

Non, pas au sens strict. Sang de poisson est une illustration dessinée par Gustav Klimt pour le troisième numéro de Ver Sacrum, publié en mars 1898 par la Sécession viennoise. Le Belvedere la catalogue comme une œuvre à l’encre de 40 × 40,3 cm.

Son importance dépasse pourtant la page imprimée. Elle fixe un vocabulaire que Klimt développera dans Eau mouvante, Poissons d’argent, Poissons rouges et les deux Serpents d’eau : corps féminins allongés, chevelures liquides, créatures hybrides et espace libéré de la pesanteur.

Un laboratoire imprimé

Pourquoi Ver Sacrum change la lecture

La Sécession viennoise est fondée en 1897 pour offrir aux artistes un espace d’exposition et de publication plus libre. Sa revue, Ver Sacrum — « Printemps sacré » — ne se contente pas d’accompagner le mouvement : elle en devient le laboratoire graphique.

Le numéro 3 de la première année, consacré à Klimt, est carré et conçu comme un objet total. Texte, marges, blancs et illustrations y obéissent à une même architecture. Sang de poisson doit donc être regardé comme une page pensée pour circuler, pas comme une toile réduite après coup.

03

Le numéro de mars 1898

La composition pleine page fait dialoguer le noir dense et le papier nu. Ce contraste convient à l’impression tout en donnant à l’eau une présence abstraite : quelques courbes suffisent à produire le mouvement.

À retenir : la modernité vient autant de ce que Klimt dessine que de ce qu’il laisse vide. Le blanc n’est pas un manque de décor : c’est l’espace où les figures semblent dériver.

Lecture visuelle

Six éléments qui font flotter l’image

Étude dessinée de Gustav Klimt pour les figures de Serpents d’eau
Une étude ultérieure montre la continuité du geste : Klimt construit la figure aquatique par des torsions, des profils et des chevelures qui prolongent le corps.
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Une diagonale descendante

Les corps glissent du haut vers le bas. Leur orientation oblique supprime l’idée d’un sol stable.

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Des yeux clos

Les figures paraissent absorbées par une sensation intérieure plutôt qu’engagées dans une action narrative.

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Des cheveux-courants

Les longues mèches se déploient comme des algues et prolongent la direction de l’eau.

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Le poisson témoin

Sa présence rend le milieu aquatique lisible sans imposer un paysage sous-marin descriptif.

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Des nageoires ambiguës

Les formes animales et humaines se touchent. Klimt ne précise pas où finit la femme et où commence la créature.

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Le cadre carré

La vague tourne dans la page au lieu de conduire vers un horizon. La lecture devient circulaire.

Un titre volontairement étrange

Que signifie « Sang de poisson » ?

Le titre allemand Fischblut signifie littéralement « sang de poisson ». L’image ne montre pourtant ni blessure ni liquide rouge. Le titre déplace donc la lecture vers une qualité supposée de ces êtres : une vie froide, flottante, étrangère au monde terrestre.

Il serait risqué d’enfermer cette formule dans une seule allégorie. Klimt ne fournit pas de légende narrative. Le titre associe plutôt la sensualité des corps à une physiologie imaginaire : des femmes qui partageraient le milieu, le mouvement et peut-être le « sang » des poissons.

Ce que le titre ne dit pas

Il ne nomme ni sirène précise, ni épisode mythologique, ni personnage littéraire. Cette absence d’identité fait partie de l’efficacité symboliste : les figures sont des états, des sensations et des rythmes avant d’être des héroïnes.

Contour, répétition, vide

La ligne ondoyante devient l’eau elle-même

Une eau sans bleu

Klimt n’a pas besoin de peindre la transparence ni les reflets. Des faisceaux de courbes parallèles donnent la direction du courant. Le milieu aquatique est produit par le dessin.

Les corps suivent ces courbes puis les interrompent. La peau blanche devient ainsi une pause lumineuse au milieu du réseau noir.

Un corps sans pesanteur

Les contours évitent les angles secs. Épaule, dos, hanche, chevelure et nageoire passent d’une courbe à l’autre, de sorte que l’anatomie semble soumise au même rythme que l’eau.

Cette fusion annonce un principe central chez Klimt : le corps n’est pas posé devant le décor; il est absorbé par lui.

Le trait n’entoure pas seulement la figure : il la met en circulation.Principe de lecture de Sang de poisson

Noir, blanc et arabesque

Pourquoi penser à Aubrey Beardsley ?

La Jupe-paon d’Aubrey Beardsley, comparaison avec la ligne noire de Sang de poisson
La Jupe-paon d’Aubrey Beardsley : grands aplats noirs, silhouette précise et décor construit par la ligne.
1890s

Une parenté graphique, pas une copie

L’Albertina rapproche les effets noir et blanc, les contours sensuels, les longues chevelures et les vagues de Sang de poisson du langage graphique de Beardsley. Le parallèle est convaincant parce que les deux artistes transforment la silhouette en ornement.

Mais Klimt déplace ce vocabulaire vers l’eau. Là où Beardsley organise souvent la page comme une scène théâtrale, Klimt dissout la scène dans un courant continu.

Une invention appelée à grandir

De Sang de poisson aux grandes œuvres aquatiques

L’illustration de 1898 n’est pas un épisode isolé. Elle inaugure une famille d’images où les femmes flottantes passent du noir et blanc à la couleur, puis à l’or, aux motifs biomorphiques et aux compositions horizontales monumentales.

1898

Sang de poisson condense le motif dans une page carrée.

1898

Eau mouvante transpose presque aussitôt les nymphes dans la peinture.

1899–1902

Poissons d’argent et Poissons rouges accentuent l’érotisme et l’éclat.

1904–1907

Les Serpents d’eau font du milieu aquatique un monde décoratif total.

Eau mouvante de Gustav Klimt, 1898, femmes nues emportées par le courant
Eau mouvante, 1898. Peinte quelques mois après l’illustration, l’œuvre reprend les corps étirés et les larges faisceaux de lignes.
Sirènes ou Poissons d’argent de Gustav Klimt, vers 1899, femmes dans les profondeurs
Poissons d’argent, vers 1899. La verticale resserre les figures dans une profondeur sombre et phosphorescente.

Comparaison en images

Deux Serpents d’eau, deux solutions

Amies ou Serpents d’eau I de Gustav Klimt, 1904-1907, Belvedere de Vienne
Amies (Serpents d’eau I), 1904–1907. Deux figures enlacées occupent un petit parchemin précieux; algues, poissons et corps hybrides densifient l’espace.
Serpents d’eau II de Gustav Klimt, longue composition de femmes aquatiques
Serpents d’eau II, 1904–1907. Le format horizontal déroule une frise de corps et de chevelures, comme si l’arabesque de 1898 avait envahi toute la toile.

Du trait à la matière

Quand le poisson devient couleur et provocation

Poissons rouges de Gustav Klimt, 1901-1902, figures féminines et poisson doré
Poissons rouges, 1901–1902. Le grand poisson doré et la figure nue tournée vers le spectateur rendent plus directe la tension érotique déjà présente dans Sang de poisson.

Dans Sang de poisson, l’animal sert surtout à identifier le milieu et à brouiller la frontière entre espèces. Dans Poissons rouges, il devient une masse chromatique qui rivalise avec les corps.

Cette évolution montre que le motif aquatique n’est pas un simple thème. Il permet à Klimt de tester successivement le noir et blanc, la peinture colorée, les effets métalliques et la surface décorative.

Une même question

Comment représenter un corps lorsque l’espace ne possède plus de sol, d’horizon ni de perspective stable ? Klimt répond par le rythme : répétition, courbe, chevelure, écaille et regard.

Repères de comparaison

Ce qui change d’une œuvre à l’autre

Œuvre Date Support / effet Place des figures Rôle du poisson
Sang de poisson 1898 Encre et impression, noir et blanc Corps en diagonale, presque sans poids Signe du milieu et de l’hybridation
Eau mouvante 1898 Peinture colorée, faisceaux de vagues Nymphes emportées par un courant large Présence secondaire
Poissons d’argent vers 1899 Verticale sombre, éclats métalliques Figures comprimées dans la profondeur Bioluminescence et étrangeté
Poissons rouges 1901–1902 Couleurs vives, or et frontalité Nus plus provocateurs Masse décorative centrale
Serpents d’eau I 1904–1907 Parchemin précieux, motifs biomorphiques Deux figures rapprochées Créature et profondeur
Serpents d’eau II 1904–1907 Grande frise horizontale Corps et chevelures entrelacés Milieu devenu décor total

Symbolisme sans récit fermé

Femmes aquatiques, désir et monde intérieur

À la fin du XIXe siècle, sirènes, nymphes, Mélusine et Ophélie offrent aux artistes symbolistes des figures féminines associées à l’eau, au sommeil, au désir et au danger. Klimt connaît ce répertoire, mais Sang de poisson n’illustre aucun récit identifiable.

Les femmes semblent passives parce qu’elles ferment les yeux et se laissent porter. Pourtant, la composition entière dépend de leurs corps : ce sont eux qui orientent le courant. Leur sensualité ne se réduit donc pas à une pose offerte au regard; elle constitue la structure même de la page.

Une lecture prudente

Il est légitime de parler d’érotisme, d’hybridation et d’inconscient aquatique. Il l’est moins d’attribuer à chaque femme une identité mythologique précise. L’œuvre fonctionne justement parce qu’elle reste entre femme, sirène, rêve et signe graphique.

Photo réelle du bâtiment de la Sécession à Vienne, mouvement fondé en 1897
La Sécession de Vienne aujourd’hui. Le bâtiment de Joseph Maria Olbrich ouvre en 1898, l’année de Sang de poisson et du premier volume de Ver Sacrum.

Voir le contexte à Vienne

La Sécession avant le musée

Le bâtiment de la Sécession donne une forme architecturale à la rupture de 1897. Sa coupole de feuilles dorées et sa devise — « À chaque époque son art, à l’art sa liberté » — permettent de comprendre l’ambition collective dans laquelle naît la revue.

Sang de poisson étant une œuvre sur papier publiée, sa présence en salle n’est pas permanente. Avant un déplacement, consultez toujours les bases du Belvedere et de l’Albertina ainsi que le programme de la Sécession.

  • Voir le bâtiment et la frise Beethoven à la Sécession.
  • Consulter les œuvres de Klimt au Belvedere.
  • Explorer les dessins et études à l’Albertina.
  • Rechercher les numéros numérisés de Ver Sacrum.

Prolonger l’univers aquatique

Reproductions de Klimt disponibles dans la boutique

Il n’existe pas encore de fiche produit dédiée à Sang de poisson. Voici les œuvres réellement présentes dans la boutique qui prolongent son vocabulaire de femmes flottantes, de poissons et de lignes ondoyantes.

Questions fréquentes

Comprendre Sang de poisson

Qui a créé Sang de poisson ?

Gustav Klimt a dessiné Fischblut, traduit en français par Sang de poisson.

De quand date l’œuvre ?

Elle date de 1898, année d’ouverture du bâtiment de la Sécession viennoise.

Sang de poisson est-il un tableau ?

Non. C’est une illustration à l’encre conçue pour être publiée dans la revue Ver Sacrum.

Dans quel numéro de Ver Sacrum paraît-elle ?

Dans le numéro 3 de la première année, publié en mars 1898 et consacré à Gustav Klimt.

Quelles sont ses dimensions ?

La notice du Belvedere relayée par Google Arts & Culture indique 40 × 40,3 cm.

Pourquoi le titre parle-t-il de sang ?

L’image ne montre pas de blessure. Le titre associe plutôt les figures à une nature aquatique ou « à sang froid », sans imposer une explication unique.

Les femmes représentées sont-elles des sirènes ?

Elles ressemblent à des nymphes ou à des sirènes, mais Klimt ne leur donne pas d’identité mythologique précise.

Pourquoi les corps semblent-ils flotter ?

Ils sont placés en diagonale, sans sol ni horizon, et leurs contours suivent les courbes parallèles du courant.

Quel est le lien avec Eau mouvante ?

Eau mouvante, peinte quelques mois plus tard en 1898, reprend les figures étirées et les larges vagues de lignes.

Quel est le lien avec Serpents d’eau ?

Les deux versions développent au début du XXe siècle le même univers de femmes aquatiques, de corps hybrides et de décoration biomorphique.

Peut-on voir l’original en permanence ?

Les œuvres sur papier sont fragiles et rarement exposées en continu. Il faut vérifier les programmes et bases de collection avant de se déplacer.

Existe-t-il une reproduction dans la boutique ?

Pas de fiche dédiée à Sang de poisson au moment de cette vérification. La boutique propose en revanche Eau mouvante, Poissons d’argent, Poisson rouge et Serpents d’eau II.

Sources et crédits

Pour aller plus loin

Sources institutionnelles : Belvedere — notice de Fischblut ; Albertina — les illustrations de Klimt pour Ver Sacrum ; Belvedere — Water Serpents I et la généalogie aquatique.

Crédits images : œuvres de Gustav Klimt et illustration d’Aubrey Beardsley dans le domaine public, fichiers Wikimedia Commons. Photo de la Sécession : Wikimedia Commons, fichier « Secession Building Vienna », utilisée selon sa licence. Les images de produits proviennent du catalogue Alpha Reproduction.

Note éditoriale : les titres français varient selon les catalogues. Les titres allemands sont conservés lorsque cela aide à identifier précisément l’œuvre.

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