Ce que Van Gogh lisait
Avant d’être le peintre isolé fabriqué par la légende, Vincent van Gogh fut un lecteur acharné. Les livres lui donnaient des personnages, une morale, une méthode pour regarder le réel et parfois un abri contre la maladie.
Une bibliothèque sans inventaire, mais une passion parfaitement documentée
Van Gogh lisait la Bible, Dickens, Zola, Victor Hugo, Michelet, Shakespeare, Harriet Beecher Stowe, Balzac, George Eliot, Maupassant, les frères Goncourt, Flaubert, Daudet, Huysmans et bien d’autres. Ses lettres ne permettent pas de reconstituer une bibliothèque complète, mais elles révèlent une culture littéraire vaste, mobile et directement liée à sa peinture.
Il ne possédait pas toujours les volumes qu’il lisait. Il achetait des éditions populaires, empruntait, demandait des envois à Théo ou recommandait des titres à sa sœur Wil. L’important n’est donc pas de dresser une étagère imaginaire, mais d’observer ce qu’il cherchait dans les textes : des êtres humains crédibles, des vies de travailleurs, une vérité morale et la marque du tempérament de l’auteur.
Dans la célèbre formule de juin 1880, il explique qu’il faut apprendre à lire comme il faut apprendre à voir et à vivre. Cette phrase résume son rapport aux livres : la lecture est un entraînement du regard.
De la Bible familiale aux romans jaunes de Paris et d’Arles
Bible, sermons, poésie édifiante et auteurs autorisés dans une famille de pasteur.
L’anglais ouvre Longfellow et surtout Dickens, qui restera un compagnon toute sa vie.
Lecture presque exclusive de la Bible, de Bunyan, de Thomas a Kempis et d’auteurs chrétiens.
Michelet, Hugo, Balzac, George Eliot, Stowe et Zola accompagnent sa décision de devenir artiste.
Naturalistes français, Shakespeare et Dickens : réflexion esthétique, humour et consolation.

Les couvertures jaunes annoncent un nouveau monde
Dans les éditions françaises bon marché du XIXe siècle, les romans récents apparaissent fréquemment sous des couvertures jaunes. Van Gogh les reconnaît comme des signes de modernité. Il les empile, les oppose à une rose, à une statuette ou à un verre : ce ne sont pas de simples accessoires, mais les équivalents visuels d’une conversation intellectuelle.
La peinture et la littérature se rejoignent ici par la couleur. Les dos rouges, jaunes, verts et bleus organisent la surface comme les touches d’un bouquet. Le contenu des livres compte, mais leur matérialité compte aussi : papier usé, volumes de poche, objets manipulés et partagés.
Apprendre à lire, pour Van Gogh, revient à apprendre à voir et à vivre.Paraphrase fidèle de la lettre 155 à Théo, juin 1880
Il ne cherchait pas seulement une histoire : il cherchait l’artiste derrière le livre
En 1889, à Saint-Rémy, Vincent explique à sa sœur Wil qu’il lit les livres pour y trouver l’artiste qui les a faits. Cette remarque éloigne l’image d’un lecteur passif. Il observe le choix des personnages, le rythme, la compassion ou la cruauté du récit et la capacité d’un écrivain à donner une forme singulière au réel.
Des « livres de peintres de figures »
Dickens, Hugo et Zola construisent des types humains. Vincent y voit l’équivalent littéraire du portrait : silhouettes, gestes, vêtements et place sociale deviennent immédiatement visibles.
La nature traversée par un tempérament
La formule associée à Zola l’aide à penser qu’une œuvre fidèle au réel n’est jamais neutre. L’artiste observe la nature, puis la transforme par sa sensibilité.
Une réserve de courage
Dans les crises, il revient à Dickens et à Harriet Beecher Stowe. Les livres peuvent « édifier » et consoler sans nier la pauvreté, la maladie ou l’injustice.
Un dialogue à distance
Il demande des titres à Théo, les commente dans ses lettres et en conseille à Wil. Lire forme un réseau intellectuel entre La Haye, Paris, Arles et Saint-Rémy.
Trois langues vivantes
Néerlandais, français et anglais lui donnent accès à plusieurs traditions. Il lit certains auteurs dans la langue originale, d’autres en traduction ou par extraits.
Des correspondances entre arts
Il rapproche Shakespeare de Rembrandt, Victor Hugo de Delacroix ou Beecher Stowe d’Ary Scheffer. La comparaison clarifie ce qu’une œuvre lui fait ressentir.

Zola : regarder les hommes sans embellir leur condition
Après avoir lu Une page d’amour en 1882, Van Gogh annonce vouloir lire tout Zola. Il suit les romans récents, en parle avec Théo et reconnaît dans le naturalisme un projet proche du sien : montrer les êtres dans leur milieu, sans les transformer en allégories convenues.
Zola lui offre moins un programme à copier qu’une permission. Les paysans, les ouvriers, les femmes fatiguées, les cafés, les logements pauvres et les existences marginales méritent d’entrer dans l’art. Cette conviction relie les premiers dessins du Borinage, Les Mangeurs de pommes de terre et les portraits d’Arles.
Dans Nature morte à la Bible, le livre de Zola La Joie de vivre apparaît usé, à côté de l’imposante Bible familiale. Le contraste ne se réduit pas à « foi contre athéisme » : il met en scène deux héritages, deux manières de comprendre la souffrance et le monde contemporain.
Ce que Van Gogh admire chez Zola : une vérité sociale devenue forme artistique.Lecture synthétique à partir des lettres 244, 345 et 804
Dickens, Hugo, Stowe, Shakespeare, Maupassant : cinq compagnons, cinq usages
La Révolution française, mais aussi une écriture de la nature et du peuple qui accompagne la sortie de sa crise religieuse.
Une autrice autorisée pendant sa période religieuse, puis appréciée pour la vérité psychologique et la dignité des vies ordinaires.
Des mondes sociaux construits avec minutie ; en 1889, il exprime une admiration sans limites pour Flaubert et les Goncourt.
Tartarin de Tarascon apporte l’humour du Midi ; Huysmans appartient au laboratoire du roman naturaliste moderne.
Le tragique ancien entre dans les grandes lectures qu’il énumère en 1880, aux côtés de Shakespeare, Hugo et Dickens.
Il recommande les Russes à Wil et s’intéresse à une littérature élargissant l’horizon moral, social et spirituel de l’Europe.
La Bible : d’abord vocation, ensuite dialogue critique
Fils de pasteur, Van Gogh grandit dans une culture biblique. Entre 1877 et 1879, lorsqu’il veut devenir prédicateur, les Écritures occupent presque tout l’espace. Il lit aussi Bunyan, Thomas a Kempis, Bossuet et Fénelon. Dans le Borinage, il cherche à vivre l’Évangile au milieu des mineurs pauvres.
L’échec de sa vocation et le conflit avec les institutions religieuses ne signifient pas que la Bible disparaît. Elle change de statut. En 1881, il écrit qu’il la lit parfois comme Michelet, Balzac ou George Eliot : le même texte lui montre désormais autre chose que ce qu’y voit son père.
À Saint-Rémy, il continue à évoquer les récits bibliques, mais refuse souvent de les illustrer par invention pure. Il admire Millet, lecteur de la Bible qui peint surtout les gestes du travail. Le spirituel peut donc passer par un semeur, un jardin, un visage ou une nuit, sans sujet religieux explicite.
Réduire ce parcours à un passage simple de la foi à l’athéisme efface l’essentiel : Van Gogh rompt avec l’Église et la théologie de son père, mais garde une culture biblique qui structure sa langue, ses comparaisons et sa vision de la consolation.

Quatre tableaux pour voir ce que la lecture faisait à son regard

La Liseuse de romans
Le visage n’est pas détaillé : posture, robe sombre, chevelure et rectangle jaune du livre suffisent. Lire devient une activité moderne, concentrée, presque lumineuse. Vincent décrit le tableau à Théo dans la lettre 720.

Statuette, rose et deux romans
L’idéal antique en plâtre se confronte à la fleur éphémère et au roman contemporain. Trois régimes de beauté tiennent sur la même table.

L’Arlésienne, Madame Ginoux
Deux livres ouverts et fermés accompagnent le portrait. Le personnage n’est pas défini par un décor pittoresque mais par sa présence, sa pensée et cette proximité silencieuse avec la lecture.
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Romans français et rose
Van Gogh peint les livres comme un bouquet : touches nerveuses, couleurs complémentaires et disposition instable. La pensée moderne devient une chose visible.
Ce que la littérature change concrètement dans sa peinture
Choisir les sujets
Mineurs, tisserands, paysans, cafés, femmes au travail : le roman social confirme que la vie ordinaire mérite une forme ambitieuse.
Construire un type
Comme Dickens ou Zola, Vincent cherche un visage particulier qui porte aussi une condition humaine plus large.
Assumer le tempérament
La fidélité n’exclut ni l’exagération ni la couleur expressive. Une œuvre vraie porte la signature émotionnelle de son auteur.
Tenir dans la crise
Les récits gardent ouverts l’humour, l’attention aux autres et le désir de travailler lorsque la maladie réduit son monde.

Pourquoi cette bibliothèque corrige la légende de l’artiste instinctif
L’image populaire de Van Gogh oppose volontiers la spontanéité de la touche à la réflexion. Ses lettres prouvent le contraire. Il travaille, compare, mémorise, traduit et construit des généalogies entre écrivains et peintres.
Il n’est pas un universitaire et ne prétend pas l’être. Sa culture est discontinue, enthousiaste, parfois partiale. Mais elle est vécue. Un roman devient une méthode de portrait ; une tragédie éclaire Rembrandt ; la Bible se confronte à Zola ; Dickens accompagne une nuit difficile.
Cette circulation explique pourquoi ses tableaux paraissent à la fois immédiats et chargés. Derrière la couleur, il y a une expérience du monde mise en relation avec des centaines de pages.
Par où commencer pour lire avec Van Gogh ?
| Auteur | Commencer par | Ce que Van Gogh y trouvait | Moment clé |
|---|---|---|---|
| Charles Dickens | Les Contes de Noël ou David Copperfield | Humanité, humour, ville, marginaux et consolation. | Londres, puis relectures jusqu’à Saint-Rémy. |
| Émile Zola | Une page d’amour, puis La Joie de vivre | Milieux sociaux, réel moderne et puissance du tempérament. | La Haye et Nuenen, 1882–1885. |
| Victor Hugo | Les Misérables | Grandeur dramatique et attention aux humiliés. | Tournant artistique de 1880. |
| Harriet Beecher Stowe | La Case de l’oncle Tom | Compassion, injustice et force morale du récit. | Relu pendant la maladie en 1889. |
| William Shakespeare | Hamlet ou Le Roi Lear | Profondeur des caractères, tragique et clair-obscur humain. | Référence durable, rapprochée de Rembrandt. |
| Jules Michelet | Histoire de la Révolution française | Peuple, histoire, nature et sortie du dogme. | Borinage et Bruxelles, vers 1880. |
| Guy de Maupassant | Les contes, puis Bel-Ami | Observation nette, ironie et situations modernes. | Arles et Saint-Rémy. |
Ce parcours n’est pas un classement de ses préférences. Les titres exacts varient selon les périodes et l’état des correspondances ; il s’agit d’une porte d’entrée fondée sur les œuvres explicitement commentées dans les lettres.
Ce que les lettres permettent — et ce qu’elles ne permettent pas
Faux. Son apprentissage n’est pas académique au sens classique, mais ses lectures, visites de musées, reproductions et échanges forment une culture visuelle et littéraire dense.
Faux. La Bible domine certaines années, mais la correspondance cite ensuite un très large corpus français, anglais, néerlandais, antique et russe.
Trop simple. Nature morte à la Bible met deux héritages en tension. Les références bibliques demeurent longtemps après la rupture avec l’institution religieuse.
Faux. Les lettres recensent des centaines de titres et de périodiques, mais lire un livre ne signifie pas le posséder. Toute liste complète serait artificielle.
Explorer les tableaux qui entourent ses lectures
L’Arlésienne, Madame Ginoux
Le portrait unit présence humaine, aplats de couleur et livres posés sur la table. Une œuvre idéale pour voir comment Van Gogh transforme la lectrice en figure monumentale sans raconter une anecdote.
Découvrir la reproductionLettres, religion et amitiés intellectuelles
Van Gogh lecteur
Quel était l’écrivain préféré de Van Gogh ?
Il n’existe pas de réponse unique. Dickens est le compagnon le plus durable ; Zola domine sa réflexion sur le réalisme moderne ; la Bible structure profondément sa culture et sa langue.
Van Gogh lisait-il Zola ?
Oui, avec passion. Après Une page d’amour en 1882, il veut lire tout Zola. La Joie de vivre apparaît dans sa Nature morte à la Bible de 1885.
Quels livres de Dickens Van Gogh connaissait-il ?
Ses lettres évoquent notamment les Contes de Noël et plusieurs grands romans. Il lisait Dickens dès les années anglaises et le relisait encore à Saint-Rémy.
Van Gogh lisait-il la Bible après avoir quitté la religion ?
Oui. Il rompt avec l’institution ecclésiastique et avec la vision de son père, mais continue à lire et citer la Bible. Son interprétation devient plus personnelle, littéraire et morale.
Van Gogh lisait-il en anglais ?
Oui. Son séjour à Londres et sa pratique de la langue lui donnent un accès direct à la littérature anglaise, notamment Dickens, Shakespeare et George Eliot.
Combien de livres Van Gogh a-t-il lus ?
Impossible à chiffrer précisément. L’édition des lettres repère des centaines de livres, auteurs, revues et journaux, mais tout ce qu’il lisait n’est pas mentionné et tout ce qu’il cite ne lui appartenait pas.
Pourquoi peignait-il des livres jaunes ?
Les éditions populaires françaises utilisaient souvent des couvertures jaunes. Dans ses tableaux, cette couleur signale immédiatement le roman moderne et crée un contraste puissant avec les bleus, verts ou rouges.
La littérature a-t-elle influencé son style ?
Oui, moins comme illustration que comme méthode : choisir les vies ordinaires, construire des figures fortes, assumer le tempérament de l’artiste et unir vérité sociale et intensité émotionnelle.
Lettres et recherche de référence
- Van Gogh Letters, « Literature » — synthèse savante des lectures, auteurs et usages.
- Lettre 155 à Théo, juin 1880 — apprendre à lire, Shakespeare, Hugo, Dickens, Stowe et Michelet.
- Lettre 193, décembre 1881 — lire la Bible comme Michelet, Balzac ou George Eliot.
- Lettre 244, juillet 1882 — après Une page d’amour, projet de lire tout Zola.
- Lettre 345, mai 1883 — Hugo, Zola et Dickens comme « livres de peintres de figures ».
- Lettre 720, novembre 1888 — description de la femme lisant un roman jaune.
- Lettre 753, mars 1889 — Dickens, Beecher Stowe et littérature consolatrice.
- Lettre 801, septembre 1889 — les livres qui édifient et consolent pendant la maladie.
- Lettre 804, septembre 1889 — chercher l’artiste dans ses livres ; Zola, Flaubert, Goncourt, Maupassant, Huysmans.
- Lettre 822, novembre 1889 — Bible, Millet et sujets spirituels sans illustration biblique.
- Vincent van Gogh: The Letters — édition numérique annotée de référence, 902 lettres.
- Van Gogh Museum, textes de la collection permanente — Nature morte à la Bible et La Joie de vivre.
Les citations longues ont été reformulées en français ; les liens conduisent aux transcriptions, fac-similés et notes critiques permettant de vérifier le contexte exact.





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