Autoportrait d’Émile Bernard avec le portrait de Gauguin, 1888
Paris · Pont-Aven · Arles · 1887–1889

Émile Bernard et Van Gogh

Lettres, amitié et débats sur la peinture

Ils ne peignent presque jamais côte à côte, mais ils discutent de tout : l’atelier, Seurat, les maîtres hollandais, le Japon, la couleur, le portrait, la Bible et la part de l’imagination. Les lettres de Vincent à Émile Bernard forment un atelier à distance — cordial, exigeant et parfois brutal.

22lettres adressées à Bernard
1887–89cœur de la correspondance
15 ansd’écart entre les artistes
Émile Bernard et Vincent van Gogh à Asnières en 1886
Une rare trace communeBernard et Van Gogh, vus de dos au bord de la Seine à Asnières.
L’essentiel en deux minutes

Une amitié qui fonctionne comme un laboratoire

Émile Bernard n’est ni un disciple docile ni un personnage secondaire de la vie de Van Gogh. Plus jeune, déjà inventif, il est un interlocuteur que Vincent prend au sérieux. Leur correspondance permet de voir la peinture moderne se construire par accords, objections, échanges d’œuvres et critiques très concrètes.

Van Gogh admire chez Bernard la simplification des formes, les aplats et le sens décoratif. Il loue ses portraits et ses natures mortes. Mais il résiste lorsque Bernard s’éloigne trop, selon lui, du réel observé pour peindre des scènes religieuses imaginées. Leur différence est féconde : Bernard pousse vers la synthèse symbolique ; Van Gogh transforme la nature visible jusqu’à lui faire porter une émotion.

Portrait d’Émile Bernard par Toulouse-Lautrec
Henri de Toulouse-Lautrec, Portrait d’Émile Bernard, vers 1885–1886. Bernard appartient alors au jeune milieu d’avant-garde parisien. Domaine public.
Paris, 1886–1887

Deux générations dans le même Paris

Lorsque Van Gogh arrive à Paris en 1886, il a trente-trois ans et déjà traversé plusieurs vies : employé de galerie, prédicateur, dessinateur du Borinage et peintre de Nuenen. Bernard n’a que dix-huit ans. Tous deux fréquentent le cercle de l’atelier de Fernand Cormon, où passent aussi Toulouse-Lautrec et Louis Anquetin.

Leur véritable terrain commun se trouve moins dans l’enseignement académique que dans les rues, les cafés, les quais et les banlieues. À Asnières, au bord de la Seine, ils observent les effets modernes de l’eau, des ponts et des terrains industriels. Dans les commerces de couleurs et chez le père Tanguy, ils voient les recherches impressionnistes, néo-impressionnistes et les estampes japonaises.

Van Gogh organise à la fin de 1887 une exposition des peintres du « Petit Boulevard » réunissant notamment Bernard, Anquetin, Koning, Toulouse-Lautrec et lui-même. Le projet révèle son obsession : créer une solidarité entre artistes que les circuits officiels ignorent.

« Mon cher copain Bernard »
Formule de Van Gogh dans la lettre du 5 octobre 1888
1886Paris et Asnières

Rencontres autour de Cormon et des jeunes peintres du nord-ouest parisien.

1887Le Petit Boulevard

Van Gogh expose Bernard et ses amis en marge des grands impressionnistes.

1888Arles ↔ Pont-Aven

Lettres, croquis et tableaux circulent entre Provence, Bretagne et Paris.

1889Le désaccord

À Saint-Rémy, Vincent critique les compositions religieuses imaginées de Bernard.

Lettre illustrée de Van Gogh à Émile Bernard
Le corpus

Vingt-deux lettres, mais une seule voix conservée

Le corpus couramment identifié réunit vingt-deux lettres envoyées à Émile Bernard, de Paris à Saint-Rémy, avec une forte concentration en 1888. La Morgan Library & Museum conserve un ensemble majeur de ces manuscrits, aujourd’hui lisibles avec leurs fac-similés.

Il faut cependant éviter un piège : les lettres de Bernard à Vincent sont considérées comme perdues. Nous lisons donc un dialogue à travers une moitié seulement. Les questions de Bernard, ses désaccords et les œuvres qu’il décrit doivent souvent être reconstitués grâce aux réponses de Van Gogh et aux annotations de l’édition savante.

Une conversation de peintres

On parle format des toiles, pigments, contours, modèles, lectures, expositions et argent.

Un musée portatif

Rembrandt, Delacroix, Millet, Cézanne, Monticelli et les Japonais servent de points de comparaison.

Des images dans les mots

Van Gogh décrit les couleurs avec une précision qui permet presque de reconstruire la toile.

Des croquis comme preuves

Le dessin joint ne décore pas la lettre : il montre une composition, un rythme et une idée de couleur.

Lettre commune de Van Gogh et Gauguin à Bernard en novembre 1888
Lettre commune de Van Gogh et Gauguin à Bernard, Arles, 1er ou 2 novembre 1888. L’objet résume le réseau triangulaire entre les trois artistes. Domaine public.
Arles, novembre 1888

Une lettre à deux mains

Lorsque Gauguin rejoint Van Gogh dans la Maison jaune, les deux artistes écrivent ensemble à Bernard. Le manuscrit est exceptionnel : la page devient la scène matérielle d’une communauté espérée. Gauguin et Vincent ne partagent déjà pas la même méthode, mais ils s’adressent au même jeune peintre de Pont-Aven.

Ce triangle n’est pas stable. Bernard et Gauguin explorent la synthèse, la mémoire et le symbolisme ; Van Gogh admire leur audace tout en refusant que la peinture perde le contact avec l’expérience vécue. Leur « atelier du Midi » existe ainsi autant dans les lettres que dans la Maison jaune.

La correspondance montre que « collaborer » ne signifie pas nécessairement peindre la même toile. Pour Van Gogh, des œuvres différentes peuvent se répondre et se compléter.

Les désaccords féconds

Ils débattent moins du style que de la responsabilité du peintre

Derrière les questions techniques se cache une interrogation commune : que doit faire un artiste moderne face au réel ? Copier, simplifier, traduire, inventer ou symboliser ? Bernard et Van Gogh déplacent sans cesse la frontière.

Débat 01

L’atelier académique

Van Gogh doute qu’un enseignement d’atelier suffise à apprendre à peindre ou à vivre. Bernard, formé chez Cormon, devient pourtant un partenaire intellectuel précieux.

Débat 02

Pointillisme ou aplats

Les deux artistes connaissent Seurat et Signac, mais Bernard et Anquetin privilégient rapidement le contour et les surfaces unifiées. Vincent conserve une touche plus vibrante.

Débat 03

Nature ou imagination

Bernard construit des scènes symboliques. Van Gogh accepte la déformation, mais veut qu’elle naisse d’une sensation observée plutôt que d’un programme abstrait.

Le style de Bernard

Contours, aplats, mémoire : la Bretagne comme accélérateur

À Pont-Aven, Bernard simplifie les figures, réduit la profondeur et enferme les couleurs dans des contours puissants. Cette peinture, souvent qualifiée de cloisonniste puis rattachée au synthétisme, ne cherche plus à reproduire chaque vibration optique. Elle condense une scène en signe visuel et en souvenir.

Le Semeur au soleil couchant de Vincent van Gogh
Van Gogh, Le Semeur au soleil couchant, 1888. Violet, jaune et bleu organisent la toile en rapports complémentaires. Voir la reproduction.
Couleur et vérité

Déformer la couleur n’est pas abandonner le réel

Van Gogh n’est pas un naturaliste au sens photographique. Dans ses lettres à Bernard, il détaille des ciels jaunes, des terres violettes et des vêtements bleus. Il accepte pleinement la couleur arbitraire si elle renforce une sensation ou construit une harmonie.

Sa limite n’est donc pas la fidélité littérale. Elle est la relation vécue au motif. Un semeur peut être transformé par le jaune et le violet parce que Vincent l’a éprouvé dans le soleil de Provence. À ses yeux, une scène biblique inventée sans modèle ni observation risque au contraire de devenir une formule.

« Penser et non rêver »
Idée résumée par Van Gogh à propos des compositions religieuses, novembre 1889
Le grand désaccord de 1889

Le Christ au jardin des Oliviers : peindre une histoire ou une sensation ?

Femmes bretonnes dans une prairie verte par Bernard
Bernard simplifie une scène observée : les Bretonnes deviennent une structure décorative, mais leurs gestes et costumes viennent du monde réel.
Les Oliviers de Vincent van Gogh à Saint-Rémy
Van Gogh peint les oliviers réels de Saint-Rémy pour exprimer l’agitation et le réconfort sans représenter directement le Christ.

Émile Bernard

Point de départMémoire, légende, Bible, art médiéval et primitif.
MéthodeContour, aplats, simplification volontaire, composition conçue.
AmbitionFaire de l’image un symbole lisible et une architecture spirituelle.

Vincent van Gogh

Point de départModèle, paysage, objet, travail quotidien et sensation physique.
MéthodeTouche rythmique, couleur expressive, exagération née du motif.
AmbitionFaire sentir une réalité plus intense sans rompre avec l’observation.

Dans la lettre 822, Vincent critique sévèrement le Christ au jardin des Oliviers de Bernard et lui demande de redevenir davantage lui-même. Pourtant, il ne rejette ni la Bible ni les maîtres anciens. Il cite Giotto, Delacroix, Corot et Millet. Son objection vise une peinture qu’il juge insuffisamment incarnée.

Une amitié matérielle

Les œuvres voyagent avec les lettres

Les échanges ne sont pas seulement intellectuels. Portraits, dessins, photographies de tableaux et études circulent. Ils servent de cadeaux, de réponses et parfois d’arguments. L’œuvre reçue permet de prolonger une conversation malgré la distance.

Scène de bordel envoyée à Van Gogh par Bernard

Au bordel, 1888

Bernard envoie une série de dessins à Vincent. Celui-ci en loue la nouveauté, sélectionne ses scènes préférées et reproche à certaines figures de manquer de construction.

La Moisson d’Émile Bernard

La Moisson de Bernard

Contours, silhouettes massives et jaune dominant montrent comment Bernard réduit le paysage à une structure décorative. Van Gogh suit avec attention ces recherches de ses amis.

La Moisson dessinée par Van Gogh pour Bernard

La Moisson, pour Bernard

Van Gogh transforme l’une de ses toiles provençales en dessin à la plume. Le croquis transmet le rythme des champs et permet à Bernard de voir la campagne d’Arles à distance.

Nature morte aux oranges et citrons avec gants bleus de Van Gogh

Oranges, citrons et gants bleus

Cette nature morte de 1889 a appartenu à Bernard. Le bleu des gants agit comme complémentaire des oranges et rappelle que l’amitié s’écrit aussi par les tableaux.

Le Café de nuit de Vincent van Gogh
Le Café de nuit, 1888. Van Gogh explique à Bernard comment le rouge et le vert peuvent exprimer une humanité en tension. Voir la reproduction.
Critique et encouragement

Van Gogh ne ménage pas Bernard parce qu’il le respecte

Le ton change sans cesse : excuse, enthousiasme, leçon d’histoire de l’art, conseil pratique, irritation. Vincent peut affirmer que personne n’a davantage aimé le travail de Bernard, puis attaquer un tableau quelques mois plus tard. Cette alternance ne prouve pas une rupture ; elle montre le niveau d’exigence qu’il réserve à un pair.

Il encourage notamment Bernard à peindre des portraits, persuadé que le public futur y sera sensible. Il admire la grand-mère de l’artiste parce qu’elle résulte, selon lui, d’une étude profonde d’une personne proche. Pour Van Gogh, le portrait moderne doit être ressemblant, construit et transfiguré par la couleur.

Ses propres descriptions sont tout aussi précises. Dans Le Café de nuit, la couleur ne sert pas à embellir l’intérieur : elle traduit une atmosphère morale. Ce principe rapproche finalement les deux amis plus qu’il ne les sépare.

Après juillet 1890

Bernard devient témoin, éditeur et gardien d’une mémoire

Après la mort de Van Gogh, Bernard assiste aux funérailles d’Auvers et en laisse un récit saisissant. Il comprend très tôt l’importance des lettres. Dès 1893, il en publie des extraits dans le Mercure de France, contribuant à faire connaître une pensée artistique que les tableaux seuls ne pouvaient restituer.

Ce rôle n’est pas neutre. Bernard sélectionne, annote et raconte depuis sa propre trajectoire. Ses souvenirs tardifs peuvent chercher à rééquilibrer les places respectives de Gauguin, Van Gogh et lui-même dans l’invention du synthétisme. Il reste néanmoins un maillon essentiel de la première réception de Vincent.

Lire aujourd’hui les manuscrits dans l’édition critique permet de revenir derrière la légende : on retrouve un Van Gogh attentif aux œuvres d’un jeune ami, capable d’admiration comme de contradiction.

Autoportrait de Bernard dédié à Vincent
« À son copain Vincent » : l’autoportrait de Bernard avec Gauguin condense l’échange d’images qui relie Pont-Aven et Arles.
Parcours de lecture conseillé

Huit lettres pour suivre la relation

Date Lettre Ce qu’elle révèle
Déc. 1887 Lettre 575 Une excuse après une dispute, l’atelier de Cormon, Signac et la nécessité de l’unité entre artistes.
18 mars 1888 Lettre 587 Arles comparée au Japon, l’eau émeraude et les premiers effets de couleur du Midi.
19 juin 1888 Lettre 628 Le Semeur, la couleur non naturaliste et le rêve d’une vie de peintres en Provence.
17–20 juil. 1888 Lettre 643 Treize dessins envoyés, Cézanne et l’idée d’œuvres divergentes mais complémentaires.
5 août 1888 Lettre 655 Éloge des portraits de la grand-mère et réflexion sur les maîtres hollandais.
5 oct. 1888 Lettre 698 Réception des autoportraits, critique de la série Au bordel et avenir du portrait.
8 oct. 1889 Lettre 809 Van Gogh rapproche ses grandes zones colorées de Saint-Rémy des recherches de Pont-Aven.
26 nov. 1889 Lettre 822 La dernière grande confrontation sur les sujets religieux, l’observation et l’imagination.
Questions fréquentes

Émile Bernard et Van Gogh

Qui était Émile Bernard pour Van Gogh ?

Un ami peintre, un correspondant et un interlocuteur critique. Bernard appartenait au réseau parisien et breton que Van Gogh voulait relier à son projet d’atelier du Midi.

Combien de lettres Van Gogh a-t-il écrites à Émile Bernard ?

Le corpus couramment retenu comprend vingt-deux lettres adressées à Bernard entre la fin de 1887 et novembre 1889, dont une lettre écrite conjointement avec Paul Gauguin.

Les lettres d’Émile Bernard à Van Gogh existent-elles encore ?

Non. L’édition critique considère les lettres envoyées par Bernard à Vincent comme perdues. Le dialogue doit être reconstitué à partir des réponses de Van Gogh et des œuvres mentionnées.

Van Gogh et Bernard ont-ils peint ensemble ?

Ils se fréquentent à Paris et à Asnières, mais leur relation connue repose surtout sur les discussions, les expositions et les échanges à distance. Leur collaboration est intellectuelle plus que matérielle.

Pourquoi Van Gogh critique-t-il les tableaux religieux de Bernard ?

Il leur reproche de s’éloigner de l’observation et de devenir des constructions érudites. Van Gogh préfère exprimer l’angoisse ou la consolation par des oliviers, des jardins et des figures contemporaines réellement observés.

Bernard a-t-il influencé Van Gogh ?

Oui, notamment par la simplification, les contours, les aplats, les sujets bretons et les échanges autour du cloisonnisme. Mais Van Gogh transforme ces idées selon sa propre touche et son attachement au motif.

Pourquoi l’autoportrait de Bernard montre-t-il Gauguin ?

Il fait partie d’un échange de portraits demandé par Van Gogh. Bernard se représente au premier plan et place Gauguin comme une image dans l’image, puis dédie la toile à Vincent.

Quel rôle Bernard joue-t-il après la mort de Van Gogh ?

Il témoigne sur les funérailles et publie dès 1893 des extraits des lettres dans le Mercure de France. Il participe ainsi très tôt à la diffusion de la pensée artistique de Vincent.

Sources et méthode

Pour aller aux textes

  1. Vincent van Gogh, The Letters, édition Van Gogh Museum / Huygens ING, transcriptions, traductions et annotations.
  2. Morgan Library & Museum, Vincent van Gogh’s Letters to Émile Bernard, fac-similés des manuscrits.
  3. Lettre 575, Paris, vers décembre 1887.
  4. Lettre 587, Arles, 18 mars 1888.
  5. Lettre 628, Arles, 19 juin 1888.
  6. Lettre 643, Arles, juillet 1888.
  7. Lettre 655, Arles, août 1888.
  8. Lettre 698, Arles, 5 octobre 1888.
  9. Lettre 809, Saint-Rémy, octobre 1889.
  10. Lettre 822, Saint-Rémy, novembre 1889.
  11. Van Gogh Museum, dessins de Bernard envoyés à Van Gogh, catalogue scientifique.
  12. Histoire de la publication des lettres, rôle d’Émile Bernard et éditions Vollard.

Les reproductions d’œuvres sont dans le domaine public. La photographie d’Asnières est créditée L’artauprésent / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0. Les citations ont été volontairement limitées à de courts fragments ; l’analyse s’appuie sur l’édition critique intégrale.

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