Van Gogh et Gauguin à Arles

Paul Gauguin, Vincent van Gogh peignant des tournesols, décembre 1888
Paul Gauguin, Vincent van Gogh peignant des tournesols, décembre 1888
Arles · Maison jaune · octobre–décembre 1888
Neuf semaines pour confronter deux visions modernes

Ils ont rêvé d’un atelier du Midi où des peintres travailleraient ensemble. Pendant neuf semaines, à l’automne 1888, Vincent van Gogh et Paul Gauguin partagent la Maison jaune d’Arles, peignent côte à côte les Alyscamps, échangent leurs recherches et peignent des portraits et des chaises, et s’opposent sur tout : la couleur, la mémoire, le réel. L’expérience s’achève brutalement le 23 décembre 1888.

9semaines de cohabitation
23 oct.arrivée de Gauguin, 1888
23 déc.rupture et crise, 1888
La Chambre de Van Gogh à Arles, octobre 1888
La chambre de la Maison jaunePeinte en octobre 1888, tandis que Vincent attend Gauguin.
L’essentiel en deux minutes

Un atelier rêvé, une collaboration intense et conflictuelle

Van Gogh et Gauguin ne se contentent pas de cohabiter à Arles : ils transforment la Maison jaune en laboratoire où s’affrontent deux conceptions de la peinture moderne. Neuf semaines d’une intensité productive exceptionnelle, qui laissent des chefs-d’œuvre et s’achèvent dans la crise.

Le projet porte un nom dans l’esprit de Vincent : l’atelier du Midi, une communauté d’artistes qu’il espère fonder avec Gauguin. Les deux hommes peignent les mêmes motifs — les Alyscamps, la nuit arlésienne, les portraits de l’entourage — mais ne raisonnent pas pareil. Van Gogh privilégie souvent l’observation directe ; Gauguin pousse davantage le travail de mémoire et la recomposition. Cette tension féconde devient insoutenable.

Autoportrait de Vincent van Gogh dédié à Paul Gauguin, septembre 1888
Vincent van Gogh, Autoportrait dédié à Paul Gauguin, septembre 1888. Vincent se représente en « bonze » pour se présenter à l’ami attendu. Domaine public.
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Paris, puis l’idée du Midi

Deux peintres liés par une correspondance

Van Gogh et Gauguin font connaissance à Paris à la fin de 1887, après le retour de Gauguin de Martinique. Les circonstances exactes de leur présentation ne sont pas établies avec certitude. Vincent y découvre la couleur claire, les estampes japonaises et les recherches néo-impressionnistes ; Gauguin, de cinq ans son aîné, revient de Martinique avec des toiles exotiques qui fascinent Vincent.

Au printemps 1888, Vincent est déjà installé à Arles. Les deux hommes échangent lettres, croquis et tableaux, et se confient l’avancée de leurs recherches vers une vision non naturaliste du paysage. Gauguin, sans ressources, tarde à venir ; Théo van Gogh, marchand et frère de Vincent, aide à financer le voyage. Le 23 octobre 1888, Gauguin arrive enfin en gare d’Arles.

Vincent espère réunir plusieurs peintres dans un atelier commun dans le Midi.
Fin 1887 · Paris — Van Gogh et Gauguin font connaissance après le retour de Martinique.
20 fév. 1888Vincent à Arles

Il s’installe en Provence à la recherche de la lumière du Midi.

17 sept. 1888La Maison jaune

Vincent aménage son atelier et prépare la venue de Gauguin.

23 oct. 1888Gauguin arrive

Début de neuf semaines de travail commun intense.

La Maison jaune (La Rue), Vincent van Gogh, 1888
Vincent van Gogh, La Maison jaune (La Rue), 1888. L’immeuble de la place Lamartine sera détruit lors du bombardement d’Arles du 25 juin 1944. Domaine public.
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Le décor du drame

La Maison jaune, atelier et refuge

La petite maison jaune, place Lamartine, devient à l’automne 1888 le cœur du projet. Vincent loue la maison depuis mai 1888 et y commence à dormir vers la mi-septembre, après l’avoir aménagée. Pour préparer la venue de Gauguin, il veut décorer les murs et la chambre d’amis.

Sa grande idée : une décoration faite « rien que des grands Tournesols ». Les toiles de tournesols, peintes à Arles à l’été 1888, doivent accueillir Gauguin et lui montrer la couleur dont Vincent est capable. Gauguin, séduit, en réclamera plus tard, ce qui suscitera une vive dispute par lettre en janvier 1889.

À côté des tournesols, Vincent peint La Chambre en octobre 1888 : un manifeste de repos absolu par la couleur, dont il détaillera la symbolique dans ses lettres à Théo et à Gauguin des 16 et 17 octobre 1888.

Le vrai sujet de la dispute

Ils ne s’opposent pas sur le talent, mais sur la peinture

Le conflit arlésien ne se réduit pas à une querelle de personnes. Il met aussi en jeu une question centrale pour l’art moderne : faut-il partir de ce que l’on voit, ou de ce dont on se souvient et que l’on ressent ?

Débat 01

Sur le motif ou de mémoire

Vincent privilégie souvent le travail devant le motif et la lumière du Midi. Gauguin l’encourage à recomposer en atelier à partir de souvenirs, de dessins et de l’imagination.

Débat 02

Couleur expressive ou symbolique

Pour Vincent, la couleur arbitraire renforce une sensation vécue. Pour Gauguin, elle condense un sens, une légende, une émotion intérieure.

Débat 03

Du réel au symbole

Gauguin vient de Pont-Aven, où il a peint la Vision après le sermon. Vincent admire son audace mais refuse que la peinture se coupe de l’expérience.

Une amitié matérielle

Portraits croisés et tableaux échangés

Les deux peintres se peignent et s’offrent des toiles. Chaque tableau est un message : un autoportrait pour se présenter, un portrait de l’autre pour tenter de le comprendre.

Portrait de Paul Gauguin par Vincent van Gogh, 1888

Gauguin par Vincent, 1888

Vincent peint son compagnon pendant le séjour arlésien. La touche vibrante traduit son admiration comme sa tension. Photographie du tableau, CC BY-SA 2.0.

Paul Gauguin, Autoportrait « Les Misérables », 1888

Gauguin, « Les Misérables », 1888

Autoportrait envoyé à Vincent avant Arles, où Gauguin se montre en artiste maudit. Domaine public.

Autoportrait dédié à Paul Gauguin - Vincent van Gogh image 1 copie de tableau peinte à la main

Vincent, autoportrait dédié, 1888

Vincent répond par un autoportrait en « bonze », offert à Gauguin pour sceller le projet commun. Domaine public.

Portrait du lieutenant Milliet par Van Gogh, 1888

Le lieutenant Milliet, 1888

Ami arlésien de Vincent, Milliet sert notamment d’intermédiaire pour transporter des œuvres vers Paris. Domaine public.

Deux chaises, deux peintres

Deux portraits suggérés par des objets

À la fin de 1888, Vincent peint une paire devenue célèbre : sa propre chaise, sobre et paysanne, et la chaise de Gauguin, plus cérémonieuse, avec des livres et une bougie. Deux natures mortes qui disent, sans figure humaine, deux tempéraments et deux manières de peindre.

La Chaise de Van Gogh, décembre 1888
La Chaise de Van Gogh, décembre 1888. Paille, pipe et tabac : la simplicité du peintre-paysan. Domaine public.
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La Chaise de Gauguin par Van Gogh, décembre 1888
La Chaise de Gauguin, décembre 1888. Fauteuil, livres et bougie : l’intellectuel et le rêveur. Van Gogh Museum, Amsterdam. Domaine public.
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Vincent van Gogh

Point de départLe motif observé, sur le vif, en plein air.
CouleurExpressive, née d’une sensation physique de la lumière.
IdéalUn atelier du Midi, une communauté d’artistes.

Paul Gauguin

Point de départLa mémoire, le rêve, la légende recomposés en atelier.
CouleurSynthétique et symbolique, chargée de sens.
IdéalUne peinture « primitive », ailleurs qu’en Europe.

La confrontation culmine lorsque Gauguin peint Vincent van Gogh peignant des tournesols. Dans une lettre du 10 septembre 1889, Vincent s’y reconnaît « fatigué et chargé d’électricité » ; selon le récit de Gauguin, il aurait aussi déclaré : « C’est bien moi, mais devenu fou. »

La Nuit étoilée sur le Rhône, Vincent van Gogh, 1888
La Nuit étoilée sur le Rhône, 1888. Peinte à Arles peu avant la rupture. Domaine public.
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23 décembre 1888

La fin brutale d’un atelier

La cohabitation s’épuise. Aux désaccords sur la peinture s’ajoutent la fatigue et une tension croissante. Le soir du 23 décembre 1888, après une dispute avec Gauguin, Van Gogh traverse une grave crise et se coupe une partie de l’oreille gauche.

Gauguin affirmera plus tard que Vincent l’avait suivi et menacé avec un rasoir avant de rentrer chez lui. Le musée Van Gogh rapporte ce témoignage comme tel : Van Gogh n’a pas expliqué la cause immédiate de son geste dans ses lettres, et le déroulement exact reste incertain. Il porte ensuite le fragment d’oreille à une femme dans une maison close voisine.

La police le fait hospitaliser le 24 décembre. Averti par télégramme, Théo arrive à Arles le 25 au matin, visite son frère, puis repart vers Paris avec Gauguin le soir même. L’atelier du Midi s’achève après ces neuf semaines.

« L’atelier du Midi »
Un rêve de communauté éteint en décembre 1888
Après décembre 1888

Deux destins, une postérité commune

Après Arles, les deux peintres ne se reverront plus. Vincent, hospitalisé puis soigné à Saint-Rémy-de-Provence, y peint La Nuit étoilée et les cyprès. Gauguin repart vers la Bretagne, puis vers Tahiti et les îles Marquises, où il meurt en 1903.

Leur brève cohabitation laisse une empreinte durable. Van Gogh et Gauguin comptent, avec Cézanne et d’autres artistes, parmi les figures regroupées après coup sous l’étiquette « postimpressionnisme ». Leurs recherches sur la couleur, la mémoire et l’expression nourriront notamment le fauvisme et l’expressionnisme.

Le Fauteuil de Paul Gauguin - Vincent van Gogh image 1 copie de tableau peinte à la main
Le Fauteuil de Paul Gauguin, peint par Van Gogh en décembre 1888 : une présence suggérée par l’objet et l’atmosphère nocturne.
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Parcours de lecture

Six repères pour comprendre

Date Repère Ce qu’il éclaire
20 fév. 1888 Installation à Arles Vincent cherche la lumière du Midi et prépare un atelier.
21–22 août 1888 Les Tournesols Lettre à Théo sur la décoration de la Maison jaune.
16–17 oct. 1888 La Chambre Lettres à Théo et à Gauguin sur la symbolique des couleurs.
23 oct. 1888 Arrivée de Gauguin Début du travail commun et de la série des Alyscamps.
~ déc. 1888 Correspondance Les deux chaises et le portrait de Vincent peignant des tournesols ; l’échange des autoportraits est antérieur au séjour.
23 déc. 1888 La rupture Dispute, crise, fin de l’atelier commun ; Gauguin repart avec Theo le 25 décembre.
Questions fréquentes

Van Gogh et Gauguin à Arles

Quand Van Gogh et Gauguin ont-ils vécu ensemble ?

Du 23 octobre au 23 décembre 1888, soit environ neuf semaines, dans la Maison jaune d’Arles.

Pourquoi Gauguin est-il venu à Arles ?

Vincent rêvait d’un « atelier du Midi » et l’a invité. La correspondance entre les deux peintres et l’appui de Théo van Gogh, qui a aidé à financer le voyage, ont rendu le séjour possible.

Sur quoi travaillaient-ils ensemble ?

Notamment la série des Alyscamps, des portraits et des projets décoratifs pour la Maison jaune, dont les Tournesols destinés à la chambre de Gauguin.

Que représente « Van Gogh peignant des tournesols » ?

C’est un tableau de Gauguin (décembre 1888) montrant Vincent au travail. Dans une lettre du 10 septembre 1889, Vincent s’y reconnaît « fatigué et chargé d’électricité ».

Pourquoi leur cohabitation a-t-elle échoué ?

Leurs tempéraments et leurs méthodes divergent : Vincent privilégie souvent l’observation directe, tandis que Gauguin pousse le travail de mémoire. La fatigue et une tension croissante précèdent la crise du 23 décembre 1888.

Que s’est-il passé le 23 décembre 1888 ?

Après une dispute avec Gauguin, Vincent s’est coupé une partie de l’oreille gauche. Les circonstances exactes restent incertaines. La police l’a fait hospitaliser à Arles le 24 décembre, où le docteur Félix Rey l’a soigné.

Où voir les œuvres de cette période ?

Van Gogh Museum (Amsterdam), musée d’Orsay (Paris), Art Institute of Chicago, Metropolitan Museum of Art (New York) et National Gallery (Londres), entre autres institutions.

Les reproductions sont-elles libres de droits ?

Les œuvres de Van Gogh et Gauguin sont dans le domaine public, mais les photographies, fichiers numériques ou reproductions peuvent être soumis à leurs propres conditions d’utilisation selon l’institution.

Héritage croisé

Trois choses que les neuf semaines d’Arles ont changées

Loin d’être un échec pur, la cohabitation de 1888 a laissé des traces durables dans la méthode de Vincent. Au-delà de la rupture, l’atelier du Midi a fonctionné comme un accélérateur.

La couleur comme programme

L’échange avec Gauguin confronte deux usages expressifs de la couleur. Vincent avait déjà étudié les contrastes complémentaires avant le séjour commun.

L’idée de série

Tournesols, Berceuse, Alyscamps : ces ensembles prolongent une pratique de variations déjà présente chez Vincent avant l’arrivée de Gauguin ; ils ne naissent pas tous pendant les neuf semaines.

Le portrait à la première personne

L’échange d’autoportraits dédiés fait du portrait un acte de définition de soi : « Voici qui je suis », dit la toile, autant qu’elle représente l’autre.

Le dossier des neuf semaines

La Maison jaune, au jour le jour

Neuf semaines de cohabitation, et presque autant de chefs-d’œuvre. Voici, dans l’ordre, les moments-clés du séjour de Gauguin à Arles, tels que les lettres et les toiles permettent de les reconstituer.

23 octobre 1888 · l’arrivée

Gauguin débarque en gare d’Arles, vers quatre heures du matin, et découvre la Chambre préparée pour lui. Commence l’expérience de l’« atelier du Midi ».

Fin octobre · les Alyscamps

Les deux peintres travaillent côte à côte sur la série des Alyscamps, ces allées de tombes antiques d’Arles. Même motif, deux écritures.

1ʳᵉ‑2 novembre · la lettre à deux

Gauguin et Vincent écrivent ensemble à Émile Bernard. La page devient la scène d’une communauté d’artistes espérée.

Novembre · portraits et échanges

L’échange d’autoportraits dédiés a eu lieu avant le séjour, entre septembre et début octobre ; en novembre, Madame Ginoux pose pour les deux peintres. La rivalité stimule la production.

Début décembre · « Van Gogh peignant des tournesols »

Gauguin peint Vincent au travail. Dans une lettre du 10 septembre 1889, Vincent s’y reconnaît « fatigué et chargé d’électricité ». La formule « devenu fou » appartient au récit tardif de Gauguin et ne peut être vérifiée comme une parole de Vincent.

Décembre · les deux chaises

Vincent peint sa chaise et celle de Gauguin : deux natures mortes qui disent, sans figure humaine, deux tempéraments.

23 décembre · la rupture

Après la dispute du 23, Vincent se coupe une partie de l’oreille. Gauguin télégraphie à Théo le 24 ; tous deux repartent vers Paris le 25 au soir.

La correspondance avec Émile Bernard documente les recherches et le projet de communauté artistique.
Sources et méthode

Aller aux textes et aux œuvres

  1. Van Gogh Museum, Amsterdam — collection.
  2. The Letters of Vincent van Gogh — édition savante Van Gogh Museum / Huygens ING.
  3. Vincent van Gogh Letters, lettre 728 et notes — crise des 23–24 décembre et retour de Gauguin avec Théo le 25.
  4. Vincent van Gogh Letters, lettre 724 et notes — tensions de décembre et projet de départ de Gauguin.
  5. Art Institute of Chicago — The Bedroom, notice d’œuvre et contexte de la Maison jaune.
  6. Van Gogh Museum — Sunflowers, décoration de la Maison jaune.
  7. The Letters of Vincent van Gogh, édition Van Gogh Museum / Huygens ING.
  8. The Metropolitan Museum of Art — L’Arlésienne, Madame Ginoux.
  9. The Metropolitan Museum of Art — La Berceuse (Augustine Roulin).
  10. Art Institute of Chicago — The Bedroom.
  11. Art Institute of Chicago — Self-Portrait.
  12. Art Institute of Chicago — The Poet’s Garden.
  13. MoMA — Lavandières au bord du canal (Gauguin, Arles 1888).

Les œuvres de Vincent van Gogh et Paul Gauguin sont dans le domaine public. Les reproductions proviennent de Wikimedia Commons (domaine public, CC0, CC BY ou CC BY-SA selon le cas). Les citations sont volontairement courtes et s’appuient sur les éditions de référence.

Photo réelle du lieu

L’Espace Van Gogh à Arles

Le jardin de l’ancien Hôtel-Dieu, aujourd’hui Espace Van Gogh, conserve un lien direct avec le séjour arlésien de l’artiste et permet de situer son environnement réel.

Jardin réel de l’Espace Van Gogh à Arles
Jardin de l’Espace Van Gogh, Arles.
Photo : Mikovari — CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

Dernière vérification éditoriale et factuelle : 27 septembre 2026.

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