Paris · 1887 · Japonaiserie · apprendre par la copie
Prunier en fleurs d’après Hiroshige
Van Gogh ne dissimule pas son modèle : il l’agrandit, le traduit en huile, pousse ses couleurs jusqu’à l’incandescence et encadre l’image de signes japonais. Copier devient ici une méthode pour démonter une composition, comprendre une autre grammaire visuelle et inventer sa propre peinture.
La réponse courte
Une copie fidèle dans sa structure, radicalement personnelle dans sa couleur
Le tableau est moins une imitation servile qu’un exercice de traduction. Van Gogh apprend comment une image japonaise cadre, simplifie, hiérarchise et décore ; la matière de l’huile lui permet ensuite d’en déplacer l’énergie.
Le Prunier en fleurs d’après Hiroshige, intitulé par le musée Flowering Plum Orchard (after Hiroshige), est peint à Paris en octobre–novembre 1887. Van Gogh travaille d’après une estampe de sa propre collection : La Résidence aux pruniers de Kameido, créée par Utagawa Hiroshige en 1857 pour la série des Cent vues célèbres d’Edo.
Le choix du mot « d’après » est essentiel. Van Gogh ne cherche pas à faire croire que le motif lui appartient. Il expose au contraire la filiation. C’est en répétant une solution étrangère — cadrage coupé, profondeur comprimée, silhouettes réduites, grands aplats — qu’il mesure ce que sa propre peinture peut en faire.
- Artiste
- Vincent van Gogh
- Date et lieu
- Paris, octobre–novembre 1887
- Technique
- Huile sur toile
- Dimensions
- 55,6 × 46,8 cm
- Collection
- Van Gogh Museum, Amsterdam
- Références
- F 371 · JH 1296 · s0115V1962
Face-à-face
Même charpente, deux régimes d’image
Regardez d’abord les œuvres entières. Le grand tronc diagonal est presque identique, mais l’estampe organise le silence tandis que Van Gogh épaissit la surface, accélère la couleur et rend chaque zone plus sonore.

Hiroshige : une estampe de saison
Le tronc très proche agit comme un écran. Derrière lui, le verger, la clôture et les promeneurs se déploient par couches. La gradation du rouge vers le blanc puis le bleu donne à la scène son heure et sa profondeur.
Voir l’estampe de Hiroshige →
Van Gogh : la couleur prend le relais
Le rouge devient plus dense, le sol franchement vert, les branches bleu sombre et brun-violet. La touche visible fait vibrer ce que l’impression sur bois rendait plus uniforme. Les bordures orange transforment l’image en objet décoratif total.
Voir la version de Van Gogh →Le premier plan
Le tronc coupe l’image au lieu d’ouvrir poliment une perspective.
La profondeur
Elle naît des chevauchements et des changements de couleur, non d’un point de fuite central.
Les figures
Minuscules, elles donnent l’échelle et animent le lieu sans devenir le sujet.
La matière
Hiroshige imprime des surfaces ; Van Gogh laisse la brosse et l’épaisseur visibles.
Le cadre
Van Gogh ajoute deux bandes orange qui font du bord une partie active de l’œuvre.
Méthode d’atelier
Copier, ici, signifie démonter puis reconstruire
La copie permet à Van Gogh de ralentir le regard. Chaque choix de Hiroshige devient un problème concret à résoudre avec une toile, des pinceaux et de la peinture à l’huile.
Isoler la composition
Le dessin général est repris avec précision : diagonale du tronc, bouquets de fleurs, clôture, promeneurs et pente sombre à droite.
Changer de support
Une feuille imprimée devient une toile. Le passage impose une autre échelle et remplace la netteté du bois gravé par le geste du pinceau.
Forcer les complémentaires
Rouges et verts, oranges et bleus se répondent. Van Gogh augmente le contraste pour comprendre comment une palette simple peut porter toute l’image.
Rendre la surface tactile
Les fleurs ne sont plus seulement des signes blancs : elles deviennent des touches épaisses. Le ciel lui-même garde la trace de l’application.
Inventer le pourtour
Les caractères japonais ne traduisent pas la scène. Le musée précise qu’ils sont ajoutés pour un effet décoratif et exotique.
Le véritable apprentissage n’est pas dans la ressemblance finale, mais dans les décisions que la répétition oblige à comprendre.Lecture éditoriale de la méthode de Van Gogh, fondée sur la comparaison des deux œuvres et les notices du Van Gogh Museum.
Regarder de près
Cinq détails qui montrent où la copie devient Van Gogh
Les recadrages ci-dessous proviennent de la même toile. Ils n’en remplacent pas la vue entière : ils servent à examiner la matière, la circulation des contours et le rôle du cadre.

Du dégradé imprimé à une nappe de couleur peinte
Le rouge n’est jamais parfaitement lisse. Des passages plus sombres, roses ou orangés révèlent le travail de la brosse et donnent au ciel une densité matérielle.

Des signes traités comme des formes
Noir sur orange, l’écriture devient rythme vertical. Son rôle est visuel avant d’être linguistique.

Le noir se décompose en couleur
Brun-violet, rouge sombre et bleu se relaient. Le contour reste puissant, mais il n’est plus une ligne neutre.

La foule tient en quelques accents
Jaune, bleu, vert et brun suffisent pour distinguer les visiteurs. La miniature humaine renforce l’échelle gigantesque du tronc.

Le vert devient une scène autonome
Dans l’estampe, la zone basse est fraîche et sombre. Van Gogh la porte vers un vert plus franc, ponctué de fleurs épaisses et traversé par les branches comme par un réseau graphique.
Paris, laboratoire moderne
De l’estampe collectionnée au Japon rêvé de Provence
La toile appartient à un moment bref mais décisif. À Paris, Van Gogh découvre les estampes comme collectionneur, organisateur d’exposition et peintre. Quelques mois plus tard, à Arles, leurs leçons structurent sa manière de voir le Midi.
Hiroshige publie Kameido
L’estampe paraît dans les Cent vues célèbres d’Edo, chez l’éditeur Sakanaya Eikichi.
Vincent rejoint Theo
Le marché parisien lui donne accès aux estampes ukiyo-e vendues en grand nombre.
Une exposition d’estampes
Vincent montre des feuilles japonaises au café d’Agostina Segatori et partage cette découverte avec ses amis.
Trois Japonaiseries
Il peint la courtisane d’après Eisen et deux compositions d’après Hiroshige.
Regarder « avec un œil japonais »
La Provence lui paraît aussi claire et colorée que le Japon imaginé à travers les estampes.
Conserver / transformer
Ce que Van Gogh apprend de Hiroshige — et ce qu’il refuse de laisser intact
Le tableau devient plus clair lorsque l’on distingue l’emprunt assumé de la transformation picturale.
| Élément | Chez Hiroshige | Chez Van Gogh | Leçon acquise |
|---|---|---|---|
| Cadrage | Tronc monumental coupé par les bords. | Structure reprise presque sans modification. | Un sujet peut être fragmenté et rester plus puissant que s’il était montré entièrement. |
| Espace | Plans superposés, profondeur réduite, figures minuscules. | Même organisation, rendue plus compacte par l’huile. | La profondeur n’exige ni perspective centrale ni modelé académique. |
| Couleur | Gradations imprimées de rouge, blanc et bleu-vert. | Rouges plus denses, verts plus francs, oppositions complémentaires. | La couleur peut construire l’espace et l’émotion sans copier la couleur locale. |
| Contour | Lignes nettes issues du dessin et de la gravure sur bois. | Contours épaissis, colorés, parfois irréguliers. | La ligne ne sert pas seulement à enfermer la forme : elle possède sa propre énergie. |
| Surface | Aplats et impressions contrôlées. | Touche visible et fleurs en relief. | Un motif décoratif peut devenir tactile sans perdre sa lisibilité. |
| Bordure | Cartouches intégrés à la feuille, sans cadre orange latéral. | Bandes ajoutées et caractères empruntés à d’autres estampes. | Le cadre peut participer à la composition et transformer le tableau en objet. |
Autour de l’œuvre
Quatre images pour suivre le japonisme de Van Gogh
Le Prunier n’est pas un épisode isolé. Il se place entre les copies directes de 1887 et les compositions où l’estampe japonaise devient un vocabulaire intérieur.

Pont sous la pluie
Une autre estampe de Hiroshige agrandie, intensifiée et entourée de caractères empruntés.

La Courtisane
Van Gogh part d’une reproduction publiée et l’entoure d’un monde décoratif peuplé de grues et de grenouilles.

Le Père Tanguy
Les estampes ne sont plus un modèle unique : elles deviennent l’environnement mental et coloré du portrait.

L’estampe dans l’atelier
Dans l’autoportrait à l’oreille bandée, une estampe japonaise reste visible derrière l’artiste revenu au travail.
Devant l’œuvre
Un parcours de regard en quatre minutes
Que vous observiez l’original à Amsterdam ou une reproduction, cette séquence aide à comprendre la transformation sans réduire le tableau à une liste d’influences.
Commencez par le tronc
Suivez la diagonale de bas en haut. Elle divise la surface tout en reliant les différents plans.
Éloignez-vous
À distance, rouge et vert s’affrontent comme deux grandes masses. Les fleurs deviennent des points de lumière.
Revenez sur les bords
Les bandes orange empêchent l’image de se refermer. Elles annoncent le goût décoratif de nombreuses œuvres d’Arles.
Comparez sans chercher un gagnant
Hiroshige n’est pas une étape primitive et Van Gogh une amélioration : ce sont deux systèmes visuels aux moyens différents.
La boutique
Réunir le modèle et sa traduction
Le rapprochement le plus instructif consiste à montrer Van Gogh et Hiroshige dans une même pièce. Deux formats verticaux créent un diptyque où le regard passe de l’aplat imprimé à la matière peinte.

Prunier en fleurs, d’après Hiroshige
La version de Van Gogh, avec son rouge profond, son vert dense et ses bordures orange intégralement visibles.
Choisir le format →
Le Jardin des pruniers à Kameido
Le modèle de 1857 : cadrage spectaculaire, gradations délicates et profondeur construite par plans.
Voir l’estampe →
Pont sous la pluie
La pluie gravée devient un réseau de traits peints et de couleurs saturées.
Découvrir →
Oiran, la Courtisane
Une figure verticale cernée de motifs et de couleurs décoratives.
Découvrir →
Portrait du Père Tanguy
Un portrait moderne posé devant une véritable mosaïque d’estampes.
Découvrir →Continuer la lecture
Du Japon de Paris aux vergers d’Arles
Ces articles prolongent directement les questions de cadrage, de couleur et de circulation des modèles.
Questions fréquentes
Tout comprendre sur le Prunier en fleurs
Titre, date, modèle, caractères japonais et lieu de conservation : les réponses essentielles en un regard.
Quel est le titre exact du tableau de Van Gogh ?
Le Van Gogh Museum utilise le titre anglais Flowering Plum Orchard (after Hiroshige). En français, on rencontre Prunier en fleurs d’après Hiroshige, Pruniers en fleurs ou Japonaiserie : prunier en fleurs.
Quand Van Gogh a-t-il peint le Prunier en fleurs ?
Il le peint à Paris en octobre–novembre 1887, au même moment que le Pont sous la pluie d’après Hiroshige.
Quelle œuvre de Hiroshige Van Gogh copie-t-il ?
Il travaille d’après La Résidence aux pruniers de Kameido, estampe de 1857 appartenant aux Cent vues célèbres d’Edo.
Van Gogh possédait-il l’estampe originale ?
Oui. La notice du Van Gogh Museum précise qu’il a peint d’après une gravure de sa propre collection, constituée avec son frère Theo.
Pourquoi le tableau porte-t-il des caractères japonais ?
Van Gogh ajoute deux bordures orange avec des caractères pour leur effet décoratif et exotique. Ils ne servent pas de légende fidèle au paysage.
Qu’est-ce que Van Gogh change par rapport à Hiroshige ?
Il intensifie les couleurs, transforme le noir et le gris du tronc en rouges et bleus, rend la matière visible et ajoute les bordures latérales.
Où voir le tableau aujourd’hui ?
Le tableau appartient au Van Gogh Museum d’Amsterdam, sous le numéro d’objet s0115V1962. Sa présence dans les salles peut varier selon les prêts et les accrochages.
Pourquoi parler d’apprentissage par la copie ?
Parce que Van Gogh reprend délibérément la structure de l’estampe afin d’étudier son cadrage, ses aplats, ses contours et sa construction de l’espace, avant de les traduire dans son propre langage pictural.
Sources vérifiées
Notices d’œuvres et correspondance
Les dates, dimensions, références et éléments d’interprétation factuelle reposent en priorité sur les institutions qui conservent les œuvres et l’édition scientifique des lettres.
Van Gogh Museum
Notice complète : date, dimensions, F/JH, provenance et comparaison avec Hiroshige.
Estampe sourceHiroshige à Kameido
Notice du tirage conservé dans la collection japonaise du Van Gogh Museum.
CorrespondanceLettre 587 à Émile Bernard
Van Gogh compare la clarté et les effets colorés d’Arles aux estampes japonaises.
Contexte parisienExposition du Tambourin
Notes de l’édition scientifique sur l’exposition d’estampes japonaises organisée en 1887.
0 commentaire