Claude Monet · deux déjeuners, deux révolutions

Le Déjeuner de Monet : deux tableaux, une révolution moderne

Une table familiale dans un intérieur, un pique-nique monumental sous les arbres : derrière un titre presque identique se cachent deux ambitions distinctes. Voici comment les reconnaître, les lire et comprendre pourquoi Monet transforme le repas ordinaire en laboratoire de la peinture moderne.

Le Déjeuner de Claude Monet, scène familiale autour d’une table dans un intérieur
Le Déjeuner, 1868–1869
Une scène quotidienne portée au format de la peinture d’histoire.
1865début du projet en plein air
4 × 6 mformat initial approximatif
1868–69date du déjeuner intérieur
1874présentation chez les impressionnistes

Le point de départ

Avant toute analyse, ne pas confondre les deux Déjeuners

« Le Déjeuner de Monet » peut désigner plusieurs œuvres. La confusion la plus fréquente oppose Le Déjeuner sur l’herbe, vaste entreprise commencée en 1865, à Le Déjeuner, peint en 1868–1869 et conservé au Städel Museum de Francfort. Les deux tableaux mettent en scène des proches, des vêtements contemporains et un repas. Pourtant, ils n’ont ni le même espace, ni le même récit, ni le même destin.

Le premier se déroule dans la forêt de Fontainebleau, à Chailly-en-Bière. Monet veut y réunir figures grandeur nature, mode moderne et effets de soleil filtrant à travers les feuilles. Le projet devait dépasser quatre mètres sur six et rivaliser avec les grandes compositions du Salon. Il est abandonné avant l’exposition de 1866, puis endommagé après avoir servi de garantie à un propriétaire. Deux grands fragments sont aujourd’hui conservés au musée d’Orsay ; une esquisse très aboutie se trouve au musée Pouchkine de Moscou.

Le second nous fait entrer dans un intérieur. Autour d’une table encore chargée de vaisselle, Monet représente sa famille, un invité et une domestique. Le sujet appartient à la vie privée, mais la toile mesure 231,5 × 151,5 cm : une dimension spectaculaire pour une scène domestique. Refusée par le Salon en 1870, elle est montrée quatre ans plus tard lors de la première exposition impressionniste. Le repas est terminé ou interrompu ; la peinture, elle, commence à contester la hiérarchie des genres.

Le Déjeuner sur l’herbe de Claude Monet, personnages réunis sous les arbres
1865–1866 · plein air

Le Déjeuner sur l’herbe

Un manifeste monumental conçu pour le Salon : figures contemporaines, forêt, nappe blanche et lumière morcelée. Le tableau original ne subsiste plus que par fragments.

Le Déjeuner de Claude Monet, Camille, Jean et leurs proches dans une salle à manger
1868–1869 · intérieur

Le Déjeuner

Une scène privée élevée au rang d’un grand tableau public. La table et ses objets occupent presque autant l’attention que les personnages.

Œuvre Lieu représenté Ambition Destin
Le Déjeuner sur l’herbe Forêt de Fontainebleau Réunir plein air et figures grandeur nature pour le Salon de 1866 Projet abandonné, toile endommagée puis découpée ; deux fragments à Orsay
Le Déjeuner Intérieur familial Donner au quotidien la monumentalité de la peinture d’histoire Refusé au Salon de 1870, présenté à l’exposition impressionniste de 1874
Le Déjeuner sur l’herbe d’Édouard Manet, tableau de 1863 qui inspira Monet
Manet, 1863 : le scandale moderne auquel Monet répond par un ambitieux projet de plein air.

1865 · Chailly-en-Bière

Répondre à Manet sans le copier

Deux ans avant Monet, Édouard Manet avait bouleversé Paris avec son Déjeuner sur l’herbe. Rejetée par le Salon de 1863 et présentée au Salon des Refusés sous le titre Le Bain, l’œuvre associait une femme nue et des hommes habillés dans un paysage dont la perspective et les contrastes déroutaient le public. Monet reprend le titre, mais déplace le défi. Il ne cherche pas le même scandale iconographique : ses promeneurs sont vêtus, identifiables et intégrés à une partie de campagne.

Son ambition est d’abord picturale. Comment peindre des figures à taille réelle sous une lumière instable ? Comment conserver la fraîcheur d’une étude exécutée dehors lorsque la composition devient immense ? Monet prépare son tableau par des études sur nature, puis construit en atelier une esquisse très précise. Frédéric Bazille pose pour plusieurs figures masculines ; Camille Doncieux, future épouse de Monet, apparaît également dans cette société moderne.

Le musée d’Orsay décrit le projet comme un hommage autant qu’un défi adressé à Manet. Mais la dimension choisie rend l’entreprise difficile et coûteuse. Les ombres doivent traverser les robes et les vestes sans dissoudre les volumes ; les verts de la forêt doivent rester lumineux ; la nappe doit guider le regard sans devenir une surface vide. En 1866, Monet comprend qu’il ne terminera pas à temps et abandonne la grande toile.

Le sujet n’est plus un héros antique : c’est la lumière contemporaine, observée sur des habits, des visages et une nappe posée dans l’herbe.

Une œuvre devenue archipel

Fragments, esquisse et mémoire d’un tableau impossible

Le destin matériel du Déjeuner sur l’herbe participe aujourd’hui à sa fascination. Faute d’argent, Monet remet la grande toile en garantie à son propriétaire. Roulée dans une cave, elle souffre de l’humidité. Lorsqu’il la récupère en 1884, il la découpe et ne conserve que trois morceaux ; le troisième a disparu. Les deux fragments du musée d’Orsay ne reconstituent donc pas une composition complète. Ils sont les survivants d’un projet dont l’échelle originelle se mesure surtout à ce qui manque.

Cette histoire invite à regarder différemment chaque reproduction. Le fragment vertical insiste sur les figures, leurs vêtements et la vibration des verts. L’autre morceau conserve une partie de la conversation sous les arbres. L’esquisse de Moscou, de format plus maniable, restitue l’organisation générale : autour de la nappe claire, les corps dessinent une ronde ouverte, comme si la société mondaine se laissait momentanément absorber par la forêt.

Il serait pourtant trompeur de présenter l’échec comme une simple défaite. Le travail accompli prépare Femmes au jardin, peint presque aussitôt, et nourrit la recherche de Monet sur les effets changeants de la lumière. La difficulté même du projet lui enseigne qu’une sensation immédiate résiste aux très grandes dimensions lorsqu’elle doit être reconstruite lentement en atelier. Plus tard, Monet trouvera d’autres solutions : travailler par séries, revenir devant le motif et faire du temps atmosphérique le véritable moteur de l’œuvre.

1868–1869 · Le Déjeuner du Städel

La vie privée prend les dimensions de l’histoire

Dans Le Déjeuner, le grand air disparaît, mais l’ambition reste intacte. La toile montre une pièce familiale après ou pendant le repas. Jean, le jeune fils de Monet, se trouve au premier plan ; Camille est présente, ainsi qu’un invité et une domestique. Rien ne relève de la mythologie, de la bataille ou de la cérémonie officielle. Pourtant, la hauteur de plus de deux mètres impose cette scène dans l’espace du musée.

Le Städel Museum souligne la rupture produite par ce choix. Les scènes de genre et les natures mortes occupaient traditionnellement une place inférieure dans la hiérarchie académique et se présentaient souvent en petits formats. Monet associe ici les deux : la table chargée de pain, de vaisselle, de fruits et de verres forme presque une nature morte autonome, tandis que les personnages racontent une intimité familiale. Le quotidien obtient ainsi le prestige visuel autrefois réservé à la peinture d’histoire.

La composition ne ressemble pas encore à l’impressionnisme le plus libre des années suivantes. Les formes restent construites et les objets soigneusement disposés. Mais cette attention n’est pas conservatrice : elle sert à déplacer le centre de gravité du grand art. L’œil passe du pain à la nappe, de la chaise à la fenêtre, de l’enfant au visage de la femme. Aucun détail ne domine absolument. La modernité du tableau vient de cette égalité nouvelle entre personnes, choses et lumière.

Les radiographies étudiées par le musée révèlent plusieurs modifications. La femme située près de la fenêtre fut d’abord pensée assise puis debout ; son regard changea également. Deux baguettes initialement placées sur la table furent remplacées par un pain. Ces repentirs montrent que l’impression d’instantané est le résultat d’une construction réfléchie.

Le Pont d’Argenteuil de Claude Monet, prolongement de sa peinture de la vie moderne
À Argenteuil, Monet poursuivra cette alliance entre vie contemporaine, loisirs et lumière.
231,5 × 151,5 cm

Une échelle inhabituelle pour un repas familial et une nature morte domestique.

Salon de 1870

Le jury refuse la toile, qui ne correspond pas à la hiérarchie académique attendue.

Exposition de 1874

Monet présente l’œuvre avec le groupe indépendant bientôt nommé « impressionniste ».

Analyse visuelle

La nappe n’est pas un accessoire : c’est une machine à lumière

Dans les deux Déjeuners, la nappe organise l’espace. Au milieu de la forêt, sa blancheur recueille les taches de soleil et sépare les vêtements sombres du sol végétal. Dans l’intérieur, elle devient une scène dans la scène : les plis, les assiettes, le pain et les verres transforment le repas en architecture de formes claires. Monet comprend très tôt qu’un blanc n’est jamais neutre. Il absorbe les couleurs voisines, refroidit dans l’ombre, se réchauffe près du pain ou d’une peau et conduit le regard d’un objet à l’autre.

Cette attention explique pourquoi les tableaux restent lisibles malgré leur abondance. Les verts ne sont pas un simple fond naturel ; ils construisent les intervalles entre les personnages. Les noirs et les bruns des habits servent de masses d’équilibre. Les rouges et les ocres apparaissent comme des accents. Dans le tableau du Städel, la fenêtre agit comme une seconde source de clarté et met en tension l’espace intérieur : le monde extérieur existe hors champ, annoncé par la lumière qui traverse la pièce.

Le regard moderne de Monet consiste aussi à refuser un récit trop fermé. Que disent exactement les convives ? Le repas vient-il de finir ? Pourquoi certains personnages regardent-ils ailleurs ? La toile ne fournit pas une anecdote complète. Elle donne des indices, des gestes et des distances. Le spectateur n’assiste pas à une scène théâtrale parfaitement expliquée ; il entre dans un moment déjà commencé, dont la peinture conserve surtout l’atmosphère.

Cette suspension narrative rapproche le tableau d’une photographie, mais sa construction est entièrement picturale. Les changements révélés par la radiographie prouvent que Monet ajuste longuement les relations entre les figures. La spontanéité apparente est donc une conquête. C’est précisément ce paradoxe qui annonce l’impressionnisme : donner au travail lent de la peinture la vivacité d’une perception immédiate.

Chronologie resserrée

Du scandale de Manet à la première exposition impressionniste

Manet présente son Déjeuner sur l’herbe, alors intitulé Le Bain, au Salon des Refusés. Le sujet moderne, le nu sans prétexte mythologique et la facture heurtée provoquent le scandale.

Monet commence à Chailly-en-Bière son propre Déjeuner sur l’herbe. Il réalise des études sur nature et prépare une composition monumentale destinée au Salon.

Confronté au coût, au format et aux difficultés d’exécution, Monet abandonne la grande toile avant l’ouverture du Salon. Il se concentre sur d’autres projets, dont Femmes au jardin.

Il peint Le Déjeuner, scène de famille dans un intérieur. Le format monumental confère une dignité nouvelle aux objets ordinaires et à la vie privée.

Le Salon refuse Le Déjeuner. Le rejet confirme l’écart entre les ambitions de Monet et les catégories défendues par l’institution.

La toile est exposée lors de la première manifestation du groupe indépendant, dans l’ancien atelier de Nadar. Le même événement donne une visibilité historique au mot « impressionniste ».

Monet récupère la grande toile du Déjeuner sur l’herbe, endommagée après avoir été roulée dans une cave, puis la découpe pour sauver plusieurs fragments.

Art et intérieur

Choisir un Déjeuner de Monet pour sa pièce

Une reproduction du Déjeuner apporte une présence verticale, profonde et narrative. Elle convient à un salon, une bibliothèque ou une salle à manger où l’on souhaite une œuvre structurée. Les verts sombres, les blancs cassés et les bruns créent une atmosphère feutrée ; un cadre en bois foncé renforce le caractère historique, tandis qu’une baguette claire modernise l’ensemble.

Le Déjeuner sur l’herbe produit un effet différent. Ses verts lumineux et la respiration horizontale de la scène ouvrent visuellement le mur. La version panoramique accompagne bien un canapé ou une grande table. Un fragment vertical, plus énigmatique, fonctionne dans une entrée ou entre deux ouvertures. L’esquisse offre une composition plus complète et souvent plus facile à intégrer dans un intérieur contemporain.

Le bon format dépend de la distance de recul. Au-dessus d’un meuble, laissez une marge suffisante et choisissez une largeur représentant environ les deux tiers de celle du mobilier. Dans une petite pièce, une reproduction moyenne préserve les détails sans saturer le mur. Dans un espace généreux, un grand format rend justice à l’ambition originelle de Monet : les personnages redeviennent presque des présences physiques.

Sélection de la boutique

Quatre lectures du Déjeuner de Monet

Ces quatre reproductions actives permettent de choisir entre la scène intérieure du Städel, la composition générale du pique-nique, ses variantes et son état fragmentaire. Chaque produit est disponible dans la boutique au moment de cette publication.

Prolonger la visite

Six collections directement liées au sujet

Collection de reproductions de tableaux de Claude Monet

Claude Monet

Du jeune peintre de figures aux grandes séries de Giverny.

Explorer →
Collection Camille Monet, modèle et première épouse de Claude Monet

Camille Monet

La présence familière qui traverse les années décisives.

Explorer →
Collection Claude Monet à Argenteuil

Monet à Argenteuil

La vie moderne, les jardins, la Seine et les loisirs.

Explorer →
Collection de tableaux d’Édouard Manet

Édouard Manet

Le précédent scandaleux auquel Monet répond en 1865.

Explorer →
Collection de tableaux impressionnistes

Impressionnisme

La lumière moderne chez Monet et ses contemporains.

Explorer →
Collection de reproductions de tableaux célèbres

Tableaux célèbres

Des œuvres devenues des repères de l’histoire de l’art.

Explorer →

Sources muséales

Notices utilisées pour vérifier l’histoire des œuvres

Städel Museum — The Luncheon

Notice de l’œuvre, dimensions, personnages, refus du Salon et exposition de 1874.

Städel Museum — Monet and the Birth of Impressionism

Analyse de la hiérarchie des genres, de la table et des modifications révélées par radiographie.

Musée d’Orsay — Le Déjeuner sur l’herbe de Monet

Historique du projet de 1865–1866, fragments, dimensions et relation à Manet.

Musée d’Orsay — Le Déjeuner sur l’herbe de Manet

Contexte du Salon des Refusés de 1863 et analyse de la modernité du tableau.

Questions fréquentes

FAQ sur Le Déjeuner de Monet

Quelle différence entre Le Déjeuner et Le Déjeuner sur l’herbe de Monet ?

Le Déjeuner sur l’herbe, commencé en 1865, est une grande scène de plein air aujourd’hui fragmentaire. Le Déjeuner, peint en 1868–1869, représente la famille de Monet et des proches dans un intérieur ; il est conservé au Städel Museum de Francfort.

Où se trouve Le Déjeuner de Claude Monet ?

Le tableau intérieur de 1868–1869 est conservé au Städel Museum de Francfort-sur-le-Main. Il mesure 231,5 × 151,5 cm et porte le numéro d’inventaire SG 170.

Pourquoi Le Déjeuner est-il considéré comme moderne ?

Monet accorde à une scène familiale et à des objets ordinaires un format proche de la peinture d’histoire. Il remet ainsi en cause la hiérarchie académique qui plaçait les scènes de genre et les natures mortes au bas de l’échelle.

Pourquoi Le Déjeuner sur l’herbe de Monet est-il découpé ?

La grande toile fut donnée en garantie à un propriétaire, roulée dans une cave et endommagée par l’humidité. Monet la récupéra en 1884, puis la découpa pour sauver trois fragments ; deux sont conservés au musée d’Orsay.

Monet a-t-il copié le Déjeuner sur l’herbe de Manet ?

Non. Il reprend volontairement le titre et répond au défi moderne lancé par Manet, mais choisit une scène différente : des personnages vêtus, une partie de campagne et surtout l’étude de figures grandeur nature sous une lumière naturelle changeante.

Qui sont les personnages du Déjeuner sur l’herbe de Monet ?

Les notices du musée d’Orsay identifient notamment Frédéric Bazille, Camille Doncieux et une figure ressemblant à Gustave Courbet. Monet fit poser ses proches et répéta certains modèles dans la composition.

Le Déjeuner de Monet a-t-il été exposé en 1874 ?

Oui. Après son refus par le Salon de 1870, le tableau intérieur fut présenté en 1874 à la première exposition du groupe indépendant, événement fondateur de l’histoire de l’impressionnisme.

Quel format choisir pour une reproduction du Déjeuner de Monet ?

Un format vertical convient bien au tableau intérieur du Städel ou à un fragment d’Orsay. Pour l’esquisse complète du pique-nique, un format horizontal est préférable. Le choix doit tenir compte de la largeur du meuble et de la distance de recul.

Le quotidien devient monumental

Chez Monet, déjeuner n’est jamais seulement manger

Entre la forêt de Fontainebleau et l’intérieur familial, Monet transforme une nappe, quelques habits et des gestes ordinaires en déclaration artistique. Le projet fragmentaire de 1865 lui apprend les difficultés du plein air monumental ; le tableau de 1868–1869 affirme que la vie privée mérite les dimensions du grand art. Deux œuvres, deux destins, mais une même conviction : la modernité commence lorsque le peintre regarde pleinement ce qui se trouve devant lui.

0 commentaire

Laisser un commentaire

Veuillez noter que les commentaires doivent être approuvés avant leur publication.